Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 36 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1988

[À Carl Weissner]

6 juillet 1988

[…] J’aurais déjà dû boucler ce livre mais les poèmes ne cessent de se mettre en travers de mon chemin – en plus des gémissements dus au cancer de la peau. La bouteille et les poèmes sont parfois les seuls alliés pour surmonter une mauvaise passe, ou une semaine de mauvaises passes. Ou des semaines de. En suis toujours à la page 173 du roman [Hollywood], les pages n’accrochent plus au presse-papiers. Je pense que l’écriture est correcte, mais si et quand le livre sort je pourrais bien avoir quelques emmerdes. Ça va que nos palais de justice sont encombrés, au point qu’il peut parfois s’écouler 5 ou 6 ans avant qu’une plainte n’aboutisse, 5 ou 6 ans durant lesquels les paperasses s’entassent, les avocats s’engraissent et s’enrichissent pendant que les clients perdent la boule.

Gargoyle, oui, voilà un moment qu’ils sont dans le circuit pourtant les textes qu’ils publient semblent assez mous et avares en prises de risques. Jayd D[ougherty] me dit, toutefois, que tu leur as accordé une interview rugissante et j’ai hâte de voir ce que Kool Karl de Mannheim en a fait. J’ai toujours aimé ton approche de l’existence.

Roominghouse [Madrigals], oui, mais j’aime autant ce que je fais actuellement. Une clarté plus près de l’os. Je trouve. Aussi longtemps que je tâterai du ruban je ne devrais pas perdre cette chose de vue.

 

[À Carl Weissner]

6 novembre 1988

[…] Oui, j’ai fini Hollywood. Je pense que c’est pas mal. Quelques moments de rigolade. En fait, je l’aime autant que tous les livres que j’ai écrits. Mais un écrivain, bien sûr, est le moins à même de juger son travail. Je sais juste que l’écrire a été pour moi un remontant, un élixir, ouais, parce qu’un tas de choses me dévoraient de l’intérieur, me rongeaient, me criaient dessus, alors la machine à écrire et la page m’offraient une porte de sortie, un moyen de transformer le brouillard de merde en gaz hilarant, même si j’écrivais plutôt une histoire à glacer le sang. Parfois c’est quand il semble ne plus y avoir aucune chance que tout semble s’emboîter.

Je préférerais écrire dans un état d’esprit joyeux et c’est ce que je fais quand ce rare petit brin de chance me sourit. Je ne crois pas que la douleur soit un générateur d’art. La douleur est trop fréquente. On peut respirer sans elle. Du moment qu’elle nous fout la paix.

Pour ce qui est de Burroughs, je suis jamais rentré dedans. Et je suis désolé qu’il te fasse plus d’effet. Toute cette bande : Ginsberg, Corso, Burroughs, et les autres, ça fait longtemps qu’ils me font plus d’effet. Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous.

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