Sur l'écriture
Chapitre 1984
[À William Packard]
19 mai 1984
Bon, puisque tu l’as demandé… sans quoi, parler de poésie ou de son absence c’est juste « du vin à faire danser les chèvres », une expression fruitée qu’on utilisait dans le temps pour manifester son dégoût. Ce qui constitue une phrase d’intro assez merdique, mais je n’ai bu qu’une gorgée de vin. Le vieux F. N[ietzsche] avait vu juste le jour où on lui demanda son avis (il y a longtemps aussi) sur les poètes. « Les poètes ? » Dit-il. « Les poètes mentent trop. » C’était un de leurs défauts, et si on veut trouver ce qui cloche ou ne tourne pas rond dans la poésie contemporaine il faudra aussi se tourner vers le passé. Quand les gamins refusent de lire de la poésie à l’école, vont même jusqu’à s’en moquer, considérer ça comme un sport de lavette, tu sais qu’ils n’ont pas entièrement tort. Bien sûr, il y a un changement de sémantique au fil du temps qui rend l’absorption des œuvres passées plus compliquée mais ça n’est pas ce qui a repoussé les gamins. C’est juste que la poésie était à côté de la plaque, ça sonnait faux, ça ne faisait rien. Prends Shakespeare : tu pourrais crever d’ennui en le lisant. Il débarquait juste avec une trouvaille de temps en temps, t’en mettait plein les yeux puis se remettait à besogner pour arriver au point suivant. Les poètes dont ils nous ont gavés étaient immortels mais ils n’étaient ni dangereux ni intéressants. On les recrachait puis on passait aux choses sérieuses : les bagarres après l’école avec le nez en sang. Tout le monde sait que si tu n’arrives pas à marquer les esprits dès le plus jeune âge, ça s’annonce compliqué pour la suite. Les gens chargés de recruter des patriotes et des fidèles en sont très conscients. La poésie n’a jamais eu beaucoup de consistance et n’en a toujours pas. Oui, oui, je sais, il y a eu Li Po et certains des anciens poètes chinois qui avaient cette capacité à condenser en quelques lignes une grande émotion et une grande vérité. Il y a d’autres exceptions, bien sûr, l’espèce humaine n’est pas boiteuse au point de n’avoir jamais fait quelques pas en avant. Mais la vaste majorité de papier, d’encre et de lignes est méchamment vide, presque comme si quelqu’un nous avait joué un sale tour, pire que ça, et les librairies sont une farce.
Et les modernes empruntent au passé et perpétuent cette erreur. Certains prétendent que la poésie ne s’adresse pas à la masse mais à quelques rares élus. Tout comme la plupart des gouvernements dans le monde. Tout comme les bourgeoises et les soi-disant dames de la haute. Tout comme les chiottes sur mesure.
La lire et l’oublier, voilà le meilleur moyen d’étudier la poésie. Parce qu’il n’y a aucun mérite à pondre un poème sans queue ni tête. Parce que la plupart des poètes écrivent depuis leur tour d’ivoire et que leur champ de vision est limité. J’aime autant parler à un éboueur, un plombier ou un commis de cuisine plutôt qu’à un poète. Ils en savent tout simplement plus sur les difficultés et les joies élémentaires qu’on éprouve à rester en vie.
La poésie peut être divertissante, elle peut être écrite avec une clarté stupéfiante, je ne sais pas pourquoi il faudrait que ce soit l’inverse, mais ça l’est. Lire de la poésie c’est comme s’asseoir dans une pièce qui sent le renfermé avec les stores baissés. Et rien n’est fait pour laisser entrer la moindre parcelle d’air, de lumière. Il se pourrait que la discipline ait attiré les pires coupeurs de mou. Il semble si facile de s’autoproclamer « poète ». Il n’y a plus grand-chose à faire une fois que tu as pris cette posture. Il y a une raison pour laquelle les gens ne lisent pas de poésie. La raison étant que la chose est faite avec les pieds. Peut-être que les créateurs énergiques s’en sont allés dans la musique ou la prose ou la peinture, la sculpture ? Au moins dans ces domaines il arrive parfois que quelqu’un fasse voler les murs en éclat.
Je reste à distance des poètes. Quand je vivais dans mes piaules des bas-quartiers c’était plus difficile. Une fois qu’ils avaient trouvé mon adresse ils venaient se répandre en ragots et taper dans ma gnôle. Certains de ces poètes étaient relativement connus. Mais leur rancœur, leurs pleurnicheries, et leur jalousie à l’encontre de n’importe quel autre poète à qui souriait la chance était incroyable. Voilà des hommes qui étaient supposés coucher sur le papier des mots empreints de verve, de sagesse et d’exploration mais c’étaient juste des trous du cul malades, même pas foutus de boire correctement, de l’écume aux coins des lèvres, ils bavaient sur leurs chemises, tanguaient après quelques verres, dégueulaient et fulminaient. Ils balançaient des saloperies sur tous ceux qui n’étaient pas là et c’était évident que j’en ramassais tout autant quand ils allaient s’épancher ailleurs. Je me sentais pas menacé. Le plus emmerdant c’était après leur départ : leurs mauvaises ondes s’étaient incrustées sous le tapis, sur les stores et sur tout le reste et il fallait parfois un jour ou deux avant que je me sente à nouveau bien dans mes pompes – Je veux dire, bon dieu de bon dieu :
« C’est un Juif italien qui suce des bites et sa femme est chez les dingues. »
« X est tellement radin qu’en bagnole lorsqu’il aborde une descente il coupe le moteur et met la vitesse au point mort. »
« Y a baissé son pantalon et m’a supplié de lui raboter le cul puis m’a fait jurer de jamais le dire à personne. »
« Si j’étais un homosexuel noir je serais célèbre. En l’état je n’ai aucune chance. »
« Lançons un magazine. T’aurais pas un peu de fric ? »
Ensuite il y a les lectures. Si tu fais ça pour payer le loyer, très bien. Mais beaucoup trop le font par vanité. Ils seraient prêts à lire gratuitement et d’ailleurs certains ne s’en privent pas. Si j’avais voulu être sur scène j’aurais été acteur.
À quelques-uns venus chez moi siffler mes bouteilles j’ai fait part de mon antipathie pour les lectures de poèmes en public. Ça pue le narcissisme, je leur ai dit. Tous ces dandys qui bombent le torse pour zozoter leurs vers limpides, c’est tellement chiant, et le public semble aussi plat que le lecteur : des morts-vivants qui tuent le temps.
« Oh non, Bukowski, tu as tort ! Les troubadours descendaient dans les rues pour régaler le public ! »
« Qui nous dit qu’ils étaient pas mauvais ? »
« Hey, mec, qu’est-ce que tu racontes ? Madrigaux ! Chansons du cœur ! Un poète c’est la vie ! On n’a jamais assez de poètes ! On a besoin de plus de poètes, dans la rue, au sommet des montagnes, partout ! »
Je suppose qu’il y a des contreparties à tout ça. Après l’une de mes lectures dans le Sud, lors d’une soirée, chez le prof qui avait organisé la lecture, je sifflais la bibine de quelqu’un d’autre pour changer quand le prof a débarqué.
« Bon, Bukowski, laquelle tu veux ? »
« Tu veux dire, laquelle des femmes ? »
« Oui, tu sais, l’hospitalité du Sud. »
Il devait y avoir entre 15 et 20 femmes dans la pièce. J’ai jeté un œil alentour et dans l’idée que ça sauverait peut-être un petit morceau de mon âme damnée j’ai choisi la vieille en robe rouge qui dévoilait beaucoup de jambe. Elle était barbouillée de gnôle et de rouge à lèvres.
« Je prendrai Grandma Moses là », je lui ai dit.
« Quoi ? Sans déconner ? Eh bien, elle est à toi… »
Je ne sais pas comment mais le mot est passé. Grandma était en train de parler à un type. Elle a regardé par-dessus son épaule et m’a souri, en faisant un signe de la main. J’ai souri, clin d’œil à l’appui. Je comptais bien enrouler cette robe rouge autour de mes couilles.
Là-dessus la grande blonde s’est pointée. Elle avait un visage d’ivoire, les pommettes saillantes, les yeux vert foncé, les hanches, le mystère, la jeunesse, ah, tout ça, tu sais, elle s’est approchée en gonflant son énorme poitrine et m’a dit : « Tu veux dire que tu vas te taper ça ? »
« Oh oui, m’dame, je vais graver mes initiales dans l’une de ses miches. »
« ESPÈCE D’IDIOT ! » Elle m’a craché au visage et fait volte-face pour aller parler à un jeune étudiant aux cheveux bruns dont la fine nuque penchait avec lassitude sous le poids de son mal-être imaginaire. Elle était sans doute la baiseuse en chef de poètes dans cette ville ou peut-être la seule suceuse de poètes en activité mais j’avais gâché sa soirée. Ça paie parfois de faire des lectures, même pour 500 et des poussières…
Ce qui nous mène au point suivant. Durant cette époque où je parcourais le pays avec mon petit sac de voyage et mon fourreau toujours plus large de poésie j’ai rencontré d’autres gars de mon espèce. Ils s’en allaient parfois quand j’arrivais ou l’inverse. Mon dieu, ils avaient l’air aussi miteux, hagards et déprimés que moi. Ça me donnait de l’espoir pour eux. On se démerde comme on peut, je pensais, c’est un sale boulot et on le sait. Parmi eux quelques-uns écrivaient de la poésie qui prenait quelques risques, hurlait, semblait œuvrer à quelque chose. Je sentais qu’on essayait de refourguer notre came à l’encontre tous les pronostics, tâchant de nous tenir loin des usines, des lavages de voitures, peut-être même des asiles. Je sais juste qu’avant de voir la chance tourner un peu en ma faveur j’envisageais d’aller braquer des banques. Autant se faire chevaucher par une vieille en robe rouge… Là où je veux en venir, c’est que parmi ces auteurs à avoir si bien démarré… disons, avec presque le même impact que le jeune Shapiro dans V-Letter, j’ai fait un tour d’horizon et ils ont tous été ingérés, digérés, suggérés, molestés, abusés, réduits en fumée. Ils enseignent, ce sont des poètes-en-résidence. Ils portent de beaux vêtements. Ils sont sereins. Mais leur écriture a les 4 pneus à plat, aucune roue de secours dans le coffre et pas d’essence dans le réservoir. MAINTENANT ILS ENSEIGNENT LA POÉSIE. ILS ENSEIGNENT COMMENT ÉCRIRE DE LA POÉSIE. Où ont-ils été pêcher l’idée qu’ils en savaient quelque chose ? Pour moi ça relève du mystère. Comment sont-ils devenus si sages si vite, si cons si vite ? Où sont-ils allés ? Et pourquoi ? Et à quoi bon ? L’endurance est plus importante que la vérité car sans endurance il n’y pas la moindre vérité. Et la vérité exige d’aller au bout des choses comme tu l’entends. De cette façon, la mort en personne paraît dérisoire quand elle te met le grappin dessus.
Ah, la barbe, j’en ai déjà trop dit. Je parle comme ces poètes qui débarquaient sans prévenir et dégueulaient sur mon canapé. Et mon avis n’est qu’un avis parmi tant d’autres. Laisse-moi juste te dire que j’ai un nouveau chaton. Un mâle. J’ai besoin d’un nom. Pour le chaton, je veux dire. Et il y a eu des noms bien. Tu crois pas ? Comme Jeffers. E.E. Cummings. Auden. Stephen Spender. Catullus. Li Po. Villon. Neruda. Blake. Conrad Aiken. Et il y a Ezra. Lorca. Millay. Je sais pas.
Ah, merde, peut-être que j’appellerai ce fils de pute « Baby Face Nelson » et comme ça ce sera réglé.
[À A.D Winans]
27 juin 1984
[…] Je pense qu’une des meilleures choses qui me soit arrivée fut d’avoir été un écrivain sans succès pendant si longtemps et d’avoir dû bosser pour gagner ma vie jusqu’à mes 50 piges. Ça m’a tenu éloigné des autres écrivains, leurs mondanités, leurs médisances et leurs pleurnicheries, et maintenant que ma chance a tourné j’ai bien l’intention de garder mes distances.
Qu’ils continuent à m’attaquer. Je continuerai mon travail, ce qui n’est pas quelque chose que je fais pour l’immortalité ou même une célébrité mineure. Je le fais parce que je le dois et je m’y tiendrai. Je me sens bien la majeure partie du temps, surtout quand je suis devant cette machine, d’autant que les mots me donnent de plus en plus l’impression d’en sortir grandis. Réalité ou pas, vrai ou faux, je fais avec.
[À Carl Weissner]
2 août 1984
[…] C’est une des choses les plus épatantes qu’il m’ait été donné de voir, le travail que tu as accompli au fil des ans pour moi et Sparrow, tes traductions et tes efforts incessants pour toujours obtenir le meilleur en notre faveur. Deux des plus belles choses qui me soient arrivées dans la vie, c’est le jour où Martin m’a découvert et le jour où tu as décidé d’être mon traducteur, agent, et ami. Et puis aussi, je pense au vieux Jon Webb qui m’a publié dans ces splendides éditions quand j’étais tout bonnement inconnu. Il y a des gens magiques dans le monde, et tu es très certainement l’un d’entre eux. […]
Maintenant, bon, j’ai tellement de livres traduits dans tellement de langues, je sais à peine ce qui se trame. La bibliothèque ne peut pas tous les contenir. Il y en a partout sur le tapis. Ai besoin d’une autre bibliothèque dans la chambre à coucher. Peut-être bientôt. C’est très étrange. De penser que des gens sont assis aux quatre coins du monde en train de lire Women, Factotum, South of No North, Ham on Rye, et caetera et caetera… Je reçois des lettres d’amour venues de contrées lointaines. Une femme en Australie m’a envoyé la clé de sa maison. D’autres se contentent de longues lettres. Et ici, aux É.-U., des gamines de 19 à 21 ans proposent de venir me voir. Je leur dis, surtout pas. Rien n’est gratuit. Chaque chose a un prix. Je leur dis d’aller se taper quelqu’un de leur âge […]
Martin m’a demandé de faire des peintures pour War All the Time. J’essaie de lui expliquer que les peintures viennent de la même source qui m’alimente en écriture et que je préférerais écrire. J’arrive pas à lui faire comprendre ça. Alors je me retrouve assis là, torché, pressant des tubes de peintures sur des feuilles de papier que je fais sécher par terre et les chats marchent dessus. Je les laisse faire.
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