Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 18 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1966

[À John Bennett]

Fin mars 1966

[…] Parfois quand j’ai un coup dans le nez, l’éditeur qui sommeille en moi se dilue dans mes veines, remonte, tire les ficelles de mon cerveau qui s’affaisse et des idées de magazines me viennent à l’esprit, à savoir :

(et ça n’est pas une blague) !

1 : A Contemporary Review of Literature, Art and Music ou et :

A Review of Contemporary Literature, Art and Music

Pas de poésie, pas de textes originaux et modernes – juste des articles, des articles vivants avec du cran sur la scène littéraire, et si possible des reproductions d’œuvres d’art. Bien sûr, j’écrirais certains des articles moi-même pour m’assurer que le canard ait du souffle et du chien. Je pense sincèrement que la demande pour un magazine de ce genre existe mais serais étonné qu’il puisse voir le jour.

2. The Toilet Paper Review

Qui serait tapé par mes soins sur du papier toilette (notre devise étant, « On ne s’en lave pas les mains ! ») utiliserais des copies carbone pour taper et collerais ensuite du papier toilette par-dessus du papier ordinaire et ferais un dessin de couverture différent pour chaque mag envoyé.

3 : (sans titre) mais imprimerais manuellement chaque mag à l’encre de Chine, en plus d’illustrations au pastel (toutes différentes), également une illustration originale en couverture de chaque exemplaire. J’ai appris à imprimer très vite à la main quand j’avais pas de machine à écrire et crevais la dalle et envoyais mes textes par vague d’encre. Je peux imprimer à la main plus vite que j’écris au stylo, enfin c’était le cas. […]

Un zigoto a foutu le camp avec environ 100 de mes dessins à l’encre de Chine qu’il prétendait vouloir faire paraître dans un livre, un livre annoncé et pour lequel il a récupéré des $$$. Maintenant il donne plus signe de vie, mon petit public va penser que je suis un putain d’escroc. C’est pas tant ça qui me dérange, mais plutôt les longues nuits dans le cirage, debout jusqu’au lever du soleil, à rigoler tout seul, à picoler, les couilles à l’air dans la cuisine, barbouillant de l’encre partout sur moi, partout sur les murs,

Prévu pour le projet de livre avorté Atomic Scribblings from a Maniac Age, ce dessin a finalement été publié dans un magazine littéraire en 1971.

me sentais presque vivant grâce à ça, tu sais, et voir après ce salopard rafler toutes ces nuits, tous ces dessins – enterrés, déchirés. J’aimerais clouer l’un de ces étrons humains à la porte quand ils regardent par le judas mais ils doivent foutrement bien savoir que je peux pas sillonner tout le pays pour leur courir après. Plus simple de faire une centaine d’autres dessins. Donc, voilà une autre histoire triste pour tes archives. Les gens de lettres sont la dernière espèce à qui faire confiance, ne l’oublie jamais. les fourmis, les pygmées, les artistes de la branlette, les suceurs de bites, les morveux qui se mouchent dans les jupes de leurs mères, tous autant qu’ils sont – presque, presque tous. Tu dois garder à l’esprit que j’aurai 46 ans en août et même si j’ai rejoint la partie à seulement 35 ans, j’en ai vu assez en onze ans pour garder au chaud un baiser de napalm à l’intention de chacun d’entre eux. ou presque.

 

Ferlinghetti a publié une anthologie d’Artaud en 1965. Bukowski en a fait une critique parue début 1966 dans Los Angeles Free Press.

[À Lawrence Ferlinghetti]

19 juin 1966

[…] bon, écoute, je voulais pas m’éloigner du sujet. l’ami Artaud, j’ai trouvé pas mal de ses pensées extrêmement semblables aux miennes, en fait, j’avais le sentiment en les lisant que j’avais écrit certaines phrases– foutaises, bien sûr, mais il est l’un des rares écrivains qui me donne l’impression que je sais pas écrire du tout. Je n’ai pas cette impression très souvent.

Te fais pas de bile pour les critiques français, ces bâtards nous prennent systématiquement pour des ânes – c’est une tactique qu’ils utilisent depuis des siècles, c’est une chasse aux sorcières et un coup de pute.

C’est ton meilleur bouquin, ton meilleur, une massue avec des jambes et des yeux. En attendant, je prends mes couilles cabossées dans la main et frissonne au soleil.

 

Jean et Veryl Rosenbaum ont publié la poésie de Bukowski dans plusieurs numéros de la revue Outcast entre 1966 et 1968.

[À Jon et Lou Webb]

11 juillet 1966

Oui, Rosenbaum a reçu le numéro Ole avec le poème qui lui était destiné. Il m’a écrit. J’ai la lettre ici quelque part.

Gloire à toi Hank ! Roi des canettes de bières,

Je m’attendais vraiment à être insulté par ton poème dans Ole en réponse au défi littéraire et superbe texte que j’ai publié dans Outcast #1. Aussi ai-je été déçu d’apprendre que tu disais seulement Ouch. C’était si faible peut-être n’était-ce même pas un Ouch, mais un pet. Ce n’est pas tellement ton approche superficielle de la situation qui m’a ennuyé mais plutôt le fait que tu aies perdu ton punch. d’ailleurs tu sais aussi bien que moi que tu n’as pas écrit un poème valable depuis It Catches – en dépit de la campagne médiatique dont tu as bénéficié pour les 2 suivants ! Veryl et moi sommes deux de tes plus grands fans et ton déclin artistique depuis toutes ces années nous inquiète, en dépit de ta divertissante popularité. Je pense que tu es au-dessus du lot. Es-tu au courant que la police d’assurance de ton bureau de poste couvre 50 pour cent des frais d’une psychothérapie ? J’aimerais que tu fasses quelque chose pour te déboucher, sachant que nous avons besoin de toi et attendons des choses fortes pour les futurs numéros de Outcast.

Jean

Sur papier rose avec un en-tête Outcast. dans le dernier numéro de leur maudit Outcast ils ont laissé passer mon poème avec 3 mots mal orthographiés ou peut-être juste 2, pas des fautes de mon cru mais un « os » à la place d’un « es » et tout ça. Les autres poèmes (écrits par d’autres) n’étaient pas mal orthographiés. inutile de ressasser cette histoire indéfiniment, mais voilà encore un épisode au terme duquel me frotter à Jean me laisse un sale goût dans la bouche. et pour un homme qui n’a pas été insulté, seulement déçu par un poème, il affiche dans sa lettre des manières et un rire assez jaunes. je n’ai pas besoin d’être psychiatre pour comprendre qu’il l’a mauvaise. mais j’en ai ma claque de marchander avec cette dinde. au passage, il y a une demi-douzaine de polices d’assurance différentes à la Poste, du moins celles auxquelles les employés ont droit. tous leurs taux varient, y compris la prise en charge des frais de « psychothérapie. » le bon docteur adore amener le sujet de la Poste sur le tapis – il sait que ça me rend malade et ça semble l’amuser. aussi, je ne saisis pas la phrase « Je pense que tu es au-dessus du lot. » ça semble avoir été jeté dans la lettre entre deux phrases qui n’ont rien à voir. suis-je le seul à être cinglé ? Um, um, umm. […]

l’idée d’un possible 3e livre de Bukowski chez Loujon en 67 ou début 69 est sans doute ce qui m’empêche de tomber raide mort dans la rue. juste l’éventualité que ça se fasse est une motivation suffisante pour continuer à démolir des murs de papier, coucher avec des femmes qui me débectent et marcher sous ce putain de tableau d’affichage au soleil avec des trous dans mon âme et dans mes poches. Umm. En tout cas, c’est bon de recevoir un signal de ce genre aussi tôt. Je peux prendre mon temps, taper des trucs à la machine, recevoir des acceptations de 2 douzaines de revues littéraires, et au courrier aujourd’hui, des lettres de deux mags européens qui veulent voir mon travail, et mes doigts glissent sur le papier, sur les touches. J’écris pas la même chose ou de la même façon qu’à l’époque de It Catches. Ça dérange certains d’entre eux, mais pour moi c’est seulement normal. Quoi que j’écrive, bien ou mal, ça doit être moi, aujourd’hui, ce que c’est, ce que je suis. Les piaules d’ivrognes et les poèmes sur les putains étaient très bien en leur temps. Je peux pas continuer encore et encore sur ce mode-là. Les Américains veulent toujours une IMAGE à laquelle se raccrocher, quelque chose à étiqueter, à mettre en cage. Je ne peux pas leur donner ça. soit ils acceptent ce vieil homme avec des trous dans ses chaussettes, se frottant les yeux et rêvant d’Andernach, à 4 h de l’après-midi, soit ils ne prennent rien du tout. Le dernier poème que j’écrirai de la journée sera le poème que j’ai besoin d’écrire à cet instant précis. Je m’accorde cette liberté. […]

non, [John] Martin n’est pas du genre à se mettre en avant. J’essaie de le faire parler plus de lui-même et de ce qu’il fait. son éditeur est un vrai cul serré. demandez à Martin de vous dire un mot sur son éditeur à l’occasion. il y avait un de mes poèmes avec le mot « fuck » à l’intérieur. il a tout mis en page à l’exception de ce mot. a dit qu’il pouvait pas le faire. l’avait jamais fait. a suggéré à Martin qu’ils se procurent un petit tampon et le recouvrent d’une marque. mon dieu, le poème est jamais passé. C’était au-dessus de ses forces. il trouve que mes poèmes sont « réellement sadiques ». Dieu tout-puissant, quel monde de sinistres petites frappes.

 

[À Harold Norse]

2 août 1966

[…] Creeley, oui, difficile d’affecter sa joie de vivre, mais me semble qu’il devient désespéré – a récemment écrit un poème sur la fois où il a regardé une femme pisser dans la baignoire, elle a pas vraiment pissé, elle a commencé à pisser et elle a rougi, pissant juste après qu’il l’avait baisée – à ceci près que Creeley ne baise pas il fait l’amour, mais le poème ne fonctionnait pas car on sentait qu’il forçait le trait dans l’espoir de passer pour un homme. C’est aussi mauvais que moi essayant de me faire passer pour Creeley, disons :

Je, la poussais sur la balançoire

dans le parc, ma fille, le ciel était là,

ma fille sur la balançoire, c’était dans le

parc, et un jour, j’ai pensé, tandis qu’elle s’envolait dans le ciel :

j’irai là-bas avant elle

crac.

 

[À Michael Forrest]

Fin 1966

[…] Je taille dans la pierre non parce que ça dure mais parce que c’est là et que ça ne répond pas comme une femme. Je taille dans la pierre parce que les 2 ou 3 braves hommes d’un monde à venir me ramasseront et riront. C’est suffisant – mes siècles ne m’ont pas donné cette satisfaction.

J’estime que pour (ou en dépit de) mes 46 années en enfer j’ai conservé le glorieux petit éclat d’un crachat de cancrelat rêveur + un rire fêlé (peut-être) sous mon gros orteil de doigt de pied gauche, ce qui me situe à mi-chemin entre le suicide et la rage de vivre.

C’est un juste milieu. Bien sûr, les intermédiaires ne sont ni vigoureux ni publiquement ou artistiquement fracassants (victorieux) ou sympathiques. La plupart de mes poèmes parlent de moi, traversant simplement une pièce avec le sentiment d’être heureux/triste (ici pas de termes adéquats) tout en sachant que la pièce + moi nous inscrivons dans le moment présent. J’ai lu, je crois, quasiment tous les livres, mais pourtant j’aurais aimé que quelqu’un quelque part me le dise. N[ietzsche], Shope[nhauer], le prétentieux charmeur de foules Santayana. N’importe qui.

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