Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 29 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1980

[À John Martin]

[ ? Juin] 1980

[…] Henry Miller. Ça ne m’a pas fait grand-chose quand il est mort parce que je m’y attendais. Ce que j’aime c’est que lorsqu’il a été sur le point de disparaître il s’est mis à peindre, et du peu que j’en ai vu ces toiles sont très bonnes, très chaleureuses, colorées. Pas beaucoup de vies comme la sienne. Dans son écriture, il a fait ce truc, comme ça, quand personne n’osait y aller, s’y frotter. Il a brisé les tabous comme des coquilles de noix. J’ai toujours eu du mal à le lire parce qu’il partait dans des délires sur la contemplation des étoiles et l’esthétique du sperme mais ça rendait les bons passages d’autant plus savoureux quand tu y arrivais, après je vais pas te mentir, j’abandonnais la plupart du temps. Lawrence était différent, il savait garder le cap mais Miller était plus moderne, moins bohème, jusqu’à ce qu’il parte dans ses délires à la Star Trek. Il y a juste un problème avec Miller (et ce n’est pas de sa faute), c’est qu’à ses débuts, en poussant ses textes à la manière d’un VRP il a laissé croire aux autres que c’était la voie à suivre, donc maintenant on se retrouve avec ces bataillons d’aspirants écrivains qui viennent frapper aux portes, racolent et proclament leur génie sous prétexte qu’ils ne sont pas « reconnus » et le simple fait qu’ils soient méconnus les rend sûrs de leur génie car bien entendu « le monde n’est pas encore prêt pour eux. »

Pour la plupart d’entre eux le monde ne sera jamais prêt ; ils ne savent pas comment écrire, ils ne sont simplement pas touchés par la grâce du mot ou du reste. Enfin, pas ceux que j’ai lus ou rencontrés. J’espère qu’il y en a d’autres. On a besoin d’eux. C’est un peu le désert, en ce moment. Mais même parmi ceux qui se pointent avec leurs guitares, j’ai constaté que les moins talentueux étaient ceux qui braillaient le plus fort, ceux qui s’imposaient le plus et débordaient le plus d’assurance. Ils ont dormi sur mon canapé, dégueulé sur mes tapis, descendu mes bouteilles, et tous, continuellement, ne m’ont parlé que de leur grandeur. Je ne suis pourtant pas éditeur de chansons, de poèmes, de romans et/ou de nouvelles. Le champ de bataille a une adresse ; quémander l’aide des potes, des copines ou des autres c’est comme se masturber face au ciel. Oui, j’ai bu pas mal de vin ce soir et j’imagine que les visiteurs me soûlent. Les écrivains, protégez-moi s’il vous plaît des écrivains ; la conversation des putes d’Alvarado Street était bien plus intéressante, et plus originale. […]

Henry Miller. Une sacrée bonne âme. Il aimait Céline comme j’aime Céline. Comme j’ai dit à Neeli Cherry, « le secret se trouve dans la ligne. » Et je voulais dire une ligne à la fois. Les lignes contiennent des usines, une canette de bière à côté d’une chaussure dans une chambre d’hôtel. Tout est là, c’est un éclair qui va et vient. Ils ne pourront pas nous atteindre, même dans la tombe. Armé d’un sourire en coin ; on traverse l’existence la tête haute ; ils ne peuvent rien contre nous.

 

[À Mike Golden]

4 novembre 1980

J’ai connu un autre éditeur qui s’était mis dans l’idée de sortir un numéro spécial « refus », avec des textes rejetés et les réactions de leurs auteurs, je ne lui ai rien envoyé, lui expliquant qu’à mon avis tous mes trucs refusés l’avaient bien mérité.

Le numéro n’a jamais vu le jour. Je suppose que lorsque le rédac’ chef a reçu tous les textes en question agrémentés de lamentations il a réalisé qu’il avait engendré un monstre.

Bien sûr, il y a des mauvais textes publiés de partout, que ce soit dans les magazines à grand tirage, les petites revues, ou dans les livres. Les mauvais éditeurs continueront à éditer et les mauvais écrivains continueront à écrire. La plupart des publications se font par le biais de la politique, des amitiés et de la stupidité naturelle. Le peu de bonne littérature qui en ressort est généralement accidentel, ou le fruit d’une rareté mathématique : quand un bon écrivain frappe à la porte d’un bon éditeur.

Il est inutile d’encourager les mauvais écrivains à continuer d’écrire en dépit des refus ; ils continueront à le faire de toute façon. Les petites revues publient environ 15 % de textes qu’on peut qualifier de décents ; les plus grandes, peut-être 20 %.

Il se passe de tristes choses dans le petit monde des revues. Je connaissais un auteur qui écrivait des choses relativement vivantes. On l’a publié ici et là, par-ci par-là. Il a eu 2 ou 3 plaquettes publiées par des éditeurs de presse indé, disons des tirages de 200. Cet auteur avait un boulot horrible, il rentrait chez lui chaque soir les intestins en bouillie, marqué au fer rouge, et il noircissait du papier. Un livret ou 2 en plus, de nombreuses apparitions dans les petites revues – chaque fois qu’on en ouvrait une, il y avait son nom. Alors il décida qu’il était un écrivain, il vint s’installer à l’Ouest avec femme et enfants, sa femme trouva un boulot puis il s’assit devant sa machine à écrire et tapa dessus comme un sourd. Sa bibliothèque était pleine de plaquettes et petites revues et il donnait des lectures de poésie devant des groupes de 9 ou 11 personnes, où on se faisait passer un chapeau pour lui faire la quête. Sa poésie se ramollit graduellement mais il avait toujours sa bibliothèque pour se consoler. Bien sûr, ça ne payait pas l’électricité, mais dans la mesure où c’était un génie il y avait sa femme pour s’en occuper, régler cette facture, les autres, le loyer et tout ça. J’espère qu’il s’est remis à bosser. Peut-être qu’il est temps pour sa femme de s’asseoir à la machine à écrire. C’est un cas particulier mais je crois qu’il pourrait s’étendre à 50 ou 1 000 autres.

On peut perdre la boule à démêler le vrai du faux.

Je me souviens quand j’avais vingt ans, du temps où je me nourrissais d’une barre chocolatée par jour histoire d’avoir du temps pour écrire, je pondais 5 ou 6 nouvelles par semaine et on me les renvoyait toutes en pleine gueule. Mais quand je lisais le New Yorker, Harper’s, l’Atlantic, je n’y voyais rien que de la littérature du 19e siècle, précieuse et artificielle, élaborée de façon fastidieuse, l’ennui débordant de chaque page centimètre par centimètre, des noms d’écrivains, des imposteurs, me faisant bâiller jusqu’à devenir chèvre. J’avais la sensation d’être d’un assez bon écrivain mais il n’y avait aucun moyen d’en être sûr, j’étais nul en orthographe et ma grammaire était à chier (ça n’a pas changé) mais je le sentais, il y avait quelque chose que je faisais mieux : je crevais la dalle comme personne.

Ça n’est pas parce qu’on te refuse un texte que tu es nécessairement un génie. Peut-être que tu écris juste mal. J’en connais qui publient leurs propres livres et qui brandissent les 2 ou 3 exemples de grands écrivains du passé qui ont fait pareil. Ow. Ils citent aussi des gars qui n’ont pas été reconnus de leur vivant (Van Gogh et cie), et cela veut dire, bien sûr, que… Ow.

Les refus qu’envoient les revues à gros tirage sont généralement des lettres types et donc dépourvus d’âme. Mais j’ai reçu des lettres d’éditeurs de fanzines qui se prenaient pour des dieux. Un qui me revient en mémoire : « Qu’est-ce que c’est que cette merde ? » Pas de signature, juste ce gribouillage à l’encre qui prenait toute la page. Plus d’une fois, des choses de ce genre. Qu’est-ce qui me dit que ça n’est pas un gamin de 17 ans avec de l’acné, accro à Yeats, qui utilise la machine à polycopiés de son père laissée à l’abandon dans le garage ? Je sais : lis la revue. Mais qui en a envie ? Quand on écrit 30 poèmes par mois il n’y a pas de temps pour lire. S’il y a du temps, et de l’argent, on picole.

Les écrivains à succès sont comme les présidents : ils obtiennent les suffrages car la foule déchaînée se retrouve en eux.

C’est perturbant, Mike, je sais pas quoi te dire. Je m’apprête à sortir pour aller parier sur les courses de sprint.

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