Sur l'écriture
Chapitre 1969
Dombrowski a publié le livre de Hugh Fox, Charles Bukowski. A Critical and Bibliographical Study, paru en 1969. C’était la première étude critique conséquente du travail de Bukowski.
[À Gérard Dombrowski]
3 janvier 1969
[…] le livre que Fox a fait sur moi – bon, j’ai passé quelques soirées avec le gars, et si tu veux du ragot qui pue – il me revient pas. c’est un pur produit universitaire avec les couilles coincées dans la braguette de son enseignement. peut-être mon ressentiment vient de ce que les soirs où on a bu des coups, le salopard a fait toute la conversation, et qu’une grande part était du flan, du vent, la plaie, un pot-pourri de rancœurs et critiques d’un prof d’anglais de seconde zone… le genre à dire qu’il fait l’amour, le genre à s’être jamais envoyé en l’air. je me suis demandé ce que les gars vivant dans des piaules à 5 dollars la semaine, sur des bancs publics ou à l’Armée du Salut en auraient pensé…
Tu sais, le gros problème, jusqu’à présent, c’est qu’il y a toujours eu d’énormes différences entre la littérature et la vie, et ceux qui font de la littérature n’ont pas intégré la vie à leurs textes, et ceux qui sont pleinement dans la vie se sentent exclus de la littérature. Il y a eu quelques exceptions notables à travers les siècles, bien sûr – Dos[toievski], Céline, le Hem[ingway] des débuts, le Camus des débuts, les nouvelles de Tourgueniev, et il y a eu Knut Hamsun – La Faim, tous ces livres – Kafka, et Gorki dans sa période de rodage pré-révolutionnaire… quelques autres… mais la plupart peuvent être rangés dans un terrible sac à merde, et depuis 1955 on sent plus que jamais des relents de ce sac à merde. Bien sûr on nous a jeté tout un tas de crottes au visage et on a eu le temps de les avaler (officiellement), mais on se retrouve maintenant à un stade de flétrissure totale et il n’y a pas eu d’avancées depuis des années parce que tous les bons écrivains écrivent foutrement bien mais de façon très semblable bon dieu, et donc on entre maintenant dans une nouvelle ère ????… Pas de GÉANTS.
Bon, peut-être qu’on n’a pas besoin de GÉANTS. De toute façon, les géants ne semblent pas nous avoir beaucoup tirés vers le haut. hein ? Mais alors, dans ce cas, la figure de l’écrivain compétent et humain commence à sérieusement me fatiguer aussi. j’imagine que la réponse se trouve quelque part là-haut dans le ciel en salami, et je parle de l’esprit, pas de ces idiots qui n’ont que la lune à la bouche. La première atrocité sur la lune, la première guerre ne sera pas longue à venir. Peut-être que la première atrocité fut d’avoir posé le pied sur cette terre immaculée.
enfin, tu m’as demandé ce que je pensais du livre de Fox sur ma gueule. tu veux la vérité ? c’est chiant, cul serré, académique, et sans audace. comme regarder des grenouilles de bénitier prier pour que leurs nénuphars décollent. chiant ; je l’ai dit deux fois ; je le dirai trois fois : chiant, chiant, chiant. LE MESSAGE POÉTIQUE ou sa FORCE était complètement noyé dans le prêchi-prêcha de cela se range ici et ceci se range là – : ceci appartient à telle école, et cela appartient à cette autre. Rien à foutre. de la maternelle à la fac, j’ai dû faire face à des gosses qui me martyrisaient, ils me suivaient, se moquaient de moi, me provoquaient, mais ils n’étaient jamais seuls, moi je l’étais, et ils savaient que j’avais quelque chose enfoui au fond de moi. ça les rendait fous ; ça continue.
Bergé a soumis sa poésie à la revue Laugh Literary and Man the Humping Guns, coéditée par Bukowski et Neeli Cherkovski de 1969 à 1971.
[À Carol Bergé]
25 février 1969
Ah, merde, Carol, ces trucs ne sont pas très bons. Je suis assis là dans le coltard + il pleut, ça fait des jours qu’il pleut, et ces trucs ne sont pas très bons.
Les passages vraiment mauvais de « Edges » :
« Douce poignée de main »
« Faibles échappatoires »
« Couteau vengeur »
Qu’est-ce que c’est que ce bordel, Carol ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel que tu me donnes ?
Et pas d’enveloppe de retour ?
« Edges » reste le meilleur de tous.
Mais ta dernière phrase horrible. Du romantisme de littérature française du 19e siècle. C’est quoi ce bordel. Tu sais ça.
J’ai l’intention de faire une bonne revue. Et pour y parvenir il faut parfois se montrer cruel et se montrer cruel signifie parfois être dans le vrai.
Thomas est devenu ami avec Bukowski après avoir accepté deux de ses poèmes pour le n° 2 de la revue Notes from Underground, dont il a été le rédacteur en chef invité en 1966.
[À Harold Norse]
26 février 1969
[…] L’Honorable Honorable John Thomas, le bien élevé, le cultivé, beaucoup trop cultivé, me dit très solennellement après coup, « vous devenez lourd quand vous êtes ivre, Bukowski. » Il faut toujours qu’il m’appelle Bukowski comme si on était devant un public et qu’il fallait nous identifier. J.T. a des mots, des idées plein la tête, très bien organisé, mais placide, un art placide, puissant et organisé, mais placide, une mitraillette de compétition montée sur un trépied brillant qui tire ses précieuses balles, faites de Pound, Olson, Creeley, toujours le même sable sec, pourtant j’ai écouté le bonhomme parce qu’il peut se montrer comique à sa façon. Le nez dans ma bière, quand je lui dis que la Vie, est tout bonnement horrible, les gens, la société, la mort à la fin, tout le bazar, il me répond, « vous n’avez jamais signé le moindre contrat, Bukowski, stipulant que la VIE doit être belle. » Et ensuite il se penche en arrière et s’humidifie un peu les lèvres, il gagne sa vie avec sa langue, ses lèvres et sa bite, une femme des plus magnifiques l’entretient tandis qu’il se la coule douce avec sa grande barbe, ses grosses miches et ses blue-jeans. il y a de quoi l’admirer, et, dans une moindre mesure, le mépriser. Je lui ai dit que je te considérais comme le plus grand poète vivant et il s’est contenté de renifler (Je pense qu’il veut vraiment m’entendre dire que c’est lui) après quoi il s’est levé et m’a lu d’horribles passages d’Olson et de Creeley, et je suis resté assis là sans moufter, mais c’était écrit de façon si plate, mathématique, automatique et forcée que le vieux Barbe Noire a fini par soupirer, lui-même, avant de retourner s’asseoir dans son fauteuil pour me regarder fixement. C’est agréable de connaître un Thomas et le laisser pointer tous ses flingues vers soi. je suis pas une flèche donc il raconte ses trucs et je finis pas lui dire, « un instant. » après quoi je lui dis quelque chose, histoire de faire la conversation, plus par ennui que conviction. et il dira : « oh, Ojenius Ormegus a dit ça 200 ans avant Jésus-Christ devant ses disciples sur le campement à la périphérie d’Athènes juste avant la guerre des Cyclopes. » Mais au moins Thomas a un bon coup de griffe. Les profs d’anglais qui viennent ici me lécher les couilles, et qui se ressemblent tous, grands, mous, crottillons dégingandés, s’efforçant d’écrire DES TRUCS PUISSANTS SUR LA VIE. Dieu. 3 mois de congé par an pour écrire des romans calamiteux, me sortent du lit pour me montrer leur poésie – des trucs de durs – et partager un pack de 6, me regarder fixement, et se demander pourquoi je suis si gras, fatigué, maigre, usé, malade, enragé, chiant et indifférent. sinon, tu as aussi l’autre genre, le genre snob plein aux as avec une résidence sur la côte en Calif. et une autre en Louisiane, qui te disent « les propriétés appauvrissent l’homme, épuisent ses ressources », et puis qui torchent des romans modernes à partir de tes lettres et qui ne te les retournent pas quand tu leur demandes parce qu’ils t’aideront soi-disant à te maintenir en vie. tu n’as qu’un loyer à payer. tu comprends. t’as de la chance. tant que t’arrives à payer ton loyer, qu’est-ce que ces connards RACONTENT à leurs élèves en COURS D’ANGLAIS ? ce doit être sacrément répugnant. ces doctorants qui n’ont jamais manqué un repas, ne sont jamais tombés par terre ivre morts, n’ayant jamais ouvert le gaz, sans flamme et sans gloire pendant 3 heures… Qu’est-ce qu’ils racontent à ces gosses ???? Qu’est-ce qu’ils PEUVENT bien leur dire ? Rien. Alors, par conséquent, tout le monde fait semblant d’être COOL KOOL ET INTELLIGENT et ça nous donne ces siècles perdus qui sonnent creux et puent le poisson. […]
je me lasse pas de te dire à quel point tu écris bien et tu dois commencer à en avoir l’habitude. je déteste tous, tous, presque tous les styles d’écriture. c’est donc si bon maintenant de pouvoir dire à quelqu’un qu’il assure. Les Russes avaient ce truc en plus. Dos. Tourgueniev plus que Tchekhov. bien que les deux se soient un peu trop touchés sur la stylistique. Hem avait un style qui tenait la route mais n’a réussi à le faire marcher que sur la première partie de son œuvre. tu es le seul briscard réaliste exalté dans le pur style Norse. Je sais pourquoi W.C. Williams t’a mordu les mollets. tu as enlevé de ta bouche le bâillon qui l’a fait taire lui. il a 3 ou 4 trucs sympas. tu es simplement continuellement splendide et immortel. chaque fois que je te lis ma propre écriture s’améliore – tu me montres comment traverser les glaciers et les décharges de putains mal baisées. ça n’est pas très bien dit, mais tu vois l’idée. maudit sois-tu, Norse, je viens juste de cramer un plateau de frites tout occupé que j’étais à ÉCRIRE sur ta pomme ! Et je n’ai pas bouffé de la journée, c’est la fête, oyéé, maintenant ça fait DEUX jours, et dehors un poivrot tape sur une poubelle retournée et bientôt on sera tous en prison, bientôt on sera tous… de petites tranches de betteraves en sauce étiquetées dans une boîte de conserve. oh dieu, quelle merde, oh dieu, quel traquenard… mais je n’ai pas signé de CONTRAT, pas vrai ? Et qu’est-ce qu’un « contrat » –
: leur langage
Picasso n’a pas retenu les poèmes de Bukowski pour son magazine littéraire.
[À Paloma Picasso]
Fin 1969
Merci pour la lettre personnalisée. Je comptais bien vous envoyer des trucs mais c’est juste que j’avais pas envie de balancer de la pisse. [Sinclair] Beiles m’a parlé de votre projet, et je considère ses 3 poèmes que j’ai publiés dans mon propre torchon Laugh Literary comme les meilleurs que j’ai vu passer depuis des années dans la manière d’écrire, la forme, l’humour, la vie, le flot, donc vous savez à quoi vous en tenir pour Sinclair, mais j’ai mes propres soucis. Je suis un des rares à penser que Burroughs n’est pas un genre de dieu vivant. J’estime que ses histoires de cut-up et d’enregistrements ne sont rien de plus que les élucubrations d’un homme sans histoire avide de tromper l’ennui. Le business des caisses enregistreuses lui a permis d’additionner les $$$. c’est si facile, mais ne me laissez pas verser dans la débine. je mange pas de ce pain-là. c’est juste que je dis ce que j’ai à dire et je l’ai toujours fait. Je laisse mon esprit de teigne vadrouiller en liberté. J’ai décidé il y a longtemps dans les ruelles de la Nouvelle-Orléans alors que je vivais de barres chocolatées à 10 centimes de toujours laisser libre cours à mes pensées. ça veut pas dire que je suis « cinglé ». ou peut-être que si. en tout cas, il est 2 h du matin et je suis assis là entre deux lampes en piteux état penché sur la table de bureau que m’ont offert mes parents décédés pour un anniversaire et je martèle le clavier de la machine à écrire qu’on m’a filé pour des clous, tout en écoutant de la mauvaise musique au piano par le biais d’une radio bon marché à 19 dollars, je parle, sachant que j’ai lâché ce soir encore mon job en avance, pour venir ici essayer d’enlever les 3 ou 4 mauvaises phrases des poèmes ci-joints tout en ayant à présent descendu onze (bouteilles de bière) haha – où en étais-je ?
oh.
donc j’ai écrit ces nouveaux poèmes durant ces 2 dernières semaines, et il se pourrait qu’un homme ne puisse simplement pas écrire trop de bons poèmes en 2 semaines. je ne suis pas de cet avis. je crois que tout ce qui est nécessaire est nécessaire, ça dépend de vous, malheureusement ou heureusement. Je sens mon pouvoir de plus en plus, chaque jour qui passe, chaque année qui passe, bien sûr, il y a de légers temps morts durant lesquels je pense sincèrement à me foutre en l’air et passe à deux doigts de le faire, particulièrement avec la gueule de bois. néanmoins, c’est probablement quelque chose qu’on a tous en commun. – Oh, c’était BRAHMS ! – mince, je savais pas qu’il avait écrit des morceaux de piano si minables… oh, on en apprend tous les jours – pour en revenir à Ezra P., je n’arrive pas à lire les Cantos ; ils me filent la migraine, me restent sur l’estomac. qu’est-ce qui va pas chez moi ? s’agirait-il simplement d’un problème d’ego à la con ? pourtant, le combat semble équilibré sur le papier, par exemple, au boulot, comparé aux autres sur le plateau, je suis un grand gaillard – 120 kilos, facile, ne dites rien, la cinquantaine en vue, je sais que ça ne va pas aller en s’arrangeant – ils savent pas que j’écris à côté – cette clique me tape vraiment sur les nerfs – je fais que rigoler – ils saisissent que dalle – un type m’a même accusé d’être un suceur de bite – j’ai juste rigolé – mieux vaut rire de leur colère – c’est beau, vicieux et percutant – une œuvre d’Art – je les apprécie et pourtant ils me dégoûtent – principalement à cause de cette même foutue manie qu’ils ont – peuvent pas s’empêcher de cracher leur haine et c’est usant… usant.
enfin, j’ai découvert que les lettres de motivation pour accompagner les envois de texte étaient presque toujours synonymes de mauvais envois. bon, de toute façon, cette sentence pue l’alcool. je vis dans le dernier quartier prolo de Hollywood. Il y a là des poivrots nuit et jour. des lesbiennes essayant d’être femmes, des femmes essayant d’être lesbiennes. tout ça. il y a cette gosse de 28 ans qui vient taper à ma porte et qui m’écrit chaque jour une lettre de 7 pages. elle avait un numéro de danse avec un cobra de 2 mètres 50. ou est-ce que c’était un boa constrictor ? Je suis vraiment pas aussi fou que j’en ai l’air, j’apprécie la tranquillité, l’ivresse, les courses de chevaux, regarder les jambes des femmes gainées dans leurs collants étroits, leurs fines chevilles qui fendent l’air, et j’aime regarder ce qu’il reste de leur âme et de la mienne dans leur propre regard…
Bien sûr, merde, espère que vous pourrez trouver un poème ou deux dans ceux-là ; sinon renvoyez ceux que vous pouvez pas utiliser, ou la totale. les refus sont les bagages de l’âme. Mon âme est une mule maintenant.
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