Sur l'écriture
Chapitre 1973
Bukowski a étrillé Robert Creeley dans un poème intitulé « On Creeley » publié dans une petite revue en 1971.
[À Michael Andre]
6 mars 1973
[…] Je ne déteste plus Creeley. Il a travaillé dur sur un certain type de forme d’écriture que je ne comprends pas. mais il y a mis toute sa vie et son énergie. il va devoir essuyer de nombreux coups. il en a probablement tellement encaissé qu’il prend maintenant un malin plaisir à les recevoir. Un homme se doit de répondre aux attaques ou bien les vers gluants finiront par dominer le monde. Je n’avais pas l’intention de me comporter en ver gluant face à Creeley. Je l’ai jouée facile. J’ai juste assuré mes arrières sans vraiment étudier son profil. C’est juste le coup standard (automatique) qu’on assène pour faire face aux leaders, aux suiveurs, aux feux de la rampe. C’était petit et j’aurais dû y réfléchir à deux fois. Mais je suis lent à la détente, M. Si je meurs à l’âge de 80 ans j’aurais probablement 14 ans d’âge mental. comprends-tu quelque chose à ce que j’essaie de te dire ? o.k. alors.
[À Robert Head et Darlene Fife]
23 mai 1973
Voilà une autre proposition. Écoutez, je comprends ce que vous voulez dire, mais Notes of a Human Being c’est beaucoup trop précieux. Notes of a Dirty Old Man, ça enlève la pression et me permet d’en dire plus. Dans l’histoire, les types qui se voyaient comme des êtres humains sont probablement ceux qui ont fait le plus de mal. Plus que tous les autres. Je veux dire, éloignons-nous du sacré et peut-être qu’avec un peu de chance on accédera au sacré. L’effort et le dévouement ça suffit pas.
En plus de ça, les règles ne cessent de changer, le bien et le mal, la droite et la gauche ; c’est plus une histoire de saison que de loi (morale). Je préfère m’en tenir aux saisons. Je pense que c’est ce que beaucoup de révolutionnaires n’arrivent pas à voir dans mon travail ; je suis plus révolutionnaire qu’eux. Seulement, on leur a bourré le crâne. La première étape de l’apprentissage ou de la création consiste à se défaire de l’enseignement. Et pour y parvenir il est bien plus facile d’être un vieux dégueulasse plutôt qu’un être humain, d’accord ? bon, comment allez-vous aujourd’hui ?
[À Darlene Fife]
[ ? Juin] 1973
Oui, la difficulté de travailler pour le gouvernement ou d’accepter une bourse du gouvernement… La difficulté de rester en vie, d’une manière ou d’une autre. Je connais les arguments.
Je suis pas un vrai révolutionnaire. Je ne fais que coucher des mots sur le papier. Mais à mes yeux l’idée de remplacer un gouvernement par un autre ne changera pas grand-chose. Il faut d’abord s’attaquer à l’individu. Il faut remplacer l’individu qui prédomine actuellement par un autre genre, ou sinon le rafistoler un peu, dans tous les cas. Et pour ça, je ne sais pas ce qu’il faut. Plus de mots, probablement. Des mots, des mots, des mots, des mots. l’élaboration d’un courant.
Il y a un domaine dans lequel on se plante tous de façon lamentable. Les relations hommes-femmes. J’ai vu plus de mauvaise foi, de manque et d’inconsistance dans ce domaine que dans n’importe quel autre. Les gens n’ont juste pas les épaules assez larges pour s’engager sérieusement, et si l’homme et la femme ne peuvent pas se trouver l’un et l’autre comment peuvent-ils se trouver un gouvernement ?
Ah tiens, les oiseaux chantent encore…
Henderson, fondateur de la maison d’édition Pushcart Press et à l’époque rédacteur en chef adjoint chez Doubleday, n’a jamais eu l’occasion de publier la poésie de Bukowski.
[À William Henderson]
2 juillet 1973
Sûr, c’est bien que vous soyez intéressé par un recueil de mes poèmes. Cependant, j’ai un de ces contrats en cours avec Black Sparrow Press, du type, « vos 3 prochains livres… » Et John Martin imprime livre sur livre et il a toujours été réglo et splendide avec moi. En fait, mes poèmes les plus récents ont été rassemblés dans un livre intitulé Burning in Water, Drowning in Flame qui devrait paraître en automne.
En même temps, ce serait un grand honneur d’être publié par Doubleday et John a toujours dit qu’il ne ferait pas obstacle si une bonne opportunité se présentait. Je le crois. C’est vraiment un bon gars.
Ce que je pourrais suggérer c’est une collection de poèmes choisis. Je veux dire on peut l’appeler Selected Poems mais je pourrais aussi lui donner un titre ? Et je comprends bien que si je vous envoie un manuscrit, c’est une proposition. Vous avez tous les droits de le refuser. J’ai connu un ou deux écrivains qui s’étaient mépris sur les modalités de ce genre et qui avaient l’impression de s’être fait enfiler sous prétexte que ça n’avait pas marché. Je ne suis pas de ceux-là. Vous pouvez être tranquille avec moi.
Je n’ai jamais eu de « Selected Poems » et j’aimerais vous soumettre le meilleur de ce que j’ai produit. Ça pourrait être une sacrée locomotive. Tout comme ça pourrait être un énorme bâillement à la con. C’est vous l’éditeur.
Néanmoins, Martin est en vacances, ne sera pas de retour avant le dix juillet, donc voilà. Je devrai attendre qu’il soit revenu pour lui demander mon bon de sortie. Avez-vous lu mon roman Post Office ? ah, ça vous intéresse pas ? ah bon, je comprends.
En ce moment je vis sous le toit d’une jeune femme et ça part un peu dans tous les sens parfois – elle appelle ça de l’amour et moi je dis que l’amour est source d’emmerdes ; en tout cas, je vous laisse ma présente adresse ci-dessous et une autre où je peux être joint si d’une manière ou d’une autre l’amour me fout à la porte. Très bon d’avoir de vos nouvelles. Oui, oui.
[À Rochelle Owens]
8 septembre 1973
J’ai vu le poème que t’as écrit sur moi et le reste dans [Unmuzzled] Ox, et c’est pas mal, oui, ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal – des tresses de lavande au clair de lune – (ce genre de merde théâtrale), et je n’accorde toujours pas plus d’importance à l’écriture que ça mais ils écrivent toujours aussi mal, alors je continue de m’y coller, les mots devraient déchirer le papier en morceaux, générer des sons, être simplement clairs et audacieux, drôles et suicidaires.
O, ça fait un peu parole d’évangile, mais tu vois ce que je veux dire.
Maintenant la journée j’aime me laisse aller, je me laisse aller tandis que dehors le monde et ses broyeuses continuent de tourner, j’ai tellement souffert de ces broyeuses mais il y a des murs autour de moi maintenant alors j’espère que la chance continuera de me sourire histoire de ne pas être encore plus réduit en miettes. J’estime que j’ai gagné mes galons. J’estime que j’ai pas volé mes jambes, mes yeux et mon ruban de machine à écrire. Qu’on me laisse en profiter un peu.
Maintenant je vais aller bouffer un hamburger et fumer 3 ou 4 cigarettes. Quelqu’un est en train de défoncer l’escalier à coups de marteau. Il y a des trous du cul de partout. Penses-y la prochaine fois que tu vas dehors.
Tu as écrit un poème pas mal du tout.
Oui, oui.
Plusieurs lecteurs de Nola Express, dont le poète Clayton Eshleman, ont demandé aux éditeurs Fife et Head de ne plus publier les nouvelles de Bukowski dans Nola Express.
[À Darlene Fife]
8 novembre 1973
[…] Certains pensent que la révolution devrait seulement se jouer dans la rue, pas dans les Arts. Comprenez que tous les nouveaux mouvements dans les Arts ont toujours (à quelques exceptions près) été accueillis avec dérision, hostilité, pour ne pas dire de la haine. Le fait que j’explore sous forme de poème la sexualité ou je ne sais quelle maniabilité du corps humain ne signifie pas nécessairement que je cautionne l’action des personnages en question. Ou, à l’inverse, ça peut signifier que je cautionne l’action des personnages en question. À l’heure où je vous parle je n’en ai aucune idée. Je suis un récepteur, pas un penseur. J’ai souvent tort. J’écris beaucoup de merde, et la nature de mon travail dans l’ensemble n’est qu’une spéculation. Mais tout ça me donne une petite marge pour balancer des coups de pied dans le vide, et dans les airs. Je ne réclame aucune immunité sacrée, d’ailleurs j’en ai déjà trop dit. Si les lecteurs de Nola veulent que je dégage je dégagerai. Mais je n’irai pas chez mon psychiatre pour lui raconter mes mauvais rêves, j’irai aux courses de trot attelé mercredi prochain, descendrai une bière au rabais et miserai gagnant sur les six chevaux, ah, lalala lala lalala lalalala la.
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