Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 31 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1982

[À John Martin]

3 janvier 1982

Bon, leurs histoires à la con sont maintenant derrière nous, et tandis qu’ils retournent à leur triste vie on va pouvoir s’y remettre.

L’écriture n’a jamais été un boulot pour moi, et même quand les mots sortaient de travers, j’aimais l’action, le son de la machine à écrire, une façon de vivre. Et même quand j’écris mal et que les textes me reviennent en pleine gueule, j’y jette un œil et ça me touche pas plus que ça : j’ai une chance de m’améliorer. D’où l’intérêt de s’accrocher, continuer à taper, car une fois mis bout à bout, les erreurs et l’inspiration semblent fusionner jusqu’à ce que la chose sonne, rende et se lise bien. Ne pas se demander ce qui est important ou pas. Se contenter de taper taper taper. Bien sûr, il est préférable que quelque chose d’intéressant ressorte de tout ça, et de telles choses n’arrivent pas tous les jours. Tu dois parfois attendre deux trois jours. Et tu dois savoir que même les cracks qui ont fait ça pendant des siècles n’ont pas complètement réussi, bien que tu t’en sois inspiré, que tu n’aurais jamais pu commencer sans eux, tu ne leur dois toujours rien.

Donc, tape tape tape…

Bref, j’espère que toi et moi on va continuer à se serrer les coudes encore un bout de temps. Ça a été un voyage magique, tu t’es occupé de tes affaires et je me suis occupé des miennes et il y a eu très peu d’embrouilles entre nous. Je pense qu’on est tous les deux de la vieille école où les choses se faisaient d’une certaine façon et on a su conserver la recette ; ce qui veut dire qu’on mélange le meilleur de la modernité avec le meilleur des temps passés – les années 30 et 40 et peut-être même un soupçon d’années 20. Je pense que ce qui fait principalement défaut aux nouveaux c’est un style à toute épreuve, un plan d’action, une technique pour braver la douleur et la réussite. On est plutôt bon, John. Continuons sur cette voie. Le onzième round arrive, et je crois que le branleur dans le coin opposé commence à fatiguer.

Le poème « Dangling in the Tourne-fortia » a été critiqué par Peter Schjeldahl dans The New York Times Book Review en janvier1982.

[À Carl Weissner]

13 février 1982

[…] Mon critique au N.Y. Times est sans doute un type assez sympa, érudit, instruit, et tout. Mais ça m’étonnerait qu’il ait jamais raté un repas, ou se soit cassé une jambe ou se soit fait pisser dessus par une pute, ou qu’il ait jamais dormi sur un banc public, et tout le bazar. Je dis pas que ces expériences sont nécessaires, mais on est jamais à l’abri, et quand ça t’arrive tu as tendance à voir les choses de façon un peu différente. Personnellement j’aime « Dangling ». J’estime qu’après toutes ces années mon rapport au MOT s’améliore sans pour autant perdre son grain de folie. Ham on Rye est mon roman préféré. Martin prétend que j’ai jamais rien écrit d’aussi bon. « Il y a là tout la hargne et l’audace des maîtres russes du 19e siècle. » Bon, ça serait pas pour me déplaire. J’ai vraiment aimé ces gars. Ils pouvaient se jouer des pires agonies, par la grâce d’un sourire en coin.

 

[À Jack Stevenson]

Mars 1982

[…] Ça commence presque toujours pareil. Les poètes, je veux dire. Ils démarrent plutôt bien. Seuls dans leur coin, ils s’en remettent aux mots parce qu’ils sont plus ou moins mal dans leur peau, ils sont innocents, tu vois. Ils sont portés par un souffle au début. Ensuite ils se prêtent au jeu. Ils donnent de plus en plus de lectures, ils rencontrent d’autres spécimens de leur espèce. Ils discutent entre eux. Ils commencent à s’imaginer qu’ils ont des cerveaux. Ils font des déclarations sur le gouvernement, l’âme, l’homosexualité, le jardinage bio… Tout le bazar… Ils savent tout sur tout à l’exception de la plomberie et pourtant ça pourrait leur être utile vu la merde dont ils bourrent les tuyaux. C’est vraiment décourageant de les voir évoluer. Des voyages en Inde, des exercices respiratoires – ils améliorent la capacité de leurs poumons dans le seul but de pouvoir jacter plus. Bientôt les voilà devenus profs, ils se tiennent debout devant d’autres personnes en leur disant comment s’y prendre. Non seulement pour écrire mais pour tout. Ils tombent dans tous les pièges imaginables. Ceux qui étaient il y a pas si longtemps dotés d’un esprit relativement original deviennent souvent l’incarnation même de ce qu’ils combattaient au début. Et tu devrais les voir faire des lectures : ils ADORENT ça, le public, les petites étudiantes, les petits gars, cette congrégation d’imbéciles qu’on croise aux lectures de poésie – une ribambelle de gens avec des trous du cul en gelée et des nouilles chinoises à la place du cerveau. Comme ils aiment lire, ces poètes. Comme ils aiment laisser leur voix flotter. « Maintenant », disent-ils, « Je vais vous lire 3 poèmes supplémentaires ! » Comme si, nom de dieu, quelqu’un en avait quelque chose à foutre ? Et bien entendu, les 3 poèmes durent des plombes. Et je suis pas en train de généraliser : ils se ressemblent tous à ce stade. Il y a de légères différences : certains sont noirs, d’autres sont homos. Certains sont noirs et homos. Mais ils sont tous chiants comme la pluie. Et j’suis un nazi. Sûr. Merci de me le rappeler.

Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées. Pourquoi ces gens sont-ils aussi extravertis ? Si j’avais voulu être un acteur j’aurais tenté ma chance à Hollywood. Sur la cinquantaine d’écrivains que j’ai rencontrés, seulement deux m’ont semblé à peu près humains. J’ai rencontré le premier 3 ou 4 fois – il est aveugle avec les deux jambes amputées, 72 ans, il continue d’écrire, bon an mal an, dictant ses phrases à sa merveilleuse femme depuis son lit de mort. L’autre est un ermite à moitié fou qui tape ses trucs à Mannheim, en Allemagne.

Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire des coups ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisants appellent littérature, poésie, prose. C’est inutile, à l’exception peut-être de cette étincelle qui jaillit, de temps en temps, et qui parfois subsiste, dieu sait comment.

Comme j’entame la 2e bouteille de vin je jette un œil en arrière et constate que cette lettre pourrait laisser penser que Bukowski a mentionné les Noirs et les Homosexuels comme s’il avait une dent contre eux. Par conséquent, laisse-moi mentionner : les femmes, les Mexicains, les lesbiennes, les Juifs.

Laisse-moi préciser, que c’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement, l’écrivain créatif. Ce n’est pas seulement l’époque maudite de la bombe H, c’est aussi l’âge de la Peur. Une Peur Immense.

Je n’aime pas non plus les Blancs-Becs. Et je suis un Blanc-Bec.

Qu’est-ce que j’aime ? J’aime entamer la 2e bouteille de vin. Fallait que j’oublie cette journée. Perdu dix dollars aux champs de course aujourd’hui. Quelle chose inutile. Ferais mieux de me fourrer la queue dans une crêpe au sirop d’érable.

En revanche j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin.

 

>La nouvelle intitulée « The Hog » demeure inédite.

[À Carl Weissner]

29 mai 1982

Ham on Rye ça a été dur de s’y coller, écrire le premier mot. Après, c’est devenu plus facile. Je pense que j’ai eu assez de recul pour le mener à bien. J’y ai réfléchi pendant un mois si ce n’est plus avant de commencer. Après tout, qui veut lire des trucs sur l’enfance ? Ça donne lieu au pire genre d’écriture.

J’espérais faire ressortir le sens du ridicule et de l’humour.

Mes parents étaient étranges. Oh, oui. Ça n’est pas dans le livre mais un jour alors que j’étais SDF et pesais 63 kilos ils m’ont facturé le gîte, la table et les frais de blanchisserie. Peut-être que j’en ai parlé dans Factotum. Je me souviens pas.

Maintenant je recommence à tâter du poème. Mais Hustler m’a récemment demandé une nouvelle donc je me suis retroussé les manches et leur ai tapé une petite comptine intitulée « The Hog ». J’ai bien aimé leur lettre de refus : « … Le sujet abordé est trop litigieux pour qu’on puisse le traiter. Précisément, c’est la bestialité et surtout la violente sous-jacente que nous ne pensons pas pouvoir accepter. »

Du coup je l’ai envoyée au Playboy allemand. Ça devrait leur faire chier une escalope panée crue mais je pense pas qu’ils l’acceptent.

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