Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 27 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1978

[À John Martin]

29 août 1978

Viens de lire tes lettres à l’attention de Wormwood [Review], du N[ew] Y[ork] Q[uarterly] et de moi-même. Je pense que tu t’es enflammé pour rien. Et j’ai aussi le sentiment que parfois quand tu m’écris tu me prends légèrement pour un idiot.

Clarifions certains points à mesure qu’ils apparaissent dans ta lettre. « Les livres que nous publions ici constituent vraiment le gros du travail, puisque c’est de là que provient ton vrai salaire. »

Précision : le salaire que tu me verses s’élève à 500 $ par mois, ce qui nous fait un total de 6 500 $ par an. De cette somme il faut soustraire la pension alimentaire que je verse, et qui n’est pas déductible d’impôts. J’ai beau être le cador de ta maison d’édition, je me trouve probablement en dessous du seuil de pauvreté, éligible aux coupons alimentaires, et ce depuis des années. Bien sûr, tu sais qu’en des temps pas si éloignés j’ai vécu de moins, beaucoup moins. Je m’en suis jamais plaint parce que je suis assez fou pour juste vouloir m’asseoir à ma machine et écrire. Mais ce qui me dérange c’est t’entendre dire à quel point les affaires marchent pour Buk et Sparrow. Ce n’est pas si prospère et ça ne l’a jamais été, pour moi. Je parle d’un point de vue économique seulement.

« Si je n’avais pas publié tes livres ici dans un premier temps, alors il n’y aurait pas de traduction allemande et française. » Ça me rappelle une déclaration faite par mon père quand j’ai refusé d’aller faire la seconde guerre mondiale. « Mais, mon fils, si je n’avais pas été à la guerre je n’aurais pas rencontré ta mère et tu ne serais pas né. » Ceci, me semble-t-il, n’était pas un très bon argument en faveur de la guerre. Ta déclaration n’est pas nécessairement vraie. Certains de mes textes traduits et apparus dans des publications étrangères n’ont jamais été publiés par Black Sparrow. Et, qui sait ? Quelqu’un pourrait avoir suggéré une traduction de livre ? C’est tout l’intérêt d’apparaître dans les magazines. Je pense que la principale raison pour laquelle mon travail a été traduit est que, jusqu’à présent, mes textes ont été assez forts et intéressants pour le justifier.

Marvin Malone publie depuis des années des éditions spéciales et des cahiers détachables d’écrivains dans son magazine. Il l’a fait plusieurs fois par le passé pour moi et ça ne t’a jamais dérangé.

Et la référence à une « laisse » autour du cou de Malone… mon dieu, s’il te plaît. Tu me demandes d’éviter de distribuer « de larges pans de mon travail, à la demande de Malone. » John, tous les auteurs soumettent leurs textes aux journaux à mesure qu’ils les écrivent, surtout les poètes, les romanciers parfois, les auteurs de nouvelles et d’articles, toujours. Il n’y a rien de criminel ou stupide à procéder de la sorte. J’envoie de larges segments de textes à Wormwood et la NYQ parce qu’ils sont les deux meilleurs magazines de poésie en activité. J’écris 5, 6, 7, non, je dirais même dix fois plus de poésie qu’en écrit le poète moyen. Si je divisais tous les poèmes en petits lots de 4 ou 5 et les envoyais à chaque petite revue merdique d’Amérique je n’aurais plus le temps d’écrire, je collerais des enveloppes jour et nuit. Je pense que tu deviens méfiant et possessif à outrance. Il n’y a pas tant de fantômes que ça dans le placard – tu as déjà des milliers de poèmes à trier et ils continuent à jaillir de cette machine à écrire comme des diablotins.

Ensuite dans ta lettre à Malone tu demandes dix plaquettes pour les vendre à tes clients. Je ne pense pas qu’il réagira trop bien à cette demande. C’est comme si tu cherchais la petite bête. Prenons les 75 (en vérité 150) dessins que je fais pour chaque édition spéciale. Ça me prend un mois durant lequel je ne peux rien faire d’autre de créatif. Disons que tu vends 75 de ces livres (signés) pour 2 625 $, ce qui ne fait plus que 3 875 $ à me payer si tu les soustrais aux 6 500 $ de salaire annuel que tu me verses. Tu te retrouves avec du travail au noir sur les bras. Et un jour tu m’as dit au téléphone, « Réfléchis un peu, pour chaque dessin que tu fais, tu touches 35 $. » C’est à ce moment que je me suis dit pour la première fois, cet homme me prend vraiment pour un idiot.

« Laisse-moi gérer le lancement des livres. »

C’est ce que tu fais, John. Mais tu te comportes souvent comme une cocotte jalouse.

Je me souviens du recueil de correspondance Bukowski-Richmond qu’on avait en projet. Tu étais très enthousiaste. Et Richmond encore plus.

Tu dis aussi, « tout le secret consiste à être assez grand pour que les textes circulent et soient lus par un nombre décent de personnes, tout en restant assez petit pour éviter que l’administration fiscale américaine ne rapplique et demande des comptes pour chaque centime depuis 1971. »

John, s’ils rappliquent, je n’ai aucun souci à me faire. Je me souviens d’un jour quand ton bureau était encore à L.A., où je venais pour signer des papiers et tu as dit tandis que j’entrais. « Voilà le grand homme, voilà le grand écrivain. » O.k. J’ai offert une bière à ton expéditionnaire. Après on a parlé de tout de rien et ton gars s’est montré insolent, alors tu t’es tourné vers moi et m’as dit, « Regarde cet expéditionnaire à 90 $ la semaine qui essaie de m’apprendre la vie. » J’ai trouvé que ça sonnait assez bien parce que tu me payais entre 250 $ et 300 $ par mois, je sais plus exactement. Et c’était même pas un expéditionnaire renommé.

Je t’ai jamais lâché. J’ai reçu des offres d’éditeurs à New York. J’ai reçu des offres de concurrents. Je suis resté à tes côtés. Des gens m’ont dit que j’étais stupide, beaucoup de gens. Ça m’a pas dérangé. Je me fais ma propre opinion selon mes propres critères. Tu étais là quand personne d’autre l’était, tu m’as aidé à toucher de l’argent sur mes archives. Tu m’as acheté une bonne machine à écrire. Personne ne frappait à ma porte. J’ai le sens de la loyauté. J’imagine que ça vient de mon sang allemand. Mais je te demande de me laisser l’esprit tranquille pour écrire : tout ce que je veux c’est taper à la machine, boire mon vin et faire de petites choses. Les lettres comme ça sont une perte d’énergie. Laisse-moi juste écrire et poster mon bordel comme n’importe quel autre écrivain. Ne sois pas trop mère poule. J’ai eu la chance d’écrire de bons poèmes cette année, un paquet de bons poèmes. Je suis heureux qu’ils arrivent et fourmillent de partout. Women est mon meilleur livre. Il va générer une belle quantité de haine, des tas de réactions, comme l’a toujours fait n’importe quelle excellente œuvre d’art. Bien. Et on devrait rencontrer plus de succès en Europe avec ce texte qu’avec aucun autre. Mais je veux continuer, je veux écrire et continuer à jouer ma partition sans fausse note. J’aimerais juste que tu ne me traites pas toujours comme le dernier des idiots. Je sais ce qui se passe. C’est pourquoi je suis capable de l’écrire noir sur blanc.

Tu es juste comme tous les autres que je côtoie dans ma vie privée. Les gens ont tendance à vouloir me diriger, me mener par le bout du nez. De temps en temps je suis obligé de leur mettre une tape sur la main. Mon vieux chat noir, Butch, fait ça de temps en temps. Je le comprends de plus en plus. Espérons que tu me comprennes. Je sais pas si j’arriverai jusque-là, mais 80 c’est encore loin, alors dégageons la route de manière à ce qu’il n’y ait pas de foutaises sur le chemin. Je veux me rendre à tes funérailles et pouvoir verser une larme avec un petit bouquet de fleurs. Ok ?

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