Sur l'écriture
Chapitre 1991
[À John Martin]
11 mars 1991, 1 h 42
J’écris probablement trop. Mais c’est plus fort que moi. Je suis accro.
Dans un coin de ma tête il y a toujours le souvenir de cette époque à Atlanta, et tant pis si je me répète, où je crevais la dalle et perdais la boule, mais retrouvais mes esprits quand j’écrivais avec un vieux crayon à papier dans les marges blanches des journaux dont mes proprios avaient tapissé le sol en terre. Fou ? Sûrement, mais une folie saine, j’aimerais croire. Il y a des choses qu’on n’oublie pas, jamais. J’ai eu la meilleure formation universitaire en Littérature que personne n’a jamais eue. Je suis parti pour crever le plafond de partout. Juste pour voir.
[À John Martin]
23 mars 1991, 11 h 36
J’ai toujours cette impression que je suis un auteur débutant. La vieille excitation et l’émerveillement sont là… C’est une grande folie. Je trouve que trop d’écrivains, après avoir été longtemps de la partie, deviennent trop préparés, trop prudents. Ils ont peur de faire des erreurs. Quand tu lances les dés, tu n’es pas à l’abri de faire un double 1 de temps en temps. J’aime autant laisser la place au hasard, ne pas me mettre de pression. Les bons poèmes ça peut jaillir à tout moment mais c’est surtout quand tu bosses sur autre chose que ça te tombe dessus. Je sais qu’il peut y avoir du déchet quand j’écris en roue libre, tambour battant, mais il s’agit là d’une liberté savoureuse.
Je me régale et prends un pied pas possible. Jusqu’à présent, les dieux m’autorisent ces festivités. C’est si étrange. Mais je vais pas m’en plaindre.
[À John Martin]
13 avril 1991, 12 h 20
Ai acheté ce papier vert par erreur mais il rend plutôt bien, je trouve.
Viens juste de dédicacer quelques livres pour Fidel Castro. Je me fous de la politique, bien sûr, mais il est temps qu’il lise du Black Sparrow, tu crois pas ?
[À Patrick Foy]
15 avril 1991, 8 h 34
Merci pour le poème et la photo, les deux étaient bien. Non, je suis pas un fou de tennis mais je m’intéresse aux revers. Ai eu l’occasion d’explorer le sujet.
Voulais te parler des bonnes lectures que tu m’as envoyées. Ton combat contre la stupidité innée de l’histoire de ce siècle est un combat noble et solitaire. La façon dont tu persistes contre ventes et marées ne cesse de m’émerveiller. Je crois que tes idées sont dans le vrai. Mais la propagande passée a plongé la plupart des esprits dans une acceptation inconsciente du mensonge mortel. Ils sont incapables de faire marche arrière pour rectifier les erreurs massives parce qu’alors nos glorieux dirigeants, nos héros historiques seraient démasqués tels des imposteurs et des charlatans. Et pense aux millions de vies sacrifiées sur l’autel des soi-disant grandes causes. Toutes ces vies, alors, devraient être reconnues comme ayant été totalement gâchées, non pour de bonnes, mais pour toutes les mauvaises raisons. Cette monstrueuse plaisanterie est allée trop loin pour être dévoilée ; ça mènerait les hommes et les mères, quasiment tout le monde, de la rage à la démence. Mais la chose la plus horrible de tout ça c’est que ce petit jeu continue, non seulement dans le même esprit mais d’une manière plus cruelle encore, s’appuyant sur la même peur et cupidité, s’appuyant sur une pratique si bien rodée que plus grands seront les mensonges, plus facilement ils seront avalés.
On a beau être conscient de tout ça, on ne peut rien faire d’autre que protéger nos esprits contre cet assaut qui a éradiqué les sensibilités de presque tous les êtres humains.
[À John Martin]
12 juillet 1991, 9 h 39
Ai lu qu’Henry Miller s’était arrêté d’écrire à partir du moment où il est devenu célèbre. Ce qui veut probablement dire qu’il écrivait pour devenir célèbre. Je ne comprends pas ça : il n’y a rien de plus beau et magique que des lignes se formant sur le papier. Tout est là. Inutile de chercher plus loin. Aucune récompense n’égale le plaisir d’aligner des mots. Ce qui vient après coup est plus que secondaire. Je peux pas comprendre qu’un écrivain s’arrête d’écrire. C’est comme s’arracher le cœur et le balancer aux chiottes avec les étrons flottants. J’écrirai jusqu’à mon dernier souffle, que les gens trouvent ça bon ou pas. Je finirai comme j’ai commencé. J’étais destiné à être comme ceci. C’est aussi simple et profond que cela. Maintenant si tu le permets je vais arrêter d’écrire là-dessus histoire que je puisse écrire sur autre chose.
OceanofPDF.com