Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 16 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1964

[À Jack Conroy]

1er mai 1964

Merci pour ton livre The Disinherited que j’ai fini de lire et qui repose à ma droite tandis que je tape ceci, et que j’écoute la 6e symphonie de Tch[aikovsky] en buvant une petite bière ; fatigué ; ai parié sur des courses de vitesse aujourd’hui, et c’est la fortune imminente, la déchéance, ou le suicide assuré, dans tous les cas très déprimant – mais le livre, le livre, oui, il m’a bien plu, et ce qui m’a intéressé c’est qu’il montrait bien comment ça se passait pour les gens comme toi et moi, les gens qu’on a connus et qu’on connaît ; comment c’était, et comment c’est encore, me concernant. C’est l’enfer d’être pauvre, ça n’est pas un secret ; c’est l’enfer d’être malade sans une thune, le ventre vide sans un radis ; c’est l’enfer d’être malade et crever la dalle pour toujours jusqu’au dernier souffle. Les maudits boulots que la plupart d’entre nous doivent assumer ; les maudits boulots que la plupart d’entre nous doivent traquer, mendier ; les maudits boulots qu’on déteste de tout notre être fatigué et dans lesquels on doit malgré tout s’engager… Mon dieu, les alcooliques, les poètes, les suicidés, les toxicos, les cinglés tout ça me file la gerbe ! Je comprends pas pourquoi on doit vivre de manière aussi horrible, monotone et clairement abjecte dans un siècle où une civilisation a déployé toute son énergie pour mettre au point la force assez grande pour tous nous tuer. Je pense que s’il est possible de détruire complètement la vie alors, par le sang du Christ, il est aussi possible d’autoriser la vie à s’épanouir complètement. Et je dis bien, complètement ; pas juste assez pour donner à nos millionnaires et politiciens une chance de se réfugier sur une autre planète une fois qu’ils auront fini de saloper le travail ici-bas… Mais je m’éloigne de ton livre, et c’est un bon moment pour le ressortir car les mêmes boulots sont toujours là, comme la tendance à discriminer les vieux, et ce manque d’humanité qui fait d’un sans-emploi un paria social, sans la moindre excuse, sans la moindre voix, sans la moindre chance. Je sais combien il est presque impossible de survivre. J’ai travaillé pour 17 $ la semaine en Louisiane et me suis fait virer quand j’ai demandé 2 dollars d’augmentation de salaire. C’était en 1941. J’ai travaillé dans des abattoirs, j’ai fait la plonge ; ai travaillé dans une fabrique d’éclairage fluorescent ; collé des affiches dans le métro de New York, récuré des wagons de marchandise et nettoyé des trains de voyageurs dans des chantiers de chemins de fer ; j’ai été manutentionnaire, expéditionnaire, facteur, clochard, pompiste, briseur de noix de coco dans une usine de gâteau, chauffeur de poids lourds, contremaître dans un entrepôt de distribution de livres, transporteur de bouteilles de sang et presseur de tubes en caoutchouc pour la Croix-Rouge ; lanceur de merde, parieur hippique, fou à lier, crétin, dieu, je peux pas me souvenir de tous, mais lire ton livre m’a rappelé un paquet de souvenirs. Je me suis engagé comme cheminot pour voir du pays. Comme ça, j’ai pu aller de la Nouvelle-Orléans à Los Angeles ; une autre fois de L.A. À Sacramento. Ils nous filaient des boîtes de conserve froides qu’on devait fracasser contre le dossier des sièges ou dieu sait où parce qu’il n’y avait pas d’ouvre-boîtes. Ces boîtes de conserve froides et dégueulasses nous étaient facturées, déduites de nos chèques de paie en plus, je suppose, des frais de déplacement. Je sais pas – Je sautais toujours du train en marche. Comme la plupart. Mais ceux qui tenaient bon d’après ce que j’ai compris trimaient pendant un certain temps pour bézef. Il y avait toujours quelqu’un avec une bouteille et une paire de dés et un jour, on a pris nos tickets de bouffe qui étaient valables dans un restau sur Main Street L.A et on s’est rétamé à la bière avec 6 ou 7 autres gars puis on s’est serré la main et chacun est parti de son côté. Merde, je m’éloigne de ton livre, là, mais je veux que tu saches que dans l’ensemble j’ai bien accroché, et merci encore de me l’avoir envoyé. Je ne dis pas que tu es Jack London ; Je dis que tu es Jack Conroy, ce qui est déjà pas mal.

 

[À Walter Lowenfels]

1er mai 1964

[…] Je sais pas qui est Juvénal ; quand je repose The Daily Racing Form, mes yeux me font mal.

J’aperçois par la fenêtre une moitié de colline et la glacière compte encore 7 canettes de bière. La vie est belle.

L’écriture, la plupart des écrivains l’abordent comme une partie de jambes en l’air : juste quand ils commencent à penser qu’ils maîtrisent plutôt bien leur affaire ils se rangent des voitures.

J’espère tenir encore quelques rounds mais je sais que cette chose attend là, que cette chose nous déchire les boyaux bien avant qu’on soit mort, ce tigre, cette pute, ce voile noir, cet ongle de pied. Que le seigneur soit avec toi, et la chienlit, et le cerf-volant rose qu’un garçon fait voguer à 2 rues de là vers le nord.

Je sors faire un tour.

 

[À Harold Norse]

12 mai 1964

[…] Oui, tu as raison : c’est un atout d’être terre à terre et j’entends par là l’incapacité à prendre de la hauteur tandis que tu t’actives sur une femme, un poème ou sur une statue d’Himmler en cire. C’est mieux de rester souple, travailler de façon simple et sauvage et se planter comme tu l’entends. Si tu franchis 5 mètres au saut à la perche ils voudront que tu franchisses 6 mètres et tu pourrais bien finir par te casser la jambe à force d’essayer. L’opinion publique doit toujours être prise comme quelque chose d’aussi insensé qu’une rivière pleine de vomi. Une fois que tu as jeté l’opinion publique dans la corbeille à papier qu’elle ne devrait jamais quitter tu as une chance d’obtenir un bon dix et peut-être des avis partagés. Je ne parle pas de La Culture du Snobisme que pratiquent les richards, les fakirs, les tresseurs de cordes, les électriciens et les rédacteurs sportifs parce qu’ils s’imaginent avoir du POUVOIR. Ils sont aussi dépendants de l’opinion publique que des feuilles accrochées à un arbre. Moi je te parle de la dépendance qui te laisse une liberté d’agir car tu n’as pas besoin d’un bisou sur la joue de la vieille dame d’à côté, tu n’as pas besoin d’un tapis rouge ou d’effectuer une lecture devant la Société des écrivains arméniens de Pasadena. Je veux dire, on s’en branle. Plus de pages, plus de bière, plus de chance, un bon transit, un bout de fesse à l’occasion et du beau temps, que demander de plus ? Le loyer, bien sûr. Maintenant je ne sais plus de quoi je parlais. C’est le danger de parler. Tu parles tu parles tu t’emballes et très vite tu sais plus ce que tu racontes. Je… Voilà pourquoi je me sens beaucoup mieux quand je peux la boucler.

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