Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 15 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1963

[À John William Corrington]

20 janvier 1963

[…] Maintenant que tu es l’égal de C[harles] P[ercy] Snow, Lion[el] Trill, T.S. et que les désirs de la populace et des frustrés coiffés d’épingles à cheveux n’ont plus de secret pour toi, je sais que j’aurais mieux fait de rester de ton côté, ton bon côté, côté divin, là où j’imagine tu coinces ton .357 pendant que tu danses la sarabande. Tout ça est plutôt amusant, sachant que tu es bien meilleur poète que critique, et que tu te retrouves à parler des autres, dégageant des vapeurs de fumée comme un camion chargé de neige carbonique sur l’autoroute de San Berdo, alors que ce sont les autres qui devraient être en train de te lire. Enfin, les choses finiront bien par s’arranger. À propos de [Robert] Creeley, oui, c’est plus ou moins de la supercherie ; sa poésie est si blanche si sèche et vide qu’ils s’imaginent, mais, oui, Seigneur, ce doit être vraiment quelque chose car il n’y a rien à voir et cet homme doit ÊTRE tellement TRO SUBTIL et INTAILIGENT, ouais seigneur, car il s’avère que j’comprends pô c’qu’il fait. C’est comme une partie d’échecs dans une pièce ensoleillée dont le loyer aurait été réglé pour les dix ans à venir, et personne ne sait qui mène au score car le vainqueur est celui qui définit les règles et qui se casse pas trop le cul. Si tu te réveilles dans une ruelle avec ta chemise déchirée et que tu te redresses le long du mur en briques, le vent froid se faufile entre tes genoux, entre tes couilles, et tu as la bouche pleine de sang et des bosses sur la tête, et quand tu portes la main à ta poche, la poche arrière, et que tu sens un vide au-dessus de la fesse, portefeuille envolé, avec les 500 balles, le permis de conduire, le numéro de téléphone de Jésus, tu n’es plus un poète, tu es juste quelqu’un qu’on a jeté là et qui ne sait pas ce qu’il faut faire. Quand la pute aux gros seins riait à toutes tes blagues gorge déployée tu aurais dû lui fourrer ton verre dans le gosier. Les Creeleys ne connaîtront jamais la mort ; même le jour où elle frappera à leur porte ils penseront que c’est pour quelqu’un d’autre. [Gregory] Corso a le mérite au moins de penser à la mort. D’ailleurs, Corso. Si son nom avait été Hamacheck il serait jamais devenu célèbre. Le monde de l’Art est comme ce putain de lierre qui pousse de partout. Ça dépend de la pluie et de la chance et de l’endroit où se trouve l’immeuble et qui passe par là et c’que tu fais, comme le lierre ça dépend avec qui tu traînes avec qui tu couches ou ce que la bande de Black Mountain, ou dieu, je dois m’arrêter là, je suis malade.

 

[À John William Corrington]

9 mars 1963

[…] Je crois pas qu’un truc m’ait autant retourné le cerveau qu’Outsider #3. Je me sens comme quand j’étais gosse au collège, le jour où ils m’ont fait asseoir dans une cabine téléphonique dans l’attente que le directeur me reçoive, un imbécile à l’allure distinguée, cheveux gris, cheveux longs, pince-nez, voix victorienne, il m’a passé un savon mais seulement après m’avoir fait mariner une heure dans cette cabine avec un exemplaire de Ladies Home Journal. J’ai oublié ce que j’avais fait ; on aurait dit que j’avais commis un meurtre. Quelques années plus tard j’ai lu que le vieux sagouin s’était fait virer pour détournement de fonds. Enfin voilà, avec Outsider #3, maintenant, je me retrouve dans la cabine téléphonique, assis, j’attends. Tu peux pas me reprocher d’être crispé. Il y a moins de 8 mois j’étais encore au bord du gouffre à tester des lames de rasoir sur le bout de mon pouce.

 

Corrington a écrit « Charles Bukowski : Three Poems », publié dans The Outsider n° 3, ainsi que « Charles Bukowski at Midflight », un texte d’introduction au recueil It Catches My Heart in Its Hands (1963).

[À John William Corrington]

19 mars 1963

Ai reçu le numéro 3 de The Outsider, cotillons et chapeau bas !!! – Là en couverture j’apparais, moi le bourreau des rats, des enfants, et des vieilles dames, et l’honneur est immense, presque trop lourd à porter, alors tu comprends, j’ai paré au plus simple, je me suis soûlé la gueule, mais en vrai il faudra du temps pour que cette histoire cesse de me paraître irréelle, et je sais combien ce genre de discussion peut s’avérer fatigant, mais ils ne pourront plus jamais m’atteindre parce que cette chose a été conçue par ces 2 personnes sans concessions, et pas étonnant qu’ils s’intéressent aux OUTSIDERS, car ne vois-tu pas, que c’est ce qu’ILS sont ? Et le plus plaisant dans tout ça, c’est qu’ils ne m’ont ni mutilé ni fait passer pour un monstre, ils m’ont juste décrit tel que je suis. Voilà ce qui se passe quand les éditeurs ont une ÂME, et après avoir combattu et haï les éditeurs toute ma vie, j’en suis arrivé à ce stade où je suis fasciné par la maîtrise, les manières et la magie de ces 2 personnes – non parce qu’ils m’ont mis en couverture, publié quelques lettres etc. ; mais quelle classe, ils s’y sont si bien pris que mon honneur et ma fierté sont saufs. J’ai bien conscience que mon esprit finira par s’adoucir avec l’âge et la boisson – si je vis jusque-là – mais rien à l’exception de la mort ne pourra jamais m’enlever ce moment. Tous les murs, les putains et les jours et les nuits de l’enfer ne pourront se l’approprier. J’ai été chanceux. Après quoi j’ai été… malchanceux… Je donne ma bénédiction à ce #3, des années après ma mort, quand tout aura disparu ou presque, il restera ça de moi.

Ils ont fait un si bon boulot j’en reviens toujours pas. À croire qu’ils me comprennent mieux que je me comprends moi-même.

Et maintenant, cerise sur le gâteau, je reçois ces notes de Jon, des bouts de papier bleu etc. : « On va bientôt attaquer le livre… Corrington sur le coup, débordé, débordé, débordé… »

Un livre en plus de tout ça me paraît presque impossible, mais à moins que tu penses que je ramollis – la joie se faufile jusqu’ici – comprends juste, le fait que je baisse la garde en présence de 2 ou 3 personnes ne signifie pas pour autant que je ramollis (encore ?) dans la tête. Je ne suis pas comme Frost : il s’est crêpé le chignon avec le monde entier et il a gagné ; Je me suis battu avec le monde entier et j’ai perdu. J’entends bien continuer à perdre mais je doute de vouloir jeter l’éponge. Il y a une différence et si je dis du bien de 2 ou 3 personnes, je le fais pour être entendu pas pour être obligé, ai pas envie de ça. […]

Ce que je veux dire, Willie, z’est que : ton article sur mes 3 poèmes était bon, et j’espère que tu feras la préface du livre, tu es l’une des plus belles choses qui me soient arrivées à l’exception de Jane et d’un cheval qui m’a rapporté 222,60 $, il y a deux ou trois ans de ça. Pour dire les choses crûment. Jane est morte. Ce cheval est probablement mort. Tu es là. Je prie. Toi, comme Jon et Louise, m’avez fait un grand honneur, et cette histoire n’a de sens… sans pression, sans contrainte… n’a de sens seulement parce qu’elle en avait pour toi, je te le dis gentiment et avec chaleur, espèce de bâtard du Sud, et « The tragedy of the Leaves » reste pour moi le meilleur des poèmes que j’ai entendus. « Old Man, Dead in a Room » pourrait s’avérer prémonitoire. Si j’ai rédigé ma propre épitaphe (car c’est comme ça que je l’entendais), c’est parce que j’ai eu cette vision de mon avenir que je vois bien devenir réalité, et je m’en tiens à cette idée. La gloire et l’immortalité ne seront pas pour moi. En vérité, je n’en veux pas. Je veux dire, à part faire coquet coquin galant ça rime à quoi ??? Le crétin qui veut fourrer la queue de son ego dans ce long tunnel sombre qu’est l’aurore doit vraiment avoir un grain, ou de la crasse sous les ongles.

 

[À Edward Van Aelstyn]

31 mars 1963

Ai reçu ton accord pour les 2 poèmes « A drawer of Fish » et « Breakthrough. »

Concernant Outsider #3, Webb fait ça à la dure, bien sûr, et quasiment tout seul, autant dire qu’il doit bouillir quand il croise ces groupes de poètes avec tout leur personnel et leurs shorts de touristes réunis au sommet d’une montagne de Caroline du Nord ou quel que soit l’endroit dont est originaire l’école de Black Mountain (ces embrouilles sont généralement réglées quand nous – les lecteurs – en entendons parler) et cette fois ça a explosé. Bien sûr, ces écoles ont toujours existé dans l’histoire des Arts – peinture, musique, littérature, parfois parce que l’artiste était trop faible pour échouer en solitaire (il est beaucoup plus facile de réussir seul), et d’autres fois parce que les critiques jugeaient bon mettre des groupes d’artistes dans le même sac ; mais bon sang, tu sais tout ça. Ce que j’aimerais souligner, cependant, c’est que Webb a donné une tribune à Creeley tout comme il a donné du temps de parole aux gars de Creeley en fonction de la qualité de leur boulot ; mais ce que déplore Webb c’est leur incapacité à travailler seuls, et le fait qu’il y ait une levée de boucliers chaque fois (semble-t-il) qu’un des membres sacrés de la communauté essuie des critiques.

Ma critique de Creeley est (semble-t-il) beaucoup plus féroce : je ne pense pas qu’il sache écrire. Et je ne doute pas qu’il pense la même chose de moi.

Il y a seulement une chose ou 2 que l’artiste peut accomplir : continuer à écrire ou arrêter d’écrire. Il arrive parfois qu’il s’arrête et continue en même temps. Au bout du compte, évidemment, on ne s’arrête jamais aussi bien que lorsque la Critique Impartiale nous met le grappin dessus.

Je suis heureux que tu n’envisages pas de vendre ton âme, c’est quelque chose qu’on a tendance à oublier ou à considérer comme du Tralala Romantique ou d’un passé révolu alors que c’est surtout la preuve qu’autrefois on en savait plus sur soi qu’aujourd’hui. Mais les fondamentaux restent les mêmes : si tu te roules dans la merde assez longtemps tu finiras par en avoir l’apparence. La seule chose qu’on puisse faire est d’identifier la merde de manière à ne pas se vautrer dedans. Enseigner l’anglais à des étudiants de première année de fac me serait aussi pénible que visser des boulons dans une usine. Les deux sont assez accablants. Et quand tu viens au bout de ce labeur, le temps libre attend que tu l’apprivoises. C’est un coup à prendre. Pas simple. Et bien des fois, peu importe que tu connaisses ton affaire sur le bout des doigts, l’autre partie – visser des boulons, enseigner l’anglais à des Premières Années, te ronge de l’intérieur. Quelques artistes (un peu plus par le passé, me semble-t-il, que par les temps qui courent) arrivent à dégager du temps libre en choisissant de ne pas travailler et donc meurent de faim dans le seul espoir de gagner du Temps, mais cette situation se révèle trop souvent être un piège à double tranchant : suicide ou folie. Maintenant j’arrive mieux à écrire avec le ventre plein, je crois, mais peut-être est-ce parce que je me souviens de toutes ces années où il était vide et qu’il finira, fort probablement, par le redevenir. Sauver son âme dépend de ce qu’on fait – au-delà des apparences – et de combien tu avais au moment de débuter et de la somme que tu pourrais éventuellement gagner en chemin. Il existe des gardiens de l’âme, des intellectuels, qui voient le monde à travers des schémas préconçus et qui de fait ne trouvent le Salut que dans les traditions – ce qui revient à ne pas trouver le Salut du tout. Le peu de gens que je connais me demandent parfois, « Pourquoi est-ce que tu picoles et passes ta vie aux champs de course ? » Pour eux ça aurait plus de sens si je restais chez moi pendant un mois à fixer les murs. Ce qu’ils ne réalisent pas, c’est que je l’ai déjà fait. Ce qu’ils ne réalisent pas c’est que si j’entends pas le flot et le cliquetis des mots dans mes tripes, je suis fini, alors je vais chercher le réconfort où il se trouve (la bouteille) (la foule), jusqu’à présent. Un jour, peut-être, ça me fera ni chaud ni froid.

Avec ces histoires de poèmes d’étranges femmes viennent frapper à ma porte, convaincues que poème rime avec amour, que c’est à moi de leur donner de l’amour, et voilà peut-être – haha ! – ce qu’il reste de l’âme… pendant qu’on y est. Je crois qu’une grande partie de celle-ci se situe en dessous de la ceinture. La dernière en date est partie cet après-midi après 4 jours et 4 nuits, et je me retrouve assis à t’écrire ce truc sur… l’esthétique, et l’école de Black Mountain, et le fait que j’ai reçu ton feu vert pour les 2 poèmes, et que bien entendu, je ne cracherai pas sur le chèque, aussi. Ça a été un après-midi long et chaud, en un sens, l’amour m’en a mis plein les yeux… Jusqu’à ce moment de grâce où j’ai lu les résultats des courses entre les barreaux du lit… bon dieu, bon dieu, est-ce que c’est ça la vie ? Est-ce que je m’y prends comme il faut ? Avec les 9 bouteilles de bière les 16 cigarettes qu’il me reste, en cette dernière nuit de mars 1963, Cuba et le mur de Berlin, et ces murs pleins de fissures qui m’entourent, je me fissure aussi, à l’idée de ces 42 années gâchées… Allez, allez, ne confondons pas la Bête et la Mort.

 

Corrington a publié « Charles Bukowski and the Savage Surfaces », dans la revue Northwest Review en 1963. Les vers que Bukowski cite quasiment mot pour mot apparaissent dans « Westron Wynde », qu’on suppose être un fragment de poésie médiévale.

[À John William Corrington]

1er mai 1963

Drapeaux rouges sur tout le corps, même mes sous-vêtements sont rouges… 3 poèmes au courrier refusés par [Sergio] Mondragón, très sec, maintenant tout revient à la normale et j’y vois beaucoup plus clair.

— Sur la poésie des Surfaces, je suis bien content d’être aussi sauvage qu’on le dit, content d’être affilié nulle part, et tu peux le comprendre, bien sûr, car tu sembles voir bien au-delà des apparences. J’ai passé des heures à la bibliothèque en compagnie de Schope[nhauer] et Ari[stote] et Platon et tout le reste, mais quand des espèces de crocs s’enfoncent dans ta peau ça n’appelle pas au calme et à la méditation. Par deux fois aujourd’hui quelqu’un est venu me parler au champ de courses, le premier m’a demandé : « Hey, tu travaillais pas dans une usine Studebaker ? » L’autre type était pire, il m’a demandé : « Dis-moi, t’aurais pas travaillé en tant que marchand de pain ambulant ? » J’ai fait aucune de ces choses mais j’ai accumulé tellement de boulots de ce genre que la grimace de crapaud figé sur mon visage a dû les amener à penser que oui, ce qui est le cas, ils m’ont seulement confondu avec un autre pue-la-sueur au parcours similaire. La poésie délicate et dentelée tout comme les réflexions qui vont avec s’adressent à ceux qui ont le temps pour ça. Dieu est très loin de moi, peut-être quelque part à l’intérieur d’une bouteille, et oui j’suis vulgaire, ils m’ont rendu vulgaire, et d’une autre façon je suis vulgaire parce que je veux restituer les choses telles qu’elles sont – que ce soit, le couteau qui pénètre la chair, ou bien reluquer le trou de balle d’une putain, c’est là que se trouve la poésie, et j’ai pas plus envie qu’on me prenne pour un con que de prendre les gens pour des cons. Imaginons, même, de manière subconsciente, qu’une part de moi raisonne en termes de SIÈCLES, ce qui facilite pas vraiment la tâche. Une grande part de ma prétendue bêtise, vulgarité ou balourdise sert à éliminer la merde de cheval. Peut-être ai-je compris que tout ce bordel sentirait plutôt mauvais si je me contentais de raconter beaucoup de choses que j’estime vraies sans les avoir vérifiées. Je pense que je pourrais me mettre les gars dans la poche. Je pense que je pourrais leur en foutre plein les yeux. Je peux débiter du vocabulaire à la chaîne comme un distributeur de tickets automatique, mais je pense qu’à la fin les mots qui resteront seront ceux qui ressemblent aux petits cailloux, ceux qu’on pense et qu’on dit. Quand les hommes veulent vraiment dire quelque chose ils n’emploient pas des mots de 14 lettres. Demande à n’importe quelle femme. Elles savent. Je repense souvent à ce poème que j’ai lu dans un recueil vieux de plusieurs siècles, vraiment vieux, et c’est vrai que plus on remonte dans le temps plus les choses deviennent claires, simples et justes, peut-être parce que seul reste l’essentiel, peut-être parce que la postérité ne tolère que ça, ou peut-être étaient-ils de meilleurs hommes en ce temps-là, peut-être que toute la partie onctueuse et contrefaite du 18e et 19e siècle était une réaction à la vérité, les hommes se lassent de la vérité tout comme ils se lassent du diable, mais qui sait – bref, parmi tous ces poèmes de l’ancien temps il y en avait un qui, de mémoire, donnait quelque chose comme ça :

oh dieu

avoir mon amour dans mes bras

et retourner dans mon lit

encore !

C’est cru. Ça me plaît.

Et puis j’ai ces gens qui me disent, « Pourquoi vous allez aux courses ? Pourquoi buvez-vous ? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur. Tout comme travailler à la Nouvelle-Orléans pour 17 $ par semaine était destructeur. Tout comme les amoncellements de corps blancs, vieilles chevilles, tibias et filets de merde dégoulinant des draps du County General Hospital de Los Angeles… les morts qui attendent de mourir… Les vieux qui s’accrochent à leur dernier souffle sans autre perspective que des murs et le silence et la tombe, qui les attend comme une fosse à ordure. Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte… une nuit, un matin, ou peut-être un jour sur l’autoroute, dans un dernier grondement de verre et d’acier, de vessie déchirée, dans le rose grandissant du soleil couchant. Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond.

Du reste, ça paye d’être grossier, mon pote, ça PAYE. Quand ces femmes qui ont lu ma poésie frappent à ma porte et me demandent de leur servir un verre, et qu’on parle de Brahms de Corrington ou de Flash Gordon, elles savent bien COMMENT TOUT ÇA FINIRA, et ça rend la conversation agréable

car très bientôt le bâtard se contentera

de marcher vers moi pour m’attraper

et me baisera

car il n’est pas né d’hier

c’est une BRUTE

Et donc, puisqu’elles attendent que ça, je fonce, et ça permet d’évacuer rapidement tout un tas de barrières et de discussions superflues. Les femmes aiment les taureaux, les enfants, les singes. Les beaux parleurs et les gentils garçons n’ont aucune chance. Ils finissent dans le placard à se branler.

Il y a un gars au travail, il dit, « Je leur récite du Shakespeare. »

Il est encore puceau. Elles savent qu’il a les jetons. Bon, on a tous les jetons mais à un moment il faut aller au charbon.

 

[À Marvin Malone]

5 août 1963

Alors, j’ai remonté les escaliers avec la lourde enveloppe, en pensant, ma foi ils sont probablement tous là-dedans, c’est aussi difficile que d’envoyer des éléphants dans la boue, mais j’ai ouvert la chose et découvert que vous en aviez retenu ONZE, ce qui est beaucoup quel que soit le nombre que je vous avais envoyés. Je ne sais pas trop comment vous avez jugé les poèmes restants ; je suis pas accro au fait de relire mes textes après les avoir écrits. C’est comme s’accrocher à des fleurs fanées. On dit que Li Po brûlait les siens avant de les jeter dans la rivière, mais j’imagine qu’il savait plutôt bien faire son autocritique et qu’il brûlait seulement les mauvais ; et quand le prince se présentait et lui demandait quelques textes il dégainait les bons qu’il gardait bien au chaud – avec la peinture de la poupée mandchoue aux yeux bleus. […]

J’espère que ça ira mieux pour votre coéditeur une fois de retour en ville… L’écriture est vraiment un drôle de jeu. Les refus sont bénéfiques parce qu’ils vous font mieux écrire ; les admissions sont bénéfiques parce qu’elles vous font continuer. J’aurai 43 ans dans 11 jours. Ça paraît normal d’écrire de la poésie à 23 ans mais quand vous allez sur vos 43 ans il faut croire qu’il y a quelque chose de tordu dans votre tête, mais ça me dérange pas – une autre clope, un autre verre, une autre femme dans le lit, et les trottoirs sont toujours là comme les vers, les mouches et le soleil ; et si un homme préfère triturer un poème plutôt qu’investir dans l’immobilier c’est son problème, et onze poèmes c’est bien, content que vous en ayez retenu autant. Les rideaux ondulent comme un drapeau au-dessus de mon pays et la bière est à marée haute.

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