Sur l'écriture
Chapitre 1965
Antin a publié un poème de Bukowski dans le n° 1 de some/thing v.2 (1966) où figurait un dessin d’Andy Warhol en couverture.
[À David Antin]
16 janvier 1965
Merci pour l’exemplaire de some/thing [v.] uno [n°] 2, que vous m’avez envoyé il y a quelque temps, et qui m’est tombé des mains, mais presque tout me tombe des mains donc il n’y a rien de nouveau, toujours la même chanson, en parcourant votre revue j’ai relevé les mêmes travers qui pourrissent ce siècle – beaucoup trop mignon et malin, trop intelligent et chiant, complexe, recours aux italiques massif & excessif – Il m’est arrivé une fois, peut-être la seule – d’être très heureux, enfin, peut-être pas très heureux, mais disons que j’ai mieux respiré quand Faulkner est mort, non qu’il libérait de la place mais parce qu’il leur donnerait moins le tournis. On a assez d’emmerdes comme ça, roulés et titillés qu’on est dans nos vies de tous les jours. Beaucoup trop, pour sûr. Et je le pense même en lettres CAPITALES. Les mecs comme vous savent rendre les imprimeurs cinglés mieux que personne. La main sur les couilles. Je vous ai joint la lettre manuscrite que je viens d’écrire dans mon état habituel. Pourquoi s’en vanter ? Je suis imbibé aussi souvent que possible et ne manquerais pas de recourir à d’autres substances si ça n’était pas si difficile de s’en procurer et si les sanctions n’étaient pas aussi radicales quand on se fait choper et puis j’ai assez d’emmerdes sur le dos comme ces serpents qui sifflent sur ma tête bon dieu de bon dieu. ce que je veux dire à propos de la lettre, z’est, merci de me la retourner si vous pouvez pas l’utiliser. Je ne garde pas de copies étant donné que les copies me font bander mou et que j’aime jouir sur la machine.
Le recours aux symboles poétiques pour obtenir un effet poétique me fait plus que jamais grincer des dents : à savoir –
comme ceci
étoile verte ¾ ¾ //
erraiti
/ j’ai supplié pour
qu’on m’ouvre la porte/
d’entrée
je veux dire, cessons d’enculer les mouches et
commençons à parler.
Franklyn a publié une critique sévère à l’encontre du poème de Bukowski Run with the hunted dans la revue Grande Ronde(1964).
[À Mel Buffington]
Fin avril 1965
[…] Oui, j’ai entendu parler de l’affaire Fred Franklyn par le biais de [R. R.] Cuscaden, et Cuscaden semblait abattu, scandalisé, violé par cette critique qui n’a pas peur de frapper en dessous de la ceinture (Cuscaden a publié Run with the Hunted). Bref, à en croire sa lettre, l’affaire Franklyn l’a vraiment affecté. J’ai pas acheté d’exemplaire pour assister au spectacle de ma mise à mort et de mes funérailles. Laissons les chiens se renifler le derrière. J’ai d’autres chats à fouetter, comme dormir, et déloger la morve séchée de mes narines, ou disons comme maintenant – reluquer cette chose en pantalon gris avec des jambes comme des pattes d’araignées et un cul large comme un bac à lessive, elle passe devant ma fenêtre et ma nouille molle se tortille comme un ver de terre devant un oiseau qui chante sous la chaleur écrasante d’un soir à Los Angeles.
Run with the Hunted remonte à un certain temps déjà, il n’empêche que je suis content d’avoir écrit la chose. Je me demande ce que le petit Freddie pourrait écrire sur If Catches My Heart in Its Hands, ou sur Crucifix in a Deathhand, dont j’ai reçu le premier exemplaire hier, l’un des 3 100 exemplaires, de nouveaux poèmes datant de la période 1963-1964. Freddy va s’en mettre plein la panse.
Il semble que pour certaines personnes la poésie devrait se faire d’une certaine façon. Pour elles, les années qui viennent s’annoncent difficiles. De plus en plus de gens débarqueront pour faire voler leurs théories en éclats. C’est difficile je sais, comme quand quelqu’un baise votre femme pendant que vous êtes au boulot, mais la vie, comme ils disent, continue.
[À Steve Richmond]
23 juillet 1965
[…] Écoute, bébé, tu peux trouver Jeffers dans à peu près n’importe quelle bibliothèque… Essaie son livre Such Counsels You Gave to Me, et son Roan Stallion, Tamar and Other Poems, mais plus particulièrement Roan Stallion. Jeffers est jamais aussi bon que sur les longs poèmes. Je pense aussi que Conrad Aiden, en dépit de son image plus ou moins précieuse et pantouflarde, a réussi à soulever des points intéressants. Son plus gros défaut venait de ce qu’il écrivait trop bien ; les sonorités soyeuses de ses mots éclipsaient presque leur signification, et, bien entendu, c’est la technique employée par la plupart des poètes à chier : apparaître plus profond qu’ils ne le sont, décocher de délicieuses petites flèches délicates et se mettre vite à l’abri dans leur doux logis. Pour moi, la vie devient plus vraie, mais on dirait que dans l’ensemble la poésie reste la même. Je peux piocher dans n’importe quel numéro de Poetry Chicago publié ces dix dernières années et j’aurais l’impression de m’être fait escroquer sans que rien ne puisse nous prouver le contraire. L’ennui, c’est qu’on accepte leur apparente supériorité et donc ils DEVIENNENT supérieurs. pourtant ils se retrouvent à écrire dans The New Yorker et ils meurent, on se retrouve à bosser dans les mines de charbons et on meurt, alors quelle importance ?
Le couple Webb a publié deux livres de Miller après avoir publié les recueils de Bukowski It Catches My Heart in Its Hands et Crucifix in Deathhand.
[À Henry Miller]
16 août 1965
Bon, c’est mon 45e anniversaire, et sur ce pauvre prétexte je prends la liberté de vous écrire – même si j’ai bien conscience que vous recevez maintenant assez de lettres pour vous rendre barjo. Moi-même j’en reçois quelques-unes, assez vivantes pour la plupart et même électriques. C’est quand ils viennent à parler poèmes que ça se gâte. d’autant qu’ils joignent les poèmes. j’écoute Chopin – ouais, Zeigneur, je suis un mec réglo dans le fond, et descends ma bière tout doucement. Ai rencontré votre Doc Fink avec ses blagues sur les juifs, et aussi sa conception très laxiste du volume sonore et de l’authenticité. il s’est ramené avec la bière, sa femme, je l’ai laissé parler et lui ai donné un collage ou quelque chose que j’avais fait. C’est votre poulain mais, merde, ça n’est pas nouveau – on est un paquet à l’être.
Bref, il m’a donné un exemplaire du livre de Céline – Comment ça s’appelle ? – Voyage au bout de la nuit. maintenant écoutez, la plupart des écrivains me rendent malade. Leurs mots ne touchent même pas le papier. Des milliers de millions d’écrivains et leurs mots, leurs mots ne touchent même pas le papier. Mais Céline, il m’a donné honte du pauvre écrivain que je suis, j’ai eu envie de tout jeter par la fenêtre. Un foutu maître chuchotant dans ma tête. dieu, l’impression d’être redevenu un petit garçon. Tout ouïe. Entre Céline et Dostoïevski il n’y a rien, si ce n’est Henry Miller. Enfin, passé le vertige qui m’a saisi en découvrant combien j’étais insignifiant, j’ai repris la lecture, et je me suis laissé mener par la main, volontiers. Céline était un philosophe qui savait que la philosophie était vaine ; un queutard qui savait que la baise était du vent ; Céline était un ange, il a craché dans les yeux des anges et puis il est descendu dans la rue. Céline savait tout ; je veux dire il en savait autant qu’il y a à savoir quand on a deux bras, deux pieds, une bite, quelques années à vivre ou moins que ça, mais avant toute chose. bien sûr, il avait une bite. vous saviez ça, il n’écrivait pas comme [Jean] Genet, qui écrit très très bien, qui écrit trop bien, qui écrit si bien qu’il vous fait piquer du nez. ah misère, et pendant ce temps, on tire des coups de feu depuis les toits et l’autre nuit ils ont lancé un cocktail Molotov sur Hollywood Boulevard. et vers Ivar, ce qui est assez proche mais pas assez pour en sentir le souffle sur la joue. Je travaille avec des nègres et la plupart d’entre eux m’ont à la bonne, et alors peut-être que je devrais porter un écriteau autour du cou avec écrit dessus, HEY HEY ! LES NÈGRES M’ADORENT !! mais ça ne marcherait pas non plus parce qu’ensuite un bâtard de blanc viendrait me tirer dessus. Dieu, une femme est ici en train de nourrir son enfant et tandis que je vous écris je me penche et dis, « ooooh, mange la banane, MANGE LA BANANE !! » Moi, le nourrisson difficile, bref, on doit tous passer par là. Elles sont là depuis le début de cette lettre et je fume un cigare bon marché avec ma bière et la radio allumée alors si cette lettre est confuse ça n’est pas parce qu’un singe vert est en train de m’empoigner les noix sous la table.
Bourré, un peu, comme d’habitude, oui. Chopin revit sous les doigts de… qui ? Pennario, Rubenstein ? Pas l’oreille assez bonne. Chopin repose six pieds sous terre et ils tirent des coups de feu depuis les toits et je suis assis en enfer dans une cuisine sale et bruyante écrivant à Henry Miller. une autre bière, une autre bière. Je poursuis ma théorie sur le non-renoncement ; je n’arrêterai pas d’écrire si tout revient à la normale, je n’arrêterai pas même s’ils m’envoient une chorale de putains pour distribuer des coups de pied dans mes globes oculaires pendant qu’un sextuor de batteurs efféminés tambourine un air de La Havane à faire se tortiller mon dieu sur des bongos. J’ai commencé à écrire j’avais déjà 35 ans et si j’attends 35 ans de plus il restera plus grand-chose. alors, ce soir j’ai quarante-cinq ans et j’écris à Henry Miller. ça va. Je crois que Doc Fink m’a pris pour un snob. C’est juste que j’aime pas qu’on frappe à ma porte. J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce je me sente comme un chat fourré par un éléphant. disons juste que j’en retire aucun plaisir, à la longue ces choses-là me font du mal. dans les usines et les abattoirs les gens n’ont pas le temps de parler, et rien que pour ça je souhaiterais remercier la bonté de mes patrons pleins aux as. j’entends jamais leurs voix même quand ils me foutent à la porte, et de tous les fils de pute que vous avez rencontrés je suis sans doute celui qui démissionne et qu’on débarque le plus ; mais j’entends jamais leurs voix ; c’est noble c’est délicat c’est courtois, je mets juste les voiles et ne pense même pas à tirer sur quelqu’un depuis un toit. Je me dis, bon, je vais pioncer une semaine et chercherai ailleurs. Ou alors je rentre chez moi je m’envoie un cul et bois toute la nuit. Ce genre de chose. Je m’adapte parfaitement à ce programme. Je suis une merde. mais un solitaire avant tout. et maintenant j’ai quelques poèmes publiés alors ils viennent frapper à ma porte et j’ai toujours aucune envie de les voir. La différence étant que si vous êtes un solitaire et personne, vous êtes un cinglé ; si vous êtes un solitaire et un peu connu, alors vous êtes un snob. Ils trouveront toujours le moyen de vous atteindre, peu importe la façon dont vous les esquivez, même la femme qui est là, elle peut pas s’empêcher d’me corriger. Quoi que je dise bordel. Je peux me réveiller le matin et dire, « Bon dieu, il fait chaud. » Et elle dira, « Tu crois seulement qu’il fait chaud. Il fait moins chaud qu’hier. Imagine si tu étais en Afrique… » ce genre de chose.
où j’en suis ? une autre bière ? comment donc.
Maintenant la gamine veut taper à la machine. o.k., vas-y bébé, vas-y. Je l’écarte gentiment. et la voilà qui revient, « Bon dieu, je lui dis, ne vois-tu pas que j’écris à Henry Miller ? Ne vois-tu pas que c’est mon 45e anniversaire ? »
enfin, j’espère que vous avez reçu les 3 exemplaires de Cru (cifi) x’s. Webb m’en a donné 16 ce qu’il n’aurait pas dû faire car j’ai tendance à les distribuer à tour de bras quand je suis soûl, comme ma peinture, mais les peintures sont nazes, je crois, j’essaie toujours de faire ressortir le jaune par-dessus les autres couleurs, peut-être comme ma colonne vertébrale. Pour sûr, j’suis jaune ; j’suis jaune et j’suis coriace et j’suis crevé et j’suis bourré, et la vie fout le camp comme un pet et je le traverse en marchant. J’arrête pas de penser à [D.H.] Lawrence en train de traire ses vaches, j’arrête pas de penser à sa Frieda, je suis dingue ; j’arrête pas de penser à des visages dans les usines, dans les prisons, dans les hôpitaux. J’éprouve aucune peine pour ces visages ; c’est juste que je peux pas les sortir de ma tête. comme des baies ballottées par le vent, comme de la fiente d’oiseau sur la statue de la vie. bon dieu. une autre bière. bon, Franck à la radio maintenant. on prend ce qui passe. Bien que la Symphonie en ré mineur soit pas une mauvaise chose. Quand j’étais marié à cette millionnaire, j’étais étendu sur ce tapis dans le coltard et j’écoutais la symphonie en ré mineur de F. (Franck), elle était assise là et m’a dit, « Je trouve que cette musique est affreuse ! » Alors j’ai su que je pouvais dire adieu au million. Elle et moi ça marcherait pas. la preuve en est, cette nuit où je la baisais dans la chambre à coucher toutes les étagères, les pots de fleurs et les bibelots m’ont dégringolé dessus, sur le dos et sur le cul. Je veux dire, je suis un bon coup, mais pas à ce point. Elle a aussi trouvé que c’était affreux quand j’ai éclaté de rire, et recommencé à la besogner en voyant le million s’éloigner s’éloigner… « Je n’aime pas les hommes qui se couvrent de ridicule, je n’aime pas les hommes qui rient d’eux-mêmes. J’aime les hommes qui ont de la fierté », elle m’a dit. Eh bien, j’éprouve le besoin de rire car je suis ridicule ; j’ai une nature éphémère, je chie et me torche le cul, suis plein de morve, de molards, d’insectes et de grands projets… mais en réalité je suis une crotte, rien qu’une crotte. Donc, il y a d’abord eu le gentleman avec l’épingle à cravate violette et la voix distinguée. Mais au bout du compte elle a terminé avec un Eskimo, un pêcheur et professeur japonais, Tami, je crois qu’il s’appelait. Tami a hérité du million ; j’ai hérité de mes couilles. J’imagine qu’ils n’écoutent pas Franck.
enfin, j’espère que vous avez reçu les livres, c’est la femme qui s’est occupé du sale boulot en allant acheter un carton d’emballage qu’elle a découpé elle-même. un ami à vous m’a dit qu’il paierait pour les livres, a dit « Je les ferais simplement passer en notes de frais. » J’ai suggéré que 5 boules par livre feraient l’affaire, et comme je touche pas plus de 10 cents par livre en droits d’auteur sur chacun des 3 000 exemplaires vendus, je me suis dit que c’était de l’escroquerie. J’imagine qu’il en est arrivé à la même conclusion parce que ça fait 2 semaines et je suis sans nouvelles. Mais ensuite je lui ai dit, « Si t’es fauché laisse tomber. » Et j’imagine qu’en somme on est tous fauché. La tombe est toujours là au bout du chemin, et pas moyen de se racheter, jamais. Une fois à Atlanta j’ai vécu dans une piaule à un dollar 25 la semaine. J’ai vécu pendant un mois avec 8 dollars. Et écrit de la poésie dans les marges des journaux dégueulasses que je trouvais par terre. Pas de lumière, pas de chauffage. Je sais pas ce que ces journaux sont devenus. Je me souviens plus ou moins de ce qui m’est arrivé. C’est normal, même quand ça devient anormal. Je brasse beaucoup de vent ce soir. Est-ce que vous lisez toujours ? Je me demande. bref, 45 ans est un âge triste. Le pire, c’était les 30 ans. J’en ai vu le bout. Je n’ai pas la prétention d’avoir du cran. Je me demande juste.
maintenant préparez-vous à la vacherie : bien sûr, j’aimerais vous rencontrer. J’aimerais vous voir assis sur une chaise en face de moi. Manque de bol. Je suis pas très porté sur la parlotte. La plupart du temps je me sens pas bien. ce serait comme un prophète qui rencontre Dieu. et alors vous traverseriez la pièce pour aller pisser, et je dirais, écoutez, Dieu pisse aussi. ne blâmez pas l’adulation. Henry, vous me voyez venir. vous êtes passé par là. je vous appelle seulement « Henry » parce que je reçois ces longues lettres d’étudiants qui radotent et persistent à me donner du « M. Bukowski » à tout va jusqu’à ce que j’aie l’impression d’avoir été kidnappé et tout ce qu’ils veulent en fait c’est me passer sur le corps. n’empêche, si vous décidez un jour de passer, yow, mon téléphone est le N0-1-6385 et l’adresse est sur l’enveloppe. mais voilà maintenant que je vous chie à la gueule, oubliez ça.
Céline, Céline, mon dieu, Céline. qu’ils aient seulement engendré un homme pareil ??
une autre bière.
bon, puisque vous êtes Céline, j’aimerais que vous sachiez qu’en dehors de l’écriture j’ai tout connu – les bancs publics, les usines, les prisons ; gardé l’entrée d’un bordel à Fort Worth, employé dans une fabrique de biscuits pour chien, incarcéré aux côtés de l’ennemi public n° 1 (quelle chance !) ; ai roulé ma bosse et me suis fait rouler ; les hôpitaux avec mes tripes à l’air ; tringlant toutes les putains et les chiennes hystériques d’un bout à l’autre du pays ; tous les boulots atroces, toutes les femmes épouvantables, j’ai absolument tout connu, et juste une partie transparaît dans ma poésie parce que je manque de couilles et ne les aurais peut-être jamais ; ils ont dit dans le dernier La Grande Ronde Review que j’étais vulgaire, que j’étais nul en orthographe, et toutes sortes de défauts. Je n’ai pas acheté le numéro. J’ai pas eu le courage, mais l’ai appris par quelqu’un d’autre. Ils m’ont démonté sur 5 pages et demi, peut-être est-ce une forme de consécration ?? Mais ce que la plupart d’entre eux ne réalisent pas, même si je suis effectivement nul en orthographe, c’est que j’écris souvent avec un coup dans le nez et que mes foutus doigts ratent des touches et le matin je suis trop patraque pour me relire, je parcours juste, sors la feuille, exactement comme je ferai pour cette lettre. le matin n’est pas assez fort pour supporter la nuit.
Mais au lieu de continuer, je crois que je vais m’arrêter là ; sûr et certain j’en ai probablement assez dit. Après des débuts chaotiques mon alarme est réglée sur la même heure depuis 8 ans de boulot atroce. Mais l’autre jour j’ai vendu une toile pour 20 $. À l’aveugle. Quelqu’un m’a jeté un billet de vingt depuis une petite ville de Floride et m’a dit, « Envoyez-moi une de vos peintures. » Alors peut-être que je suis pas tout à fait mort. vous ne mourrez jamais.
[À Henry Miller]
Fin août 1965
non, je ne suis pas le genre à rendre visite, espère que vous pensez pas que j’ai l’intention de vous sauter dessus. J’étais bourré quand j’ai écrit la lettre, si ça peut m’excuser. pour ce qui est de la boisson, si ça détraque ou dévisse la tête de ma créativité, alors tant pis. Je ne peux pas me contenter de vivre minute par minute comme n’importe quelle espèce d’artiste créatif ; ce que je veux dire, c’est que j’ai besoin de quelque chose pour aller de l’avant sinon je traînaille, je suis un lâche, aucune envie de franchir les portes.
Livres payés [Crucifix] et juste à temps (me concernant). Devais faire une révision complète des freins sur ma vieille Plymouth. Conduisais sans freins. La femme a beuglé en voyant la facture. Elle croit que je suis un pigeon. Je suis un pigeon. La voilà qui passe pour aller pisser, elle laisse la porte ouverte et je contemple ses grosses jambes raides et sans vie. Ensuite elle allume la radio. La radio est toujours allumée. Je me balade avec des bouchons d’oreilles dans ma tête en me demandant si j’aurais pas tout intérêt à sortir prendre une bouteille de vin. Comme n’importe qui – facture de gaz à payer, facture de téléphone à payer, des falaises dégringolant sur ma tête… non, non, j’écris rarement en prose, principalement parce que les refus me tueraient, toute cette énergie gâchée. J’ai pas le courage d’écrire un roman de peur que la moitié de ma vie se retrouve dedans et finisse ensuite dans un tiroir cassé. J’ai dit un jour à un magazine que j’écrirais un roman en échange d’une avance de 500 $, n’importe où, n’importe quand. Je n’ai pas trouvé d’acheteur et n’en trouverai pas. Si j’ai l’air obsédé par l’argent, n’allez pas croire que je le suis. C’est une question d’énergie – de transpiration. avec les poèmes je peux m’amuser sans me faire trop mal et rester maître du château, si vous voyez ce que je veux dire. La gosse s’agrippe à moi maintenant – 11 mois, elle veut taper à la machine. Elle attendra, la garce.
Essaierai de mettre la main sur [Jean] Giono ou mettrai la femme sur le coup. en attendant je ne vois personne arriver à la cheville de Céline. Cet homme avait des boulons dorés plein la tête, merde, merde, mon torse et mes bras me font mal ! Je pars demain pour Del Mar en train, ces femmes me tiennent en laisse dans ces deux pièces minuscules, et je dois prendre le large un moment : le ciel, la route, le cul d’un cheval, les arbres morts, la mer, de nouvelles jambes en action – n’importe, n’importe… Les dessins que je vous ai envoyés sont atroces. Un mauvais tour. je travaille en ce moment sur un livre de dessins qu’on m’a commandé et il restait ces deux-là que j’avais mis de côté. cet éditeur veut beaucoup de dessins et une poignée de poèmes – ce qui rend la chose agréable : un peu d’encre de Chine, un max de bière et j’en suis.
Les deux dessins ci-dessus, écartés du livre inachevé Atomic Scribblings from a Maniac Age (1966), avaient été envoyés à Miller.
En 1965-1966, Bukowski est apparu dans plusieurs numéros d’Intermission, une revue éditée par Cole.
[À Gene Cole]
Décembre 1965
Merci, évidemment, pour Intermission. J’ai lu 2 exemplaires pour l’instant ; bons articles, mais votre poésie de remplissage aurait bien besoin d’un petit électrochoc. Ça me rend toujours nerveux de lire ces articles sur la dramaturgie. « Une pièce doit avoir une prémisse », et tout ça. Je crains que les problèmes de nos dramaturges soient les mêmes que pour tous les autres – en clair, ils sont conditionnés, on leur APPREND la bonne façon de faire une chose. Peut-être que ça marche dans certains cas, ça peut aider les médecins ; ça peut aider les mauvais dramaturges à devenir presque bons, mais « comment procéder » ne montrera jamais la voie d’un Art, ça ne secouera jamais la vieille peau, ça nous sortira jamais de là. Si j’étais amené à écrire une pièce je l’écrirais comme bon dieu me semble et ça se passerait très bien. Ceci ne veut pas dire qu’on devrait supprimer les articles sur la dramaturgie ou les ateliers de dramaturgie. Je n’interdirai jamais rien. Laissons les gens faire comme ça leur plaît. Et chance à eux. Et s’ils sont capables de faire de l’Art et du théâtre qui dure avec ces méthodes, je serai ravi qu’on me traite de menteur.
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