Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 41 sur 41

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Sur l'écriture

Postface

En parcourant quelque deux mille pages de correspondance inédite afin de trouver les lettres les plus pertinentes de Bukowski sur l’écriture, je suis tombé sur toutes sortes de joyaux inédits : d’obscures lettres à Henry Miller, Whit Burnett, Caresse Crosby, Lawrence Ferlinghetti, et son dieu littéraire, John Fante ; un texte de présentation oublié, tout en couleurs, pour un des livres les plus populaires de Bukowski, Exhibitions and General Tales of Ordinary Madness ; une préface écrite par Bukowski pour son premier livre en néerlandais, Dronken Mirakels & Andere Offers, traduite ici pour la première fois ; ainsi qu’une parodie inachevée de magazines littéraires, intitulée The Paper Toilet Review. On trouve aussi quelques lettres de jeunesse où le ton de Bukowski est étonnamment fleuri et forcé, et des illustrations à couper le souffle que l’on découvre également pour la première fois. Ajoutez à ces documents rares quelques-unes des lettres les plus passionnées que Bukowski ait écrites, et ce volume de correspondance vous paraîtra aussi fascinant que n’importe quel livre de son répertoire. En effet, c’est Bukowski à son meilleur ; brut, spirituel et profondément touchant, ne prenant pas le moindre gant pour exprimer ses idées.

Pour la plupart, ces lettres ont un sens précis de l’immédiateté, laissant peu de place aux banalités. Bukowski se livre dans chacune de ses lettres, discutant des événements quotidiens avec une véritable excitation. C’est comme si Bukowski écrivait des poèmes sous forme de lettres – il a déclaré à maintes reprises que les lettres étaient aussi importantes que les poèmes. De la même façon, certaines des lettres se lisent comme des histoires, comme s’il écrivait en fait une nouvelle élaborée. Poésie, fiction, et correspondance relèvent d’une seule et même catégorie pour Bukowski : l’art. Il se révèle aussi intense avec les gens auxquels il s’adresse pour la première fois. Ses lettres à destination d’Edward van Aelstyn et Jack Conroy sont aussi sincèrement bukowskiennes que les lettres à destination de ses amis, éditeurs, et poètes avec lesquels il a correspondu sur de longues périodes. Aux yeux de Bukowski, il n’y avait aucune différence. Les lettres étaient un moyen d’exprimer qui il était, peu importe la personne à qui il écrivait.

La spontanéité est aussi évidente dans la correspondance de Bukowski. Première pensée, meilleure pensée, semble-t-il dire dans la plupart de ses lettres. Quand il écrit, à ses amis comme à ses ennemis, sa voix résonne du glorieux écho de la première personne. Débarrassée de toute prétention, l’écriture de ses lettres apparaît comme une photographie très nette de l’humeur de Bukowski à cet instant précis. Son approche de la création selon laquelle tous les coups seraient permis transparaît définitivement dans sa correspondance, qu’il dresse un bilan passionné de la situation du pays, qu’il s’offre un tendre aparté sur sa fille, ou s’adonne à une vicieuse attaque des écrivains contemporains. Dans tous les cas, Bukowski reste le même.

Il y a quelques exceptions notables, cependant. Dans ses lettres à Whit Burnett, Caresse Crosby, Henry Miller et John Fante, la voix de Bukowski paraît quelque peu forcée, presque soumise, comme s’il ne voulait pas les contrarier. Idem, dans les lettres datant de la fin des années cinquante, son style est plus élaboré, délibérément et ironiquement académique, invoquant ce qu’il appelle « des mots du dictionnaire » à des fins humoristiques. Le même changement apparaît dans sa poésie : la poésie du début peut être compliquée et surchargée alors que la poésie de la fin possède « une clarté plus près de l’os. » Comme il disait des poèmes qu’il écrivait à la fin des années quatre-vingts. Le ton de sa correspondance glisse dans cette direction vers le début des années soixante, particulièrement quand il commence à correspondre avec Jon Webb et William Corrington. Les pirouettes du début font place à une prose épurée. Bukowski à ce stade commence à sonner comme le « Bukowski » que la plupart des lecteurs connaissent.

Pour le Bukowski du début comme le Bukoswski de la fin, l’écriture était comparable à une plaisante maladie que personne ne pouvait guérir, et ces lettres montrent bien la valeur qu’il accordait au plaisir d’écrire. C’était une force naturelle qu’il ne pouvait et voulait pas endiguer, quoi qu’il arrive, comme une rivière en eaux vives l’emportant vers l’inconnu sous un ciel orageux. Bukowski a rarement connu l’angoisse de la page blanche, et il a écrit infatigablement de façon quasi quotidienne sur une période de plus de cinquante ans. Il a graphiquement exprimé son irrépressible besoin d’écrire dans une interview de 1987 : « Si je n’écris pas pendant une semaine, je tombe malade. Je ne peux pas marcher, je suis pris de vertiges. Je reste au lit, je vomis. Me lève le matin et suis pris de haut-le-cœur. Il faut que je tape. Si on me coupait les mains, je taperais avec mes pieds. » Sa nature prolifique et disciplinée révèle ce qui le rendait vraiment heureux : « Aucune récompense n’égale le plaisir d’aligner des mots. Ce qui vient après coup est plus que secondaire », confiait-il au début des années quatre-vingt-dix. Ajoutez à cela un sens prononcé du divertissement pour lequel Bukowski a toujours pris fait et cause dans ses livres, et vous obtiendrez le résultat le plus classique qu’on puisse imaginer : l’écriture alliant l’utile et l’agréable, le dulce et l’utile, comme Horace le formulait il y a des siècles de cela.

Retranché dans ses petites chambres de Los Angeles, Bukowski a vécu isolé du reste du monde. Il était si outrageusement détaché des événements de son époque que lorsqu’on l’a accusé d’être passé à côté des années soixante, il a répondu d’un air narquois : « Merde, je le sais, je bossais à la Poste. » Comme son idole Robinson Jeffers à Big Sur, Bukowski créait fiévreusement dans la solitude la plus complète ; comme le personnage des Carnets du sous-sol de Fiodor Dostoïevski, il balançait ses projectiles explosifs depuis son repaire anonyme, laissant lecteurs et éditeurs médusés. Dans une tentative presque désespérée de tenir à distance les pouvoirs établis, Bukowski a expédié, afin de mettre le feu aux poudres, l’un de ses missiles intemporels à l’encontre du milieu littéraire qu’il jugeait trop guindé. C’est précisément cette intemporalité qui rend son travail éternel et mémorable.

Né en Allemagne, Bukowski a grandi à Los Angeles avec sa famille privé d’amour et d’affection, ce qui façonnera sa vision du monde individualiste et dure comme la pierre, quasi nietzchéenne. Enfant de la Grande Dépression, et plus âgé que la plupart des auteurs émergeants, les mouvances à la mode comme la contre-culture des années soixante ou l’idéologie superficielle du Flower Power ne lui ont inspiré que du dédain.

Ce que Bukowski méprisait le plus était l’égoïsme et l’instinct grégaire des groupes populaires telles que les Beats, qui semblaient croire que se retrouver sous les feux des projecteurs était plus important que les œuvres réellement produites. Bukowski s’est isolé de tout ce brouhaha pour s’adonner à l’écriture. La machine à écrire l’a conduit jusqu’à cet endroit difficile à localiser, quelque part entre la sagesse et la folie, qu’il aimait tant. L’écriture était le seul moyen qu’il connaissait pour déjouer la folie.

Solitaire de nature, Bukowski aimait citer la phrase de Sartre « L’enfer, c’est les autres », il n’a pourtant jamais essayé de nier ses nombreuses influences littéraires. L’alcool et la musique classique ont également influencé son travail de manière évidente, probablement autant que n’importe quel artiste qu’il admirait, et qu’il remerciait cérémonieusement dans bon nombre de ses lettres. Il était aussi reconnaissant vis-à-vis de certains de ses petits éditeurs indépendants, en particulier Jon Webb, Marvin Malone, sans oublier John Martin avec lequel il partageait ce « voyage magique ». Dans le même temps, il a éreinté à maintes reprises des écrivains hautement considérés, y compris Shakespeare et Faulkner. Les auteurs contemporains n’ont pas été épargnés non plus : Carol Bergé, Ron Silliman, Henry Miller (et ses « délires à la Star Trek »), ou encore Robert Creeley ont tous été méchamment attaqués – d’une façon peu caractéristique, Bukowski a changé d’avis sur Creeley au début des années soixante-dix, admettant que ses critiques étaient infondées. Comme l’a dit Bukowski plus d’une fois, il a commencé à écrire non parce qu’il se trouvait bon mais parce que les autres écrivains lui paraissaient si mauvais.

Sans être un homme instruit à tout point de vue, Bukowski est allé à la fac pendant un an et demi, et il était fier d’avoir lu dans sa jeunesse un nombre incalculable de livres à la bibliothèque municipale de Los Angeles. Bien qu’il commettait systématiquement des fautes d’orthographe en écrivant les noms d’écrivains célèbres, ce fameux poivrot débauché au verbe cru était capable de citer quasiment mot pour mot des textes de l’époque médiévale tombés dans l’oubli, divers aphorismes de Nietzsche, et de nombreux vers extraits de poèmes de Shakespeare, Whitman, et d’autres géants littéraires. Pas mal pour le Vieux Dégueulasse inculte des lettres américaines.

D’autre part, Bukowski pouvait se montrer pointilleux sur la grammaire. Dans le cadre d’un débat concernant la légitimité des phrases « Leave us be fair » et « Let us be fair » dans sa lettre du 2 avril 1959 adressée à Anthony Linick, Bukowski s’adonne à une critique hilarante des règles de grammaire. Par ailleurs, quand les éditeurs de magazines littéraires publiaient ses poèmes avec les occasionnelles erreurs typographiques, il devenait un vieil homme en colère crachant des invectives dans tous les sens. Pour un auteur prolifique qui n’avait jamais le temps pour les relectures, Bukowski pouvait être pointilleux – et à juste titre – sur les coquilles, un mal récurrent dans les petites revues ronéotypées qui publiaient son travail en un temps record.

Les problèmes qui ne relevaient pas de l’écriture, tel que l’envoi de manuscrits à des centaines de revues littéraires dans le monde entier, donnaient l’impression à Bukowski de perdre son temps, et il ne manquait pas une occasion de le rappeler à son éditeur de longue date, John Martin. Il estimait aussi que faire des dizaines de dessins en vue des éditions spéciales que souhaitait Martin pour les tirages de Black Sparrow Press le vidait de son énergie, de façon dispensable. De temps en temps Bukowski explosait ; avec le sentiment que Martin le traitait comme « un idiot », il répondait alors aux demandes de son éditeur par un sarcastique « oui, père ».

Fait intéressant, quand Anne Waldman et Allen Ginsberg ont proposé à Bukowski de venir donner des cours à l’institut Naropa à la fin des années soixante-dix, il a décliné l’invitation. Tout ce que voulait Bukowski c’était écrire la prochaine ligne, envoyer des textes, faire de la peinture, et ces histoires de cours n’étaient pour lui qu’une source de dispersion. L’écriture était sa béquille, il n’a jamais cessé de le répéter.

Au tout début de ce recueil, un Bukowski jeune et inconnu demande à Hallie Burnett un emploi au sein du magazine Story, et à la toute fin, à peine un an avant sa disparition, quand il était populaire au-delà de l’entendement pour un auteur publié chez un petit éditeur, Bukowski remercie avec candeur l’éditeur Joseph Parisi de l’avoir enfin publié dans la revue Poetry après des décennies de refus continu. Ces lettres montrent que Bukowski avait une persévérance de chien, qu’aucun obstacle ne pouvait entraver sa faim de reconnaissance et de succès, que sa maladie d’écriture ne pouvait et ne serait pas guérie. C’est lorsqu’il était encore un tout jeune artiste qu’il a commencé à cultiver méthodiquement ces traits littéraires qui l’amenèrent à devenir « Bukowski » le personnage. Un personnage qu’il a joyeusement perpétué dans son œuvre. Lire ces lettres permet d’observer de l’intérieur le combat qu’il aura mené toute sa vie pour devenir une icône littéraire.

Et les voilà maintenant qui s’offrent à vous, dans leur éclat le plus brut.

Abel Debritto

Tenerife, Espagne

Août 2014

OceanofPDF.com

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