Sur l'écriture
Chapitre 1967
[À Darrell Kerr]
29 avril 1967
[…] Je veux dire, pour moi, une grande partie de l’action réside dans la Création, roulure de capitaliste. Que tu me parles de baise, de correction, d’écriture ou de peinture, c’est pareil. 2 mecs qui parlent ensemble je vois pas l’intérêt.
écrire un poème est une chose singulière.
Après je suis pas un snobinard qui pense que sa merde ne schlingue pas mais entre les beuveries et les boulots qui me tuent à petit feu, le temps qui reste, ces une ou 2 heures, j’aime les employer à ma sauce.
Donc je fais pas de lectures de poésie, je vais pas aux rassemblements, les Love-Ins, les Freak-outs, et tout ça.
À la base j’ai toujours été un « solitaire ». Il y a des gens comme ça, de nature, par psychose ou je ne sais quoi, qui sont à l’agonie dans la foule et se sentent mieux tout seuls. TU DOIS AIMER c’est un peu l’affaire du moment, et je crois que lorsque l’amour devient une obligation, la haine devient un plaisir, ce que j’essaie de t’expliquer c’est que j’ai perdu assez de cases et qu’une visite de ta part ne résoudrait absolument rien, particulièrement si tu débarques avec un cubi de rouge quand j’ai l’estomac en vrac. J’ai presque 47 ans, 30 ans de boisson derrière moi et plus beaucoup de temps devant moi, des séjours à l’hôpital en perspective. Je suis pas en train de jouer la carte de la pitié, c’est juste que certaines des choses que voient les jeunes aujourd’hui, comprennent maintenant (et tout un tas d’autres qu’ils ne comprennent pas), j’en ai fait l’expérience en 1939 du temps où la Guerre incarnait le Bien, où la Gauche était Belle et tout ça. Quand Hemingway avait fière allure et des gars du coin foutaient le camp pour rejoindre la Brigade Abraham Lincoln. Les jeunes sont toujours excités ; moi, je ne l’étais pas. le cadre de la photo ne cesse de changer et si tu cours en direction de chaque illusion de soleil levant, tu risques de tomber sur un paquet d’étendues de sable et de voies sans issue. Un homme doit pouvoir se forger ses propres opinions s’il le peut ; ce n’est pas en pépiant comme un singe dans le parc ou dans l’obscurité qu’il y arrivera. En fait, il n’y a pas grand-chose qui l’y aidera. Je n’y arriverai pas avec une machine à écrire et tu n’y arriveras pas avec une librairie. Si le monde venait à changer ce serait parce que les pauvres le sont foutrement trop, qu’ils sont putain de trop nombreux et que le peu de gars pleins aux as qui possèdent le pouvoir prendront peur, parce que si tu as trop de pauvres sur les bras et qu’ils n’en voient plus le bout, tous les journaux de propagandes du monde ne suffiront pas pour les convaincre qu’ils ont de la chance, que la pauvreté est sacrée et que la famine les lavera de tous les péchés. Si ces gens votent en masse, les choses vont être amenées à changer et s’ils n’obtiennent pas la majorité les émeutes seront toujours plus grandes, sanglantes, bouillantes, infernales. Je n’y connais rien en politique mais c’est assez simple à observer. après, les gars au pouvoir ne sont pas débiles, ils tenteront simplement de leur donner de quoi grignoter, juste assez de miettes pour les retenir. ensuite la bombe pourrait aussi résoudre pas mal de problèmes. tout ce que les élus ont à faire c’est attendre qu’il y ait un endroit où se cacher dans l’espace et laisser le bordel faire le reste. là où il faut. ils reviendront quand les équipes de nettoyage auront nettoyé les ossements. d’ici là, je m’assois devant ma machine à écrire, et j’attends. […]
il est dangereux de trop s’éloigner de la forme du poème, le format poétique (merde, en regardant par la fenêtre à l’instant je viens de voir un petit lot sortir d’un taxi ow ow ow ow jupe taille haute collants en nylon doux jésus sa silhouette oscillait au soleil et le vieux dégueulasse s’est pressé à la fenêtre en écrasant des larmes de sang) rend le texte fort en bouche, soyeux au toucher, une corde de guitare en nylon pour l’âme brisée, o o ouais, mais une fois en passant je m’extrais de la forme poétique pour le plaisir d’ouvrir ma gueule. Je suis seulement humain, « beaucoup trop humain », comme disait jadis un vieux philosophe poussiérisant. parfaitablement. poussiérisant. les vers de terre aussi s’envoient en l’air. […]
J’ai cru que j’avais gagné le prix Pulitzer. Webb m’a dit l’année dernière que des gens l’avaient contacté, que Crucifix avait été nommé pour le Pulitzer. bon, soit Webb était bourré soit quelqu’un d’autre l’a eu. l’ont probablement refilé à quelque prof de fac obèse ayant torché des rondeaux en rimes dans l’espoir de prouver qu’il avait de l’esprit. écoute, à un moment va falloir que je mette un terme à cette lettre. tu pourrais croire que je suis bourré ; ai même pas bu une bière en 2 jours. très bien. commence à faire nuit. Los Angeles est une Croix. et on est tous cloués là, stupides petits enfants du seigneur. 6 heures de l’aprème. de la musique chinoise à la radio, sobre, sobre, sobre.
[À Ronald Silliman]
Mars 1967
[…] J’ai lu les critiques – Winters, Eliot, Tate, et tout ça, La nouvelle critique, La nouvelle nouvelle critique, les revendications de Shapiro, l’intégralité de la bande de Kenyon, la bande de Sewanee, j’ai passé la moitié d’une vie à lire les critiques, et même si le contenu me paraissait prétentieux je trouvais d’une certaine façon le style agréable, et maintenant c’est gentil à vous de me dire que les meilleurs d’entre eux essaient de traduire en vers « la dignité humaine, le respect de soi, le genre de fierté qu’on trouve chez un étalon libre et sauvage ». Ça me semble aussi bidon que le trou du cul d’un cheval en caoutchouc mais si c’est votre intuition et/ou votre opinion, elle vous appartient, et très bien.
« SI TOUT LE RESTE EST AFFREUX, EST MORTEL, ALORS N’EST-CE PAS NOTRE DEVOIR D’ÊTRE MAGNIFIQUES ? » Me criez-vous en lettres capitales. Ronald, « devoir » est un gros mot, et « magnifique » un mot humiliant. si vous voulez faire mordre la poussière à quelqu’un – demandez-lui juste d’être « magnifique ».
[À John Bennett]
Septembre 1967
le petit monde des revues me fait l’effet d’une bête malade. Il y en a 3 ou 4 bien, et après ça, rien. L’autre jour une revue, Grist, a remplacé dans mon poème le mot « maquette » par « jaquette » ce qui dans le contexte me faisait passer pour une tante. Ils peuvent avoir leur club, leur méthode, mais pourquoi m’obliger à les rejoindre ? Me sens pas très bien, de toute façon. je leur ai écrit à ce sujet. Ensuite il y a des douzaines d’autres revues qui ont accepté mes poèmes, tout ça pour ne jamais sortir le moindre numéro, et ne JAMAIS me renvoyer les textes. Je ne garde pas de copies, je ne pense pas que mon travail soit si précieux, mais c’est une chose dégueulasse, cette manie qu’ont les petits gars des revues aux grands idéaux de se révéler des salopards, des pédés, des fakirs, des chtarbés, des sadiques, et caetera et caetera. Le problème est que la plupart de ces garçons sont très jeunes. une petite revue semble une affaire dramatique à leurs yeux, l’Art, détruire les vieilles barrières, hourrah pour l’audace, et tout ça. Mais pour commencer, la plupart d’entre eux sont de mauvais éditeurs, fauchés, ils s’attendent à ce que leur petite affaire soit rentable ; n’aiment pas travailler, pour la plupart, et sont de mauvais écrivains, pour la plupart ; et puis se lassent, envoient tout chier. J’ai perdu un livre de poèmes et de dessins à cause de petites merdes de ce genre, aux alentours de 300 poèmes, parfois je me dis que je préférerais avoir affaire à la compagnie de téléphone, la compagnie de gaz, la police.
[À Robert head]
18 octobre 1967
[…] Pour en revenir aux poèmes anti-guerre, j’ai été pacifiste il y a très longtemps, à une époque où ça n’était pas très bien vu de l’être. seconde guerre mondiale, il y avait de quoi se sentir très seul pour le coup. il semble que du point de vue intellectuel et artistique il y a les bonnes et les mauvaises guerres. À mon sens, il y a seulement de mauvaises guerres. Je suis toujours anti-guerre et anti tout un tas d’autres choses, mais je repense toujours à l’autre situation, et comment les poètes et les intellectuels passent comme les saisons, et le peu de confiance et d’engagement qu’il me reste, je les garde pour moi, ce qu’il en reste, et quand je vois désormais les longues files de manifestants, je sais que leur courage n’est qu’une sorte de courage semi-populaire, agir pour la bonne cause entouré des bonnes personnes, c’est si facile maintenant, où diable étaient-ils quand on m’a jeté en cellule, en pleine seconde guerre mondiale ? C’était très très calme à l’époque. Je ne fais pas confiance à la bête humaine, sale Gueule, et je n’aime pas les foules. Je bois ma bière, tape à la machine et j’attends.
[À Harold Norse]
21 octobre 1967
[…] p.s. – lettre à chier, de toute façon, concernant Ginsberg, c’est évident qu’il a accepté la ferveur de la foule (il y a longtemps de ça) et c’est dangereux parce qu’une fois que la foule te donne sa ferveur et que tu l’acceptes, ils commencent à te chier sur la tête. mais Allen ne réalise pas. Il pense qu’il a assez de peps pour surmonter tout ça. aucunement. sa barbe sort du lot et tend à le sauver mais on ne peut pas écrire de la poésie avec une barbe. c’est à peine si j’arrive à lire ses textes maintenant. ses histoires de DIEU autoproclamé et de LEADER à la mords-moi-le-nœud sont simplement rasoirs et orientées. et puis il a fallu qu’il s’affiche avec Leary et Bob Dylan, les faiseurs de gros titres. succession de mauvais choix. tout ça est évident, mais personne n’y trouve rien à redire, principalement parce qu’ils ont un peu peur d’Allen tout comme ils ont un peu peur (encore plus peur) de Creeley. ce milieu est une mascarade, un peu comme un film d’horreur – tu as vraiment envie de te marrer mais l’air est vicié. Je pense que tous ces comportements sauvages et tordus ont quelque chose à voir avec les États-Unis d’Amérique, même si j’en suis pas certain. Seigneur, est-ce que les Européens peuvent déconner à ce point ? J’imagine qu’ils en sont capables, mais pas avec autant de constance et de précision.
[À Harold Norse]
3 novembre 1967
[…] rien que pour ça, Evergreen [Review] et Penguin, c’est bon, on a le droit de prendre un peu de lumière de temps en temps juste pour le plaisir d’empêcher les ânes et les escrocs de prendre complètement leur pied, on doit toujours se souvenir d’où on vient et de quoi il retourne, la tête doit rester sur les épaules, un champion doit toujours avoir en tête le combat suivant, le souvenir du précédent ne lui permettra pas de finir le premier round. écrire est une forme de survie, une nourriture, une vitamine, une boisson, une baise torride. en plus d’écrire cette machine nettoie et broie, assainit et prie. personne ne me demandera jamais d’être candidat à la présidence pour un parti du genre De l’herbe pour Tous. j’ai eu ma part de sales boulots, et si c’est une divinité qu’ils veulent ils ont qu’à s’en chercher une à l’église du coin. Tout ce dont j’ai besoin c’est du papier, des rubans de machine à écrire, quelque chose à bouffer et un endroit où squatter – avec de préférence une fenêtre qui donne sur la rue, pas de chiottes sur le palier et une proprio avec de belles jambes qui lui font chuinter les cuisses et derrière laquelle on peut se glisser de temps en temps, elle contre moi, ici et là.
[À Harold Norse]
1er décembre 1967
ai reçu le n° 50 d’Evergreen aujourd’hui avec mon court poème à l’intérieur, tout à la fin, la chose tutoie de grands noms, comme tu peux le constater : Tennessee Williams, John Rechy, LeRoi Jones, Karl Shapiro, William Eastlake… mais les textes sont tous mauvais, à l’exception du mien et d’une pièce de Heathcote Williams vraiment bien, The Local Stigamatic, qui a été jouée pour la première fois au Théâtre Traverse d’Édimbourg… quel que soit son nom, bref, c’est bien écrit. Mais l’article de Rechy était vraiment mauvais et ceux de Williams et Shapiro presque autant. mais tout ça je l’ai appris il y a longtemps – les auteurs célèbres ont écrit de bonnes choses à une époque mais ne font plus rien de potable depuis des lustres et continuent à vivre sur leurs noms, leurs réputations, et leur public et les magazines mangent leur merde. les dieux m’ont béni en me laissant dans l’anonymat : je continue de tirer les mots du canon – ce qui vaut mieux que des mots dégoulinant d’une bite molle au compte-gouttes. enfin, malgré tout, figurer dans Evergreen m’a été profitable car ça m’a appris que tout ne vaut rien, que rien ne vaut tout, et qu’il faudra toujours lacer ses godasses si on a des godasses et générer sa propre magie si le besoin se fait sentir. Je suis surtout préoccupé par le poème plus long que j’ai fait pour eux sur la corrida et j’espère qu’il rendra sur papier tel que je l’avais imaginé. L’avantage avec Evergreen c’est que tu pourrais ramener à la vie quelqu’un que tu n’aurais jamais pu atteindre autrement, mais je m’égare, l’essentiel est bien sûr de pouvoir écrire à sa sauce, assaisonner le plat, quel que soit l’endroit où on le sert. Il y a des vérités élémentaires, parfois, je crois, et la plupart du temps on les oublie. ou on s’en lasse ou on les brade. J’écris probablement toute cette merde au sujet d’Evergreen parce que j’ai mauvaise conscience et crains d’avoir un jour à vendre mon âme pour figurer dans leurs pages lisses. d’un autre côté, on éprouve comme une joie enfantine au moment d’ouvrir la grande chaussette de noël remplie de friandises. c’est pas désagréable. après tout, une fois que le poème est bouclé, on est jamais que des vulgaires marchands de tapis, et qui ne préférerait pas se retrouver dans Evergreen plutôt que dans Epos, A Quarterly of Verse ? peut-être que les véritables hommes d’honneur ne sont pas encore arrivés, peut-être qu’on en est encore au stade de la chrysalide, et pire, qu’on nous arrachera de nos putains de cocons avant même que notre heure soit arrivée, ah. umm. j’ai certainement toutes les faiblesses d’un gang de marins déscolarisés qui descendent de bateau après avoir passé 90 jours en mer sans dormir avec de tout petits yeux. bon, je n’ai pas la prétention d’être une créature à l’image du Christ, et de toute façon ça ne vaudrait pas une crotte de chat d’être une créature à l’image du Christ, tu penses pas ? moi je pense pas.
OceanofPDF.com