Sur l'écriture
Chapitre 1986
[À Kurt Nimmo]
3 mars 1986
Je suis désolé que Martin te fasse vivre un tel cauchemar. Mais je suis l’as dans son jeu de cartes et ça le rend complètement dingue de voir quelques poèmes lui échapper. [Relentless as the] Tarentula a été joliment ficelé et je pense que les poèmes sont corrects, certains même vraiment exceptionnels. Franchement, je suis content que tu l’aies fait…
Martin a des milliers de mes poèmes, des milliers, des milliers, le fruit de 20 années de textes envoyés. Il pourrait sortir 5, 6 ou 7 livres de ma poésie sans aucun problème et les poèmes seraient tous de haut niveau. J’écris juste une affreuse quantité de trucs.
Martin retarde délibérément la sortie de mon prochain livre pour que le public ait encore plus les crocs. Il prend pour exemple la façon dont le Colonel Parker a géré la carrière d’Elvis Presley. Il disait qu’il retenait les productions d’Elvis pour que le public soit en manque. Merde, tous ces films débiles de Presley. J’appelle pas ça de la retenue.
Martin et moi avons plus ou moins débuté ensemble et je sens que je lui dois une certaine loyauté ; d’un autre côté, si j’avais pas été là il serait peut-être même pas de la partie.
Je déteste rentrer dans ces jeux puérils… avec Martin. Tout ce que je veux c’est boire du vin et taper à la machine.
Il m’a envoyé une copie de la lettre qu’il t’a écrite. Alors pourquoi le coup de fil ? Entre nous…
Martin semble obnubilé par toute cette putain d’histoire.
De mon point de vue il semble que tu as simplement publié les poèmes parce que tu les appréciais. Et puis tu donnes les exemplaires à tes abonnés… Ça me donne pas l’impression que t’essaies de détruire l’empire de Martin !
[À John Martin]
5 mars 1986
Cette situation est un enfer.
Ce que je commence à comprendre c’est que Black Sparrow peut publier ce qu’il veut.
Le reste, tu t’assois volontairement dessus.
C’est comme si tu gardais un singe enfermé dans une cage et que tu le laissais sortir un peu quand ça te chante.
Mon énergie est mutilée à des fins purement lucratives.
Tu ne cesses de retarder mes publications alors que mes lecteurs enragent de pas en avoir plus à se mettre sous la dent.
Ma loyauté vis-à-vis de toi relève d’une affaire juste et équitable.
Tout ce que je veux c’est taper cette merde. Et tu autorises seulement les gens à voir peut-être un sixième de mon énergie.
C’est meurtrier. Tu me tues à petit feu.
Aucun poète n’a été bridé de son vivant comme tu me brides.
[À William Packard]
27 mars 1986
Viens juste de recevoir NYQ #29 et pris connaissance des nombreux poèmes de Chinaski que tu as publiés ! Tu me donnes l’impression d’être e. e. Cummings ou peut-être même Ezra, et Li Po d’autant que je sirote ce vin ce soir et me sens excellemment bien ; j’aime faire en sorte que les mots mordent dans le papier pas au point où le faisait Hemingway mais plutôt comme de petites rayures dans la glace agrémentées de petits rires.
Merci pour ton pari. Je suis sûr que beaucoup de milieux me reprochent encore d’être « non poétique », ce qui, bien entendu, me ravit jusqu’à l’os.
Donc, ah… umm… J’en… joins quelques autres, même si je me doute que tu es maintenant surchargé. Si le NYQ n’était pas arrivé je les aurais refourgués ailleurs mais j’ai été pris d’allégresse et te les ai envoyés. C’est sans obligation… S’ils me reviennent tous, je trouverai bien un endroit où les recaser…
Il a fallu des décennies pour que la chance me sourie et je pense que c’est aussi bien comme ça – les boulots merdiques, les peaux de vache, toutes ces lectures dont on ne retire pas grand-chose. Quand tu es l’esclave et le serviteur de quelqu’un qui te paie au lance-pierre il y a quelque chose dans la plupart des livres qui te sort par les yeux. Bien sûr, c’est aussi dû à la jeunesse qui te fait croire que tu es bien meilleur que tu l’es. À mes débuts, j’écrivais trop comme Saroyan et Hemingway et un peu à la manière de Sherwood Anderson. Puis j’ai commencé à ne plus aimer Saroyan car il parlait dans le vide et Hemingway parce qu’il n’avait pas le moindre putain d’humour, alors je m’en suis détaché. Sherwood Anderson, par contre ça ne vieillit pas. Li Po l’aurait bien aimé.
Enfin, comme j’arrivais de moins en moins à me coller devant la machine à écrire, je suis sorti de plus en plus pour picoler et lever des femmes, c’était comme un substitut à l’écriture et ça a bien failli m’achever mais j’étais prêt à mourir et finalement ça s’est joué de peu, et même si j’avais tourné le dos à l’écriture, j’accumulais sans le savoir des textes étranges et sauvages dont un Doctorant en Littérature à l’Université n’aurait peut-être jamais pu accoucher. Tu sais, il y a des gens bien intentionnés qui me disent : « Tout le monde souffre ». Je leur dis toujours. « Personne ne souffre comme les pauvres. » Et puis je les envoie chier.
L’écriture est juste le résultat de ce qu’on est devenu jour après jour au fil des ans. C’est une empreinte digitale de l’esprit, voilà le travail. Et tout ce qui a été écrit dans le passé ne vaut rien ; ce qui compte… c’est seulement la phrase d’après. Et quand tu n’arrives pas à pondre la phrase d’après ça ne veut pas dire que tu es vieux, ça veut dire que tu es mort. Il n’y a pas de mal à être mort, ça arrive. Même si je cracherais pas sur une remise de peine, comme nous tous. Une feuille en plus dans la machine, sous la chaleur écrasante de cette lampe, le vin à portée de main, je rallume ces mégots de cigarette tandis qu’à l’étage d’en dessous ma pauvre femme entend ces sons, et se demande si je suis cinglé, juste bourré ou je ne sais quoi. Je lui montre jamais mon travail. J’en parle jamais. Quand la chance perdure et qu’un livre en ressort, je vais au lit, le relis, ne dis rien, le lui passe. Elle le lit, dit très peu de chose. Et les dieux n’ont pas voix au chapitre. C’est une vie qui se passe de toutes considérations morales et mortelles. Elle me convient. Arrangée comme ça. Et quand mon squelette reposera au fond du cercueil, si je dois y passer, rien ne pourra m’enlever le souvenir de ces nuits splendides, assis là devant cette machine.
[À Carl Weissner]
22 août 1986
[…] J’ai dû m’enfiler presque une bouteille entière en 15 minutes, un vin blanc frais. Avais pas le choix, ça se réchauffe si vite. Un peu comme le nouveau livre, You Get So Alone At Times That It Just Makes Sense. Rien d’immortel à l’exception de quelques passages fendards, peut-être ? Quand Barbet est passé il a vu ces boîtes en cartons remplies de poèmes.
« Doux Jésus, c’est toi qui as écrit tous ces trucs ? » Il a demandé.
« Cette année », j’ai dit.
« Est-ce que Martin sélectionne tes meilleurs textes ? »
« Espérons… »
Bon, la plupart des poètes font leur propre sélection de poèmes. Moi, j’ai la flemme. Et puis, le temps que je perds à sélectionner des poèmes je pourrais en écrire plus. L’un des grands secrets de Martin c’est qu’il a DES MILLIERS DE POÈMES SOUS LE MANTEAU. Il ne les publiera jamais tous, il ne vivra pas si longtemps. Je suis probablement un peu dingue, mais ça m’arrive presque jamais de pas avoir envie d’écrire. Pour ce qui est de Martin, j’aimerais seulement qu’il publie les poèmes plus sauvages. J’ai le sentiment qu’il me rend un peu trop formel.
Faudrait que je me remette à écrire des putains de nouvelles. C’est un chouette format, tu peux plus t’amuser avec. C’est juste que j’ai besoin d’être en forme pour écrire une histoire et ces derniers temps je me suis senti putain de pas bien du tout, d’où tous les poèmes, poèmes, poèmes… Sans ce recueil, je serais probablement mort suicidé ou en train de gober des pilules dans l’institut psychiatrique le plus proche.
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