Sur l'écriture
Chapitre 1985
Le livre retiré de la vente par la librairie Nijmegen, aux Pays-Bas, était Erections, Ejaculations, Exhibitions, and General Tales of Ordinary Madness.
[À Hans van den Broek]
22 janvier 1985
Merci pour ta lettre m’informant qu’un de mes livres était retiré de la librairie Nijmegen. Qu’il était accusé d’être discriminant vis-à-vis des noirs, des homosexuels et des femmes. Et qu’on me reprochait de faire du sadisme gratuit.
Les seules choses que j’ai peur de discriminer sont l’humour et la vérité.
Si les noirs, les homosexuels et les femmes sont malmenés dans mes livres, c’est parce que ceux que j’ai rencontrés le méritaient. Il y a toutes sortes de « mauvais » – mauvais chiens, mauvaise censure ; il y a même de « mauvais » mâles blancs. Seulement quand tu écris sur les « mauvais » mâles blancs ils ne s’en plaignent pas. Ai-je besoin de préciser qu’il y a de « bons » noirs, de « bons » homosexuels et de « bonnes » femmes ?
Dans mon travail, en tant qu’écrivain, je me contente de photographier, avec des mots, ce que je vois. Si je parle de « sadisme » c’est parce que ça existe. Je ne l’ai pas inventé, et si un acte effroyable est commis dans mon livre c’est parce que de telles choses peuvent arriver dans nos vies. Je suis pas du côté du diable, si tant est que le diable existe. Dans mes livres je suis pas toujours d’accord avec ce qui se produit, pas plus que je me roule dans la boue pour le plaisir. Aussi, il est curieux que les gens qui s’insurgent contre mon travail semblent omettre les passages qui comportent de la joie, de l’amour, de l’espoir, et de tels passages existent. Mes journées, mes années, ma vie entière, ont connu des hauts et des bas, la lumière et les ténèbres. Si j’écrivais seulement et continuellement sur la « lumière » et ne mentionnais jamais le reste, alors en tant qu’artiste je serais un menteur.
La censure est l’outil de ceux qui éprouvent le besoin de passer certaines réalités sous silence. Leur crainte vient seulement de leur incapacité à regarder la réalité en face, et je ne peux même pas déverser la moindre colère sur eux, j’éprouve seulement une immense tristesse. Il faut croire, d’une certaine façon, que leur éducation les a complètement soustraits des faits de notre existence. On leur a seulement enseigné à raisonner d’une façon alors qu’il en existe beaucoup d’autres.
Je ne suis pas consterné qu’un de mes livres ait été pris pour cible et délogé des étagères d’une librairie locale. En un sens, je suis honoré d’avoir écrit quelque chose ayant sorti ces gens de leur coma. Mais je suis blessé, oui, comme à chaque fois que le livre de quelqu’un d’autre est censuré, et ce ne sont pas forcément des grands livres car rares sont ceux-là. Je sais juste qu’au fil des siècles ce type de livre a souvent généré un classique, et ce qui fut autrefois immoral et choquant est maintenant inscrit aux programmes de lectures obligatoires de nos universités.
Je dis pas que mon livre est de ceux-là, mais je dis qu’à notre époque, à l’heure où la plupart d’entre nous vivent peut-être leur dernier instant, c’est foutrement irritant et infiniment triste que nous ayons toujours parmi nous les petits, les gens aigris, les chasseurs de sorcières et les contestataires de réalité. Pourtant, ces gens sont dans le même bateau que nous, ils font partie d’un tout, et si je n’ai pas écrit sur eux, je le devrais, c’est peut-être ce que je viens de faire d’ailleurs, et ça suffit.
Puissions-nous tous devenir meilleurs.
[À A.D. Winans]
22 février 1985
[…] Sur le fait de plaquer ton job à 50 ans, je sais pas quoi dire. Il fallait que je plaque le mien. Mon corps entier morflait, pouvais même plus lever mes bras. Si quelqu’un me touchait, ce simple contact m’envoyait des vagues et décharges d’agonie. J’étais fini. Ils s’étaient acharnés sur mon corps et mon esprit pendant des décennies. Et j’avais pas un centime. Il fallait que je me noie dans l’alcool pour effacer de mon esprit ce qui se passait. J’en étais arrivé à la conclusion qu’une vie de clochard serait préférable. Je le pense vraiment. Il fallait vraiment que ça se termine. Mon dernier jour au boulot, un type a glissé une remarque sur mon passage : « Ce vieux a vraiment des couilles pour démissionner à son âge. » Je me rendais même pas compte de mon âge. Les années s’étaient juste empilées jusqu’à former un tas de merde.
Ouais, j’avais peur. J’avais peur de jamais pouvoir m’en sortir, en tant qu’écrivain, niveau thune. Le loyer, la pension alimentaire. La bouffe n’était pas un problème. Suffisait que je boive et m’installe à la machine. Ai écrit mon premier roman (Post Office) en 19 nuits. J’ai sifflé de la bière et du scotch assis en caleçon. J’ai écouté la radio et fumé des cigarettes bon marché. J’ai écrit des histoires cochonnes pour les magazines porno. Ça m’a permis de payer le loyer et donné aussi l’occasion aux esprits douillets et frileux de dire : Il déteste les femmes. Mes déclarations de revenus pour ces premières années attestent des sommes ridiculement petites que j’ai gagnées mais enfin j’existais. Les lectures de poésie sont arrivées et je les haïssais, mais ça faisait plus de $$$. C’était une époque sauvage plongée dans un brouillard d’alcool, j’ai eu de la chance d’en sortir. Et j’ai écrit, écrit et écrit. J’aimais les déflagrations de la machine à écrire. C’est pour elles que je me battais chaque jour. Et j’ai encore eu de la chance en héritant d’un chouette couple de proprios. Ils pensaient que j’étais fou. Je descendais les voir un jour sur deux pour boire des coups. Ils n’avaient rien d’autre dans leur réfrigérateur que des bouteilles d’Eastside Beer. On les descendait litre par litre, les unes après les autres jusqu’à 4 heures du matin, en braillant des chansons des années 20 et 30. « Tu es cinglé », ne cessait de me dire ma proprio. « Tu lâches ce bon boulot à la Poste. » « Et maintenant tu sors avec cette femme hystérique. Tu sais qu’elle est folle, pas vrai ? » Voilà ce que disait ma proprio.
En plus de ça, je touchais dix dollars par semaine pour écrire cette chronique « Notes of a Dirty Old Man ». Et je veux dire, ces dix dollars parfois me sauvaient la vie.
Je sais pas, A.D., je sais vraiment pas comment je m’en suis sorti. La boisson a toujours aidé. Et ça continue. Et, surtout, j’aimais écrire ! LE SON DE LA MACHINE À ÉCRIRE. Parfois je me dis que c’était la seule chose que je voulais, le son de la machine à écrire. Et une bouteille à portée de main, de la bière avec du scotch, à côté de la machine. Et retrouver des bouts de cigares, de vieux cigares, les allumer ivre mort et me brûler le nez. Ce que je voulais c’était pas tellement ESSAYER d’être un écrivain, l’idée c’était surtout de trouver quelque chose qui me fasse du bien.
La chance a monté graduellement et j’ai continué à écrire. Les femmes sont devenues plus jeunes et plus exigeantes. Et certains écrivains ont commencé à me détester. Ce qu’ils continuent à faire, seulement davantage. C’est pas grave. L’important c’est que je suis pas mort sur ce tabouret du tri postal. La sécurité ? La sécurité de quoi ?
[À John Martin]
Juin 1985
Tu en as fait ton gagne-pain, et publié principalement ce que tu voulais, peut-être pas tant que ça au début quand tu avais tendance à plus écouter les voix « littéraires » qui te poussaient vers le « prestige », mais au fil du temps tu es devenu le joueur, celui qui fait des paris mais continue de gagner – sans expérience et loin des modes, à l’instinct. Ce qui se vend n’est pas nécessairement bon et ce qui ne se vend pas peut être sincèrement mauvais, bien qu’on veuille le faire passer pour une Forme d’Art incomprise. Il y a toutes sortes de combinaisons possibles. Monter un bon spectacle requiert un Œil capable de séparer le talent de la clownerie. Tu fais ton travail avec une énergie qui dépasse l’imagination nonchalante et négligée de ceux qui pensent pouvoir y arriver sans se battre.
Ils te reprochent de faire fonctionner les choses quand eux-mêmes ne peuvent faire fonctionner les choses ; leur jalousie est le fruit de leur pitoyable faiblesse. Tu vas simplement de l’avant, tu continues, pendant qu’eux fustigent leur apparente malchance qui est juste la conséquence d’une flemme grossière et d’une colonne vertébrale en bâton de réglisse.
Tu es l’éditeur, le rédacteur en chef, le lecteur de manuscrit, l’agent de recouvrement, le publicitaire, et Dieu sait quoi d’autre, et tu trouves encore le temps d’écouter au téléphone les soi-disant Grands Écrivains gémir et bougonner de toutes les manières possibles sur les sujets les plus insignifiants, comme les doux problèmes à 20 centimes dont est victime chaque être vivant mais qu’eux ressentent au plus profond de leur être à cause de ce génie tombé du ciel qui les rendrait soi-disant dix fois plus sensible que les autres.
Tu fais ton putain de travail et tu le fais bien, très bien, mais ce qui me dérange, même si ça ne te dérange pas, c’est le manque quasi total de reconnaissance vis-à-vis de ce que tu fais, as fait, continues de faire, avec force et sans répit. J’ose dire que tu as publié pendant presque trois décennies un corps de littérature qui reste inégalé dans l’histoire de l’édition en Amérique. Pourtant, qu’est-ce qui est dit à ton sujet ? Non que tu en aies besoin, seulement j’en ai besoin pour toi. J’aime autant que les Champions ne passent pas inaperçus.
Ton problème c’est qu’en faisant ton travail tu as renoncé à te rendre aux soirées mondaines et lécher le cul des médias comme des créatures universitaires qui t’auraient propulsé dans le cercle de leur petite notoriété dégueulasse.
Ne t’inquiète pas, la Bombe arrivera bien assez tôt et sinon, ton tableau de chasse parlera pour toi, Black Sparrow, espèce de merveilleux petit de fils de pute.
Les livres évoqués ci-dessous par Bukowski sont The Road to Los Angeles et The Wine of Youth, tous deux publiés à titre posthume par Black Sparrow Press en 1985.
[À Joyce Fante]
18 décembre 1985
Je suis désolé que tu m’aies demandé mon avis sur le livre de John et après avoir réfléchi pendant des jours et des nuits à la meilleure façon de te répondre, il n’y a pas d’autre façon de le dire que celle-ci : je n’ai pas aimé ce livre ni celui qui a suivi.
Tu sais, il y a une façon d’éprouver de la rancœur avec style, et il y a une manière de laisser libre cours à l’amertume avec humour mais chacun de ces livres m’a mis mal à l’aise. C’est très bien de tout démolir si ta colère requiert du courage mais si c’est juste de la démolition pour l’amour de la démolition, bon, c’est qui se produit déjà tous les jours dans nos vies, ça arrive sur les autoroutes, dans les allées et venues du quotidien, dans les salles d’attente.
John a été ma principale influence, avec Céline, Dostoïevski et Sherwood Anderson, et il a écrit certains des livres les plus débordants de grâce et d’émotions de notre époque mais je pense qu’il aurait été préférable de laisser ses œuvres posthumes ou ses débuts à l’état d’inédits. Je pourrais avoir tort, bien sûr. J’ai souvent tort.
D’avoir été capable de rencontrer mon héros (si tu m’autorises ce terme) à la fin de sa vie et dans les conditions les plus douloureuses, fut pour moi une chose à la fois très triste et très marquante. Et j’espère que les quelques mots que j’ai échangés avec John l’ont aidé au milieu de cet enfer atroce.
Quoi qu’il arrive, je me souviendrai toujours d’avoir lu Ask the Dust, que je considère aujourd’hui encore comme le plus grand roman jamais écrit, un roman qui m’a probablement sauvé la vie, à supposer qu’elle vaille quelque chose.
Personne ne reste jamais continuellement au sommet de son art, en fait, très peu s’en approchent. John l’a fait, et plus d’une fois. Tu as vécu avec un homme très amer qui a surmonté son amertume, à la fin, avec un amour qui résonnait, remplissait et poussait chaque ligne vers un mémorable miracle qui disait :
oui en dépit de non
oui à cause de non
qui disait
oui oui oui
Et continuait à le dire, même quand je l’ai rencontré dans l’état que l’on sait.
Il n’y aura jamais un autre John Fante…
C’était un bulldog avec du cœur, en enfer.
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