Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 14 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1962

[À John William Corrington]

Avril 1962

[…] Fry m’a un jour encouragé à faire une série de dessins avec des légendes, du genre comique, et je suis resté debout toute la nuit, à picoler et dessiner, riant de ma propre folie. Il y en avait tellement au petit matin que j’arrivais pas à les faire tous tenir dans une enveloppe, aucune n’était assez large, alors j’ai découpé un carton pour en faire une grande, j’ai trié les dessins que je voulais envoyer au New Yorker et à Esquire, j’ai découpé une autre enveloppe en carton et je les ai affranchies toutes les deux au tarif adéquat. Bon, ils se sont probablement dit que j’étais un amateur ou un cinglé. Ils ne me les ont jamais renvoyés. Je leur ai écrit pour savoir ce qu’étaient devenus ces 45 dessins. « Pas d’éléments à votre nom » m’a répondu un éditeur. Mais quelques mois plus tard j’étais chez le barbier quand je suis tombé sur une de mes blagues dans un magazine, je crois que c’était Man, où un homme, un jockey, mettait des coups de cravache à son cheval avec une de ces chaînes qui se termine par des boules avec des piques, et derrière les balustrades un gars disait à un autre, « C’est pas un poète mais il est efficace. » Le dessin avait été légèrement modifié, la légende aussi, mais aucun doute là-dessus ça ressemblait vraiment au mien. Enfin, bon, il est facile de s’imaginer des choses si on veut s’imaginer des choses. Mais je sais pas, je cherchais même pas. D’habitude je ne regarde même pas les magazines ou peut-être que je le fais sans m’en rendre compte, mais après ça j’ai commencé à voir mes idées et dessins un peu partout, à peine modifiés ; c’était beaucoup trop proche, beaucoup trop ressemblant pour être autre chose que du plagiat, seulement je sentais que les miens étaient plus vivants, en voulant les perfectionner, ils les avaient massacrés. Et quand je suis tombé sur un de mes plus grands dessins sans légende (enfin, le concept, c’était pas mon dessin) en COUVERTURE DE THE NEW YORKER, alors, j’ai su que j’avais tapé dans le mille – c’était le même foutu dessin : un grand lac par une nuit de pleine lune avec ces douzaines de barques occupées par des couples, et dans chacune, avec une guitare, l’homme jouait une sérénade à sa femme – à l’exception d’un bateau en plein milieu du lac où l’homme, debout sur l’embarcation, soufflait dans ce très gros cor de chasse. Je sais plus si j’avais mis une gonzesse dans la barque ou pas, probablement, oui, mais maintenant que je suis plus vieux je me rends compte que ça aurait été plus drôle de laisser la place vide. Enfin, tous ces dessins ont été gâchés et j’en ai plus jamais fait jusqu’au jour où Ben Tibbs a salopé ce qui devait être la couverture de Longshot Pomes et où j’ai dit à [Carl] Larsen, bordel, je pense que je peux faire mieux que ça. Ce que je veux dire, c’est qu’en matière de roman comme en dessin, je connais rien à la technique et je n’ai pas envie de gaspiller mon énergie à tout faire de travers sachant qu’un lèche-cul va tout saccager pour se l’approprier. Je pensais que le monde de l’Art et ses satellites seraient purs. C’est de la merde. Il y a plus de personnes maléfiques et manipulatrices dans le monde de l’Art que dans n’importe quel monde des affaires, parce que dans le monde des affaires l’ambition des gars se résume à vouloir une plus grande maison, une plus grande voiture et une putain en plus mais a priori leur carburant ne provient pas d’une petite voix intérieure tordue qui appelle à la RECONNAISSANCE DE SOI au détriment de toute notion de décence et droiture, et ce quel qu’en soit le prix. Voilà pourquoi certains de ces éditeurs sont de tels enculés ; ils ne peuvent pas se faire un nom tout seuls alors ils essaient de s’associer à ceux capables de graver leur nom dans le marbre… C’est pour ça que beaucoup d’entre eux ne répondent pas aux réclamations concernant les manuscrits envoyés : le peu d’humanité qu’il y avait en eux a été réduit en miettes.

J’ai suivi des cours du soir à une époque, à la demande de Fry, ai pris ce truc, comment ça s’appelait déjà ? Arts appliqués. Le gars qui enseignait travaillait pour une boîte de graphisme et donnait des cours à côté. On devait amener nos œuvres en classe et il les affichait côte à côte au tableau, et puis un jour juste avant les vacances de noël il a dit, « En ce moment mon entreprise travaille à la conception d’un panneau publicitaire pour les stations-service TEXACO, et je veux que ce problème devienne aussi le vôtre. Réfléchissez à quelque chose pour une publicité de noël. » Bon, on arrive au jour de la présentation et il passait en revue les dessins affichés au tableau quand il arrive au mien, et là, dans un grand mouvement de rage et de colère il s’est retourné vers la classe en rugissant : « QUI A FAIT CELUI-LÀ ???!!! » « C’est moi », j’ai reconnu, « Je pensais que l’étoile TEXACO, que placer l’étoile et l’emblème TEXACO au sommet de l’arbre pouvait être une bonne idée. » « Pas d’arbres de noël, s’il vous plaît. Ça ne va pas. Je veux que vous me fassiez un autre dessin. » Il a changé de sujet. Deux semaines plus tard il s’est pointé devant la classe. « Voilà, mon agence et les cadres de TEXACO nous sommes mis d’accord sur la pub de noël. » Et il l’a affichée au tableau. Et tandis qu’il l’affichait, quelques secondes après qu’il eut fini de l’afficher, j’ai vu qu’il me cherchait des yeux. Tu sais ce qu’il a affiché : Un arbre de noël avec à son sommet l’emblème étoilé de TEXACO, la seule différence étant qu’ils avaient mis une petite station-service à l’intérieur de l’arbre… Je n’ai rien dit. J’aurais pu le faire passer pour un guignol. Mais les embrouilles et les gueulantes c’est pas mon truc. J’ai senti qu’il savait que je savais et c’était suffisant. J’ai plaqué le cours et suis parti me bourrer la gueule. Plus tard, pendant la période de noël, alors qu’on passait devant une station TEXACO j’ai dit à Fry, « Regarde, bébé, mon dessin… T’es pas fière de moi ? »

Ce que je veux dire c’est que si j’écrivais ce roman sur du papier toilette quelqu’un se torcherait le cul avec. L’histoire du singe j’en ai fait une nouvelle il y a environ quinze ans et ON NE ME L’A JAMAIS RENVOYÉE NON PLUS. et pas de doubles, bien sûr, mais je doute que John Collier l’ait copiée. Il a probablement plus de talent que moi et n’a pas besoin de faire ce genre de choses. L’histoire du singe m’a quand même été bénéfique ; j’ai pris l’habitude de la raconter aux femmes qui partagent mon plumard une fois qu’on a fait le tour de la question et qu’on est plus ou moins détendus. Fry trouvait que ce récit était merveilleux, et une autre femme s’est écriée les larmes aux yeux, « Oh, Je vais pleurer, je vais pleurer, c’était si triste et beau à la fois. » et elle s’est mise à chialer. La raison pour laquelle cette histoire m’a jamais été retournée, j’imagine, vient du fait qu’à l’époque j’étais sur la paille et picolais et imprimais mes textes à la main. J’ai fini par me rendre compte que ça allait plus vite pour moi d’imprimer à la main que d’utiliser un stylo et chaque fois que j’écrivais quelque chose je l’imprimais et les gens s’exclamaient, « Qu’est-ce qui va pas chez toi ? Ne sais-tu pas écrire ? » Je peux pas répondre à cette question. Je ne sais pas si je sais écrire ou non. Mais je peux vous dire que je me suis gavé de bolognaise ce soir… De l’authentique sauce bolognaise et un bide plein à craquer.

 

Ce texte intitulé Toilet Paper Review précède la version publiée dans le recueil Screams from the Balcony (1993).

[À John William Corrington]

Fin avril 1962

J’ai une idée, Willie. Faisons une revue, toi et moi. Appelons là The Toilet Paper Review. On n’aura même pas besoin de duplicateur. Je prendrai juste un rouleau de PQ que je chargerai dans cette machine à écrire. Toi et moi, on aura juste à écouler tous les vieux poèmes dont on arrive pas à se débarrasser dans The Toilet Paper Review. Un exemplaire pour Trace, un exemplaire pour Dieu, un exemplaire pour Sherman et un autre pour la putain de Sherman qui pourra s’en servir. N’importe où. N’importe comment.

The Toilet Paper Review

Édité par William Corrington et Charles Bukowski

Vol. I, #1

Si vous préférez mater la télé

On s’en bat les steaks.

 

« I kneel »

Par William Corrington

ces jambes ont besoin de courir

mais je m’agenouille

devant les fleurs des femmes –

sens l’odeur de l’oubli

et m’en empare,

bien sûr,

et les soirs

horaires du soir

soirs à têtes grise

opinent

et ensuite

 

« Sculpture »

Par Charles Bukowski

Harry, la routine, et alors on a fait

ce visage, et de ce visage ensuite

ont surgi : des poissons, des ormes, des bonbons à la courge,

et on est sorti

et on est sorti

et on – retire l’aiguille, ou

détruis la bande, je peux plus

la supporter,

j’ai fait le tour de 18 pâtés de maison,

suis revenu, et le visage

avait grandi au point d’occuper toute la pièce

et j’ai su que c’était vrai :

J’étais cinglé.

 

« The Alley that waits us »

Par William Corrington

J’imagine qu’on doit continuer,

défaite après défaite

on doit continuer,

jusqu’à l’ultime défaite,

comme le ferait une ruelle

au sein de laquelle le sang s’écoule

comme une cravate ha ha, on nous

roule et on nous gifle jusqu’à la mort

privé de tout profit

à l’amour, au repos,

les mains contre les murs, waa waaa !,

le trafic (grr !!) suit son cours,

les amoureux crasseux s’échangent des

vœux crasseux, poissons malades et bien portants

s’en vont avec la marée

waa waaa !! voilà maintenant

que je perds la boule, on est presque

arrivés dans un rêve noir,

inutile maintenant de chercher le génie,

le soleil amène les tulipes, la pluie amène

les vers, Dieu amène le génie

et se débarrasse aussi bien du génie des tulipes

et des vers pour que les choses recommencent

de nouvelles choses pour toujours

fatigant fatigant de penser

le corps à plat désormais

tandis que de petits rats se pressent autour de mes chaussures

courant ici et là

et qu’un petit garçon m’observe

et lui aussi

court court

mais ils finiront par l’attraper

comme les tulipes

comme Grand-Père

comme Belmonte

comme les larges rochers qui finissent

en grains de sable

qui coupent là où il y a du sang,

défaite après défaite

quel que soit l’endroit où l’on

est.

(Et on se contrefout toujours autant

de savoir si vous matez la télé ou pas.

On a besoin d’abonnés. Aidez-nous

s’il vous plaît.)

 

[À John William Corrington]

Mai 1962

[…] J’ai reçu la lettre d’une femme aujourd’hui. Elle commence par me donner du Nietzsche : « Ce qu’on fait n’est jamais compris, mais seulement loué ou blâmé. » Après quoi elle me dit, « Ce doit être ce que vous vouliez dire quand vous avez parlé de la mauvaise influence des louanges dans votre lettre. Mais, imaginez – être encensé ET compris en même temps ! Voilà, mon ami, à quoi doit ressembler le seul genre de paradis possible pour l’écrivain, le peintre ou le compositeur… » « Très juste – l’artiste doit certainement aller d’une création à l’autre, mais aucune d’entre elles ne repart entièrement de zéro – rien ne constitue jamais vraiment un nouveau départ. Une création est le fruit d’une autre. Une intention se change en dix mille autres. Quand vous trouvez une idée lumineuse, dans votre tête, vous ne pouvez sûrement pas croire qu’il s’agit d’une nouveauté à couper le souffle ? Elle provient de siècles de créations submergées. Mais je n’ai pas l’intention de me lancer dans un « essai » qui n’en finit plus… »

Eh bien, merci seigneur.

Quel putain de tas d’idées préconçues, et quelle sinistre vision de la vie.

Ces gens intelligents me brisent les noix. Chaque nouvelle œuvre pour moi (POUR MOI !!!) est un NOUVEAU DÉPART. Bon dieu. Comment puis-je savoir autrement si je suis mort ou pas ? ce qui se tortille, ce qui donne. les chattes. Il faut que je voie les chattes. Chaque fleur est une nouvelle fleur. Les autres sont morts. Ils ont peut-être existé, mais ils sont morts. Je sais bien quand je regarde un pont ou un immeuble que cette chose est une COMPILATION de soi-disant savoir. Alors va te faire baiser par un cheval. Quand j’écris un poème, je rajoute un boulon, un boulon à tête rouge avec un ventre acide et un putain d’arrière-train. Ou peut-être – encore mieux – J’ENLÈVE UN BOULON. Mais j’ai aucune envie de me retrouver paralysé par ces thèses prétentieuses. Si cette garce veut venir dans mon pieu et chevaucher le printemps avec moi, ok. Sinon, il va sans dire que mes idées ne sont pas « lumineuses ».

Quelqu’un m’a dit qu’il avait vu Mailer à la télé. Qu’il était très névrosé et ne pouvait pas finir une phrase. Mailer ne représente peut-être pas grand-chose mais son attitude a tout à voir avec l’écriture. Si une personne est très nerveuse au point de ne même pas pouvoir finir une phrase il y a plus de chances qu’elle fasse un bon écrivain que l’inverse. Où est le problème ? Tout le monde voit les choses à l’envers. […]

Je préfère tes lettres à celles d’Henry Miller. Celles de Miller sont assez mielleuses et faux-cul comme s’il essayait de faire grimper Walter L[owenfels] au rideau. Et puis il y a cette histoire avec Huxley. H imite un peu trop M, ça saute aux yeux. C’est comme si Miller trouvait Huxley plutôt bon et qu’il avait besoin d’apposer son tampon sur son front pour le rabaisser un peu. Huxley ne devrait pas te déplaire si tu prends Huxley pour ce qu’il est, un rosbif surdiplômé surestimé plutôt brillant qui a oublié où se trouvait le sang. Mais un écrivain divertissant. C’est comme aller voir une pièce de théâtre qu’on a déprogrammée de Broadway après 13 jours de représentation. On s’attend pas à du Shakespeare. Alors pourquoi crier au pire ?

 

[À Jon Webb]

14 septembre 1962

Je sais pas comment on écrit une « lettre d’acceptation ». Je sais écrire des lettres de démission, ou une lettre de ce genre :

Bébé :

Je sais que ça ne marche plus entre nous. J’ai réfléchi à tout ça en marchant pendant que tu étais au boulot. Je finis ma pinte. J’ai trouvé dix dollars dans la commode et je m’en vais. Je te laisse mon exemplaire d’Anatomy for the Artist de Jeno Barcsay ainsi que les deux tomes de l’Encyclopedia of the Great Composers de Milton Cross.Prends soin du chien. Seigneur, comme j’aimais ce toutou !

Ton dévoué,

Bubu…

Alors j’espère que ce Prix n’aura pas pour effet de me trancher la gorge. En effet, de bien meilleurs hommes que moi se sont vidé de leur sang dans des dahlias desséchés. J’espère juste que je pourrai encore pondre des trucs qui attireront un peu plus de lumière sur ma pomme et tout le reste.

Ceci, bien entendu, constitue l’ambition de tout Artiste en dehors du fait de ne pas devenir dingue. Peu importe qu’on raisonne en termes pessimistes, analytiques ou mathématiques pour aborder la chose, l’un dans l’autre, je peux pas m’empêcher de penser qu’il y a de la noblesse dans la bataille, que la mort doit s’incliner un peu, que, dans nos sanglots comme dans nos rires et notre rage nous avons laissé quelque empreinte, quelque route, quelque chose auquel s’accrocher au-delà de nos cabrioles dans le lit conjugal, au-delà des flocons de nuit et des pierres tombales. […]

Je suis toujours dans le brouillard concernant cette histoire de Prix et j’essaie de me faire à l’idée en marchant avec ce nouveau goût dans la bouche. Il y a une grande part d’enfant en moi. Si tu décides de poursuivre et souhaites utiliser des lettres ou des extraits de lettres, très bien. Je considère la lettre en elle-même comme une forme à part entière, aussi important que la forme du poème, elle a une faculté à dire ce que la forme poétique ne peut pas, et ça marche aussi dans l’autre sens. C’est un jour étrange. Je me sens presque bien. […]

La seule chose que tu sais, Jon, est celle que je sais : l’art c’est l’art et les noms sont secondaires. Nous ne sommes pas des politiciens de la scène littéraire. Montagne Noire, nouvelle critique, Folder, côte Ouest, côte Est, G. avec A., L avec X, on ne sait pas qui couche avec qui et on s’en tape. Pourquoi ces branleurs forment des cercles ? Pourquoi se plaignent-ils ? Putain de bande d’imbéciles et de suceurs de queues qui tentent d’éteindre toutes les voix qui ne sont pas les leurs. C’est juste naturel. La survie. Mais qui voudrait survivre dans la peau d’un suceur de queue à l’exception de ceux qui aiment s’en vanter ? Comme tu le sais, j’ai moi-même travaillé en tant qu’éditeur et suis pas étranger aux terribles pressions de ce métier. Si tu me publies je te publie. Je suis un ami d’un ami de J.B. (Et je ne parle pas du J.B. De MacLeish). Tout le monde a peur de Trace. [James Boyer] figure dans la moitié des 3/4 des revues de ce pays, non parce que ses poèmes sont bons mais peut-être parce qu’il est l’éditeur de Trace. Ça n’est pas normal. Bien sûr. Et bien d’autres anomalies prolifèrent dans ce milieu comme des bactéries. L’Art c’est l’Art et l’Art devrait être son propre marteau.

Est-ce que tu crois que je deviens vraiment cinglé ? Pourquoi faut-il que je t’écrive une si longue lettre ? Quelque chose ne tourne pas rond là-haut.

Est-ce que c’est la suite logique quand tu t’adonnes à la poésie ? Est-ce que tout finit par s’effondrer ? Ton boulot, ta vie, ta femme, ton pays, ton esprit, tout sauf ton amour des mots et le son qu’ils produisent quand on les sculpte, sculpte, sculpte, la sculpture… o mon dieu oui

Je sais comment Van Gogh se sentait

je me demande s’il gardait de la merde

et du sang dans son froc et peignait sur

des oreilles d’éléphants ?

Comment ces garçons pourraient faire le poids,

ces poètes et praticiens poilus d’1,30 m

quand ils boivent du lait de chèvre,

paient leur stationnement,

élèvent des familles, déménagent à Glendale,

votent pour Nixon, lavent leurs voitures,

enterrent grand-mère, prennent des vitamines,

comment font-ils, comment comment font-ils ????

pour ne pas s’approcher du feu ?

Dis-moi, s’il te plaît, si on peut mener une vie rangée et quand même chanter la magnifique chanson du fou à lier ? Non. Je te le dis. C’est impossible. Après… il y a cet autre genre, tout aussi dégoûtant, qui joue à l’Artiste et qui n’a l’art de rien du tout. Les barbes. La Vierge Marie. Les sandales. Le jazz. Le thé. Le H. Les cafés. L’air efféminé. Le nirvana pour les nuls. Les lectures de poésie. Les clubs de poésie. Awk, je dois m’arrêter. Tout ça me rend malade.

Bukowski réagit à une lettre de Felix Stefanile, reçue après que les éditeurs de The Outsider l’ont nommé « Outsider of the year ».

[À Jon Webb]

Fin octobre 1962

[…] Pour ce qui est de Stefanile ; les gens comme Felix sont paumés. Ils ont toutes ces théories et idées préconçues sur ce que devrait être la poésie. Ces gens pour la plupart vivent encore au 19e siècle. Si un poème ne ressemble pas à Lord Byron, ils n’en fermeront pas l’œil de la nuit. Les politiciens et les journaux parlent beaucoup de liberté mais du moment que tu commences à l’exercer, que ce soit dans la Vie ou dans le monde de l’Art, tu es bon pour la prison, la moquerie ou l’incompréhension. J’y pense parfois quand je glisse une feuille de papier blanc dans la machine à écrire… Bientôt tu seras mort, bientôt nous serons tous morts. Même si là maintenant ce ne serait peut-être pas une si mauvaise chose d’être mort le mieux serait de vivre en écoutant la voix qui résonne au fond de toi, et si tu es assez honnête tu pourrais finir en cellule de dégrisement 15 ou 20 fois et perdre quelques boulots ainsi qu’une femme ou 2 ou peut-être même étaler quelqu’un dans la rue et dormir de temps en temps sur un banc dans un parc ; et là si tu en reviens au poème, tu n’auras plus trop à te soucier d’écrire comme Keats, Swinburne, Shelley ; ou agir comme Frost. Tu ne te soucieras pas du nombre de pieds, de vers, ou si les phrases riment bien. Tu veux que ça sorte, que ce soit dur ou brut ou autre – peu importe du moment que tu peux restituer l’idée avec justesse. Je ne crois pas que ça implique de pouvoir « gambader dans les champs »… « marcher sur les mains » et encore moins, comme le dit M. S, « d’agiter ses poèmes comme un drapeau. » Ça dénote surtout l’envie d’être entendu à tout prix. Ça justifie l’art médiocre au nom de la gloire. Ça révèle en un sens le factice et la mise en scène. Mais ces travers se perpétuent depuis des siècles dans tous les Arts – et ils perdurent actuellement dans la peinture, la musique, la sculpture, le roman. Les foules, aussi bien la vraie foule que la foule artistique (seulement au sens du grand nombre de pratiquants) sont toujours à la traîne, privilégiant la sécurité non seulement dans la vie matérielle et économique mais aussi dans la vie soi-disant spirituelle. Si tu portes un chapeau de paille en décembre tu es mort. Si tu écris un poème qui échappe à l’hypnose de masse de la poésie soyeuse du 19e siècle ils croiront que tu écris de façon médiocre car tu ne sonnes pas comme il faut. Ils veulent entendre ce qu’ils ont toujours entendu. Mais ils oublient qu’il faut 5 ou 6 braves hommes par siècle pour faire avancer les choses au-delà de la pourriture et de la mort. Je ne suis pas en train de dire que Je suis un de ces hommes mais je peux te garantir que je ne suis pas un des autres. Ce qui me laisse quelque part entre les deux – DEHORS.

Voilà, Jon, Je dirais prends le sillage de Stefanile si tu y trouves ton compte. C’est un point de vue. Et j’aime autant qu’on me décrive comme un maçon ou un castagneur plutôt qu’un poète. Donc tout ne va pas si mal.

 

[Aux éditeurs de Coastlines]

Fin 1962

Une bio ? Je suis fêlé, vieux et radotant, fume comme les cheminées de l’enfer, mais me sens chaque jour un peu mieux, autrement dit – le pire, mieux c’est. Et quand je m’installe devant la machine à écrire c’est comme si je sculptais des nichons sur une vache – un truc absolument fabuleux. Et puis aussi, je réalise que je dois me confronter au Latin et à l’équilibre et à la prestance ainsi qu’au Pound et au Shake[speare], et salut salut saleté – tout ce qui pourra faire tenir l’affaire debout, hourrah ! Mais je fais un bien piètre faussaire, donc j’écris plus souvent un mauvais poème par moi-même plutôt qu’un bon poème écrit partiellement par un autre. Après, bien sûr, je ne peux jurer de rien. Interrogatoire et contre-interrogatoire. Pourquoi se donner tant de mal ? Ceux qui passent leur vie à l’opéra adorent la création mais n’ont pas le pouvoir de création. Je fréquente les champs de course où il y a aussi des bars. Loués soient les dieux insensés qui ont créé ces manèges enchantés.

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