2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 10 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 9

 

Pour gagner, il m’a fallu aussi faire main basse sur l’électorat des personnes âgées ou en passe de l’être. Pour expliquer comment, il me faut remonter loin dans ma propre histoire.

De mon entrée en sixième, j’ai le souvenir d’une grande appréhension, d’autant qu’avec un an d’avance dans ma scolarité j’étais le plus jeune de ma classe et que d’autres élèves étaient suffisamment en retard pour entrer dans la pré-adolescence avec tout ce que cela suppose d’ingratitude, de lourdeur et parfois d’obscénité. Souffre-douleur des plus grands, je l’ai été sans aller jusqu’à me faire harceler. Mais j’étais assez chahuté pour m’isoler et me rapprocher du seul élève aussi perdu que moi. Lui était simplement différent. Au-dessus, ailleurs, il était difficile de le situer, il avait quelque chose de hautain, de condescendant.

Vu du troupeau des élèves, il était considéré comme anormal, ce qui lui valait d’être relativement tranquille. Il semblait évoluer dans une autre dimension que celle des lycéens déjà habitués à rétrécir leur appréhension du monde. Doté d’un sens de l’humour particulier, scrutant le réel jusqu’aux confins de l’univers, obstiné, mémorisant des quantités astronomiques de données, il surpassa de loin la classe dans les matières scientifiques. Aujourd’hui, on dirait qu’il était atteint du syndrome d’Asperger, détectable à une façon d’évoluer où le mensonge, le sous-texte, le sous-entendu sont exclus de la relation sociale. En général, notre socialisation se fait sur un niveau de mensonge acceptable entre les individus. On n’est pas qualifié de menteur quand on ment normalement, mais lorsque l’on ment de façon éhontée et excessive. C’est un dosage dont les Asperger perçoivent difficilement l’utilité parce que dans leur monde, la vérité n’est pas une aire de jeux.

Hugo était fort, pour ne pas dire génial, là où j’étais faible, c’est-à-dire dans les matières scientifiques. J’assurais plus dans les matières littéraires ou économiques, qui ne l’intéressaient pas. Ce qui a créé entre nous une solidarité active. Je suis devenu progressivement son lien à la société, celui capable de traduire ses émotions, ses appréhensions, et de le protéger contre certains effets de la normalité qui le choquaient profondément. Cette complémentarité nous a rendus peu à peu indissociables. Nos études secondaires achevées, il a choisi la science, la médecine, la biologie avec des résultats qui ont occulté ceux des surdoués de son entourage, pendant que je faisais une grande école de commerce plus adaptée à ma structure mentale, mais on se quittait peu en dehors des cours. Cette proximité avec quelqu’un qui définit en permanence de nouvelles frontières, mû par la curiosité, loin du conformisme ambiant, me faisait beaucoup de bien.

J’ai eu très vite conscience de l’importance de notre amitié, mais je n’ai jamais imaginé qu’essentiellement grâce à lui, j’allais devenir un jour président de la République. Quand je suis parti parfaire mon cursus aux États-Unis, il en a fait de même et on s’est retrouvés sur la côte Ouest, à San Francisco, où, tout en accomplissant notre rêve américain, on a pu éprouver les limites d’un pays dont l’hypocrisie, le sectarisme et un fort esprit national de domination sont habilement dissimulés derrière un enthousiasme pour la réussite matérielle. On n’avait jamais croisé autant d’individus parlant de Dieu avec une si grande spontanéité et aussi peu de spiritualité. À cette époque-là, il travaillait sur la théorie d’un deuxième cerveau au niveau de nos intestins, théorie extrêmement embryonnaire, et je me souviens de lui avoir dit : « Tu fais fausse route, le deuxième cerveau, en particulier chez les Américains, c’est leur portefeuille. » Contre toute attente, il avait ri, beaucoup plus que ce que valait la blague. Quand les Américains lui ont proposé des sommes colossales pour rester, il a refusé et il est revenu en France en même temps que moi, mon PhD en poche. Avant de rentrer, on a profité de l’Amérique, qu’on aimait comme beaucoup d’autres gens qui ont adhéré à sa légende des grands espaces.

On a fait la route et j’ai conduit tout du long. On est d’abord remontés de San Francisco jusqu’au Yukon en passant par Vancouver, où on a hésité à s’arrêter pour s’y installer, parce que cette partie de la Colombie-Britannique concentre tous les avantages des États-Unis sans les inconvénients, dont la violence ordinaire n’est pas le moindre. Les Américains se tuent beaucoup entre eux, c’est une constante de leur histoire depuis que les immigrants ont éradiqué les autochtones pour se faire de la place, comme s’il en manquait. Après avoir exploité les Africains qui ont ramassé leur coton, au lieu de leur montrer un peu de gratitude, ils les ont persécutés au point qu’une bonne partie d’entre eux préfèrent se détruire au crack que d’attendre de se faire abattre par des policiers en manque de cibles vivantes. Ceux qui ne se font pas descendre ou exécuter, le système judiciaire fait en sorte de les sortir de la société pour des dizaines d’années, quand ce n’est pas à vie.

Nous avons fini par revenir ensemble en France, Hugo et moi. Nous sommes rentrés fin août 2001, une semaine avant l’attentat qui a mis les deux tours par terre. On ne peut pas justifier un acte aussi horrible, mais les Américains ont été frappés ce jour-là par la résonance de leur propre violence. On n’a pas regretté d’être partis, parce que cette tragédie a été l’occasion pour la petite bande sans foi ni loi des cow-boys au pouvoir de relancer l’appareil militaro-industriel grâce à deux guerres absurdes en Afghanistan et en Irak. Au lieu d’éradiquer l’islamisme, ils ont tout simplement créé Daesh en enfermant et en torturant les cadres sunnites de Saddam Hussein. Bien vu, les stratèges du monde libre ! C’est en partant de ces constats que l’Europe m’est brusquement apparue. Une révélation. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a été un moment de vérité sur ce plan aussi.

 

Le retour en France d’Hugo ne s’est pas bien passé. Après avoir fait le tour d’institutions publiques, pachydermes assoupis d’une science théorique, et de sociétés privées où la recherche se fonde sur l’espérance d’un gain à court terme, il s’est lassé du double langage qui va contre sa nature d’Asperger.

Ce qui est par ailleurs un problème dans sa relation aux femmes. Malgré son aspect un peu rigide, il a quelque chose d’attrayant. Le problème, c’est qu’il ne comprend pas ou plutôt n’intériorise pas très bien le processus de la séduction : des préliminaires plus ou moins longs qui permettent de charmer l’autre, de recueillir son assentiment pour déboucher, ou pas, sur un acte sexuel de plaisir partagé, ou pas. À plusieurs reprises, il s’est retrouvé en situation de parvenir à ses fins mais il a considéré que la séduction était une forme de mensonge puisqu’elle tentait de dissimuler l’objectif final par des circonvolutions hypocrites. Ainsi, bien que guidé par de vrais sentiments, il s’est retrouvé en de multiples occasions face à des femmes qu’il avait invitées au restaurant et à qui il proposait directement de coucher avec lui avant même d’avoir commandé les plats ! Récemment, deux femmes se sont alliées pour lui reprocher cette façon directe et pour elles choquante de se comporter. L’une d’elles a même porté plainte pour demander réparation du traumatisme que lui avait causé une telle demande. La plainte est en cours d’instruction.

 

Le mensonge par action, par omission, par calcul, est consubstantiel à la nature humaine et fait son charme jusqu’à un certain degré. En cela Hugo ressemble aux « génies » de Palo Alto et de San Francisco qui, à partir d’une technologie digitale, ont organisé la surveillance générale des individus. Quand on leur reprochait de violer l’intimité des gens pour collecter toujours plus de données, ils ne comprenaient pas le sens de ces critiques, considérant que celui qui n’a rien à cacher n’a rien à craindre. Mais on a toujours quelque chose à cacher, autant à soi-même qu’aux autres, et c’est une des saveurs de l’existence.

Hugo a toujours eu conscience de ne pas être tout à fait conforme au troupeau, sans être complètement marginal. Je ne l’ai vu le reconnaître qu’une fois, un jour où, peu après notre retour des États-Unis, nous prenions un café ensemble, silencieusement, parce que lui fourmillait de projets et que je n’en avais aucun. À cette époque, je n’avais vraiment de goût ni pour l’argent ni pour le pouvoir. Autant dire que dans une société comme la nôtre au début des années 2000, je n’avais pas grand-chose à espérer. Bref, je tournais en rond et Hugo le voyait. Un autre facteur a me semble-t-il joué pour nous souder ce jour-là. Je venais de rencontrer Vanessa, qui allait devenir ma femme et qui l’est toujours, et il a senti que je risquais de ne plus être aussi proche de lui que nous l’étions depuis l’enfance. Vanessa travaillait déjà depuis deux ans alors que je n’avais pas vraiment commencé. Je dois reconnaître qu’au début de notre histoire je me laissais porter par son dynamisme, et avec le recul je me demande toujours ce que cette femme énergique a pu trouver chez moi.

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