2023 - Tsunami
Chapitre 36
J’avais compris de la DGSE, qui le tenait de son antenne de Moscou, qu’une demande de rencontre avec Poutine était sur le point de me parvenir. L’ambassadeur de Russie est là en personne pour me transmettre cette requête que son président souhaite faire dans le secret le plus absolu. Craignant pour sa sécurité lors de voyages en Occident, où il n’est pas le bienvenu depuis la guerre en Ukraine qui l’a conduit à annexer finalement une partie du pays, il me demande de venir à Moscou.
– Et si on se voyait par écrans interposés, c’est ce qu’on fait la plupart du temps aujourd’hui, non ?
– Le président Poutine ne le souhaite pas, il dit que ces écrans peuvent être écoutés, les conversations enregistrées, et il n’en est pas question, il veut un tête-à-tête sans autre intermédiaire, raison pour laquelle, Monsieur le président, j’ai sollicité cet entretien sans intermédiaire ni témoin.
– Il faudrait que je vienne disons presque clandestinement…
– En tout cas discrètement.
– De quoi veut-il parler ?
– Selon mon ministre des Affaires étrangères, qui est seul au courant, moi mis à part, personne d’autre que le président Poutine ne sait sur quoi votre entretien va porter. Il vous demande aussi la plus grande discrétion avec votre entourage.
– Je ne cache rien au secrétaire général de l’Élysée.
– Cette fois, vous le devrez.
Sénéchal est dans mon bureau dans la minute qui suit le départ de l’ambassadeur Je lui livre de notre court entretien une synthèse encore plus brève.
– Je ne vois pas de quoi il veut te parler.
– J’espère que ce n’est pas pour me tendre un guet-apens. Tu te souviens de Margerie ?
Christophe de Margerie, l’ancien président de Total, sortait à Moscou d’un entretien avec le dictateur qui avait duré jusqu’à minuit, un soir où la neige tombait méthodiquement sur l’aéroport de Moscou, lieu de stationnement de son avion d’affaires. Des chasse-neige en colonne s’affairaient à dégager les pistes, lorsque l’un d’entre eux bifurqua pour s’immobiliser sur la piste d’envol où son avion s’apprêtait à décoller. En réalité, le conducteur de l’engin de déneigement était parti pisser. C’est ce qu’on nous rapporta. La suite est facile à imaginer, dans le brouillard et la neige, l’avion s’est élancé sur la piste pour se fracasser sur le chasse-neige.
– On n’a jamais su les dessous de cette histoire, ni les propos échangés entre les deux hommes tardivement ce soir-là. Apparemment, ce n’était vraiment qu’un simple accident. Mais je dirais que Poutine est capable de tout. D’autant qu’aujourd’hui, visiblement atteint de la maladie de Parkinson et d’un cancer récurrent à la thyroïde, il n’a plus rien à perdre.
– Les observateurs occidentaux se sont trompés au départ sur cet homme qui a fait son entrée sur la scène politique russe avec l’affaire du Koursk en montrant sa vraie nature, me répond Sénéchal. En refusant l’aide internationale capable de sortir ses hommes du sous-marin échoué par cent mètres de fond, il a éliminé des témoins capables de livrer une version de l’accident autre que la sienne. Il s’est ensuite offusqué que les familles des marins assassinés puissent lui demander des comptes, persuadé que seule la perspective d’un dédommagement les animait.
« Si Poutine était autopsié un jour, on s’apercevrait qu’il souffre probablement d’une atrophie de l’amygdale du cerveau, celle qui joue un rôle déterminant dans le processus de l’empathie. De très sérieuses études d’une université américaine ont montré la corrélation entre la taille de cette amygdale et notre aptitude à comprendre la souffrance des autres. Chez les individus capables de faire de leur vivant le don d’un de leurs organes à une personne inconnue, l’amygdale est énorme. Chez les tueurs en série, elle est infime. Il est probable que celle de Poutine est à ce bout du spectre, ratatinée par le vieillissement qui accélère la perte d’empathie.
« En vingt ans d’exercice du pouvoir, il a montré qu’après avoir laissé mourir d’asphyxie des sous-mariniers de sa propre flotte, il a été capable de fomenter contre son peuple de faux attentats terriblement meurtriers pour asseoir son autorité, avant de se livrer à des massacres en Tchétchénie et en Syrie. Cette propension à tuer, les Occidentaux l’ont exagérée un peu, en particulier quand on l’a accusé d’utiliser des armes chimiques en Syrie. Pour moi, il est difficile de ne le décrire que comme une sorte d’impasse génétique et psychologique qui transforme l’animal doué de conscience en prédateur sanguinaire, cupide, dans la volonté d’accroître son territoire et ses richesses de mâle alpha. Est-il bien pire que certains de ses homologues américains comme Dick Cheney ou Bush Junior ? C’est une question de point de vue et de perspectives. Poutine a longtemps représenté l’avenir des structures mentales archaïques, en opposition à la civilisation qui compose habilement avec des intérêts contradictoires. Il ne sait que détruire, tout simplement, ou construire des représentations avantageuses de son pouvoir. Il est la parfaite incarnation du mensonge et de la manipulation.
« Aurait-il été différent si les Occidentaux ne l’avaient pas sous-estimé en rompant l’engagement d’assurer un corridor de sécurité autour de la Russie post-soviétique ? S’y est ajouté du mépris pour lui et son pays incapable de concevoir et de produire quoi que ce soit d’un peu sophistiqué en dehors du domaine militaire. Le PIB de l’Espagne pour des ambitions démesurées, du pétrole et du gaz plein la cave pour accélérer le réchauffement climatique, des morgues encombrées de morts prématurés où se mêlent alcooliques et malades sans soins, l’espérance de vie la plus basse de l’Europe, une démographie effondrée, tout cela pour offrir un modèle de société basé sur le vol et la confiscation du bien public par une mafia.
« Pour sa défense, on peut dire que cette spoliation a commencé avant lui, quand les oligarques et les Américains s’accordaient pour piller le sous-sol russe. Une naïveté typique de l’idéologie libérale a conduit les politiques français à s’imaginer que faire du business avec Poutine allait le rendre plus civilisé. Sans parler de ceux qui, de loin, s’imaginaient qu’il rendait sa grandeur au peuple russe après avoir mis fin au peu d’années de démocratie que le pays a connues dans son histoire, qui est justement celle de la confiscation, quand la Russie des tsars peinait à abolir le servage et que l’idée socialiste était pervertie par Staline. Absurde ! Il pense protéger son pays des démocraties mitées par leurs obsessions sociétales et la dictature de “minorités décadentes”, et c’est essentiellement cet aspect profondément réactionnaire qui lui a assuré son succès chez l’extrême droite française.
Sénéchal m’a livré tout cela d’un souffle, comme s’il était pressé de (re)passer son grand oral de l’ENA. Mais cette synthèse convaincante ne me dit toujours pas pourquoi le dictateur veut me rencontrer officieusement.
Je lui en fais la remarque.
– Je pense qu’il y a moins de risques à y aller qu’à refuser de s’y rendre. Il se vexe facilement et il est capable de mesures de rétorsion souvent déconcertantes. Sur les grandes questions bilatérales, comme l’Ukraine, et ses autres obsessions, il ne nous considère plus comme son interlocuteur privilégié en Europe. Il préfère parler avec le chancelier allemand, qui s’exprime en russe avec lui. Le sujet qu’il veut aborder avec nous doit être forcément original.
Les canaux officieux fonctionnent ensuite. Sous le sceau du secret, j’informe évidemment le premier ministre de cette visite éclair. Pas un mot à la ministre des Affaires étrangères ni à mon conseiller diplomatique, on verra au retour.
Nous fixons de nous rencontrer dans cinq jours. J’arriverai à Moscou à vingt heures et j’en repartirai à minuit au plus tard, pour Berlin où un sommet franco-allemand est prévu le lendemain.
Une journée presque comme les autres.
Je n’ai pas encore eu l’occasion de dévoiler ma vision des relations internationales. Elle est simple. Je suis pour une Europe fortement militarisée, en tout cas au point d’être respectée par tout le monde, bénéficiant de sa propre force de frappe nucléaire et à la pointe de la cyberwar, cette guerre d’un autre type qui permet de paralyser non seulement le système défensif mais aussi l’économie d’un pays. Cette force serait pour moi le préalable à un non-alignement pour sortir de la tutelle des Américains en conservant l’OTAN jusqu’à ce que nous n’en ayons plus l’utilité.
On peut tout de même rêver d’un partenariat équitable avec les Américains ! Ce n’est pas le cas aujourd’hui, comme on l’a vu pendant la guerre en Ukraine, dont les États-Unis ont été les grands gagnants à tous points de vue, quand l’Europe obligée d’acheter des armes et du gaz américains dans la précipitation vivait en pleurnichant une reprise spectaculaire de l’inflation. Seul aspect positif, la prise de conscience de la nécessité d’une défense européenne endormie jusque-là par une erreur d’appréciation sur le sens de l’Histoire, qui serait celui de la paix éternelle… On s’imaginait, parce qu’on les a vus de près, que les grands conflits meurtriers, génocidaires du e XX siècle étaient derrière nous, mais la guerre menée par les Russes aux Ukrainiens a montré que la psychorigidité et la tyrannie avaient encore de beaux jours devant elles dans le contexte d’une nouvelle guerre mondiale dont la menace plane désormais sur nous.
La démocratie est une croyance aussi forte qu’une religion. Elle est aussi l’illusion de croire que l’électeur a autant de pouvoir entre les mains que les actionnaires des multinationales et leurs laquais. La démocratie, sous l’influence de ce pouvoir économique, s’est toujours arrangée pour que l’électeur n’ait pas à sa disposition un libre arbitre lui permettant d’éviter la caste des intermédiaires. Jamais le libre arbitre des électeurs n’a été à ce point entamé par la perte de culture, l’ignorance et la manipulation. Il semble avoir définitivement cédé sous la pression du cerveau archaïque et de ses addictions à la consommation et au jeu.
Cette ambiguïté de la représentation nationale qui arbitre avec plus ou moins d’honnêteté entre les intérêts des électeurs et ceux des puissants est une constante de la démocratie que j’assume, comme tous ceux qui ont été à ce poste avant moi. Mais il reste que le populisme qui prétend rendre ce pouvoir au peuple conduit à son contraire : la dictature d’un clan prétendument au service de ce peuple, pour installer comme c’est le cas en Russie un modèle alternatif à la démocratie, la cleptocratie autoritaire. Pas moins redoutable par son autoritarisme, le modèle chinois semble fondé sur un pacte de pouvoir absolu entre un parti, le parti communiste, et le peuple, pacte fondé sur le principe selon lequel ce parti peut restreindre toute forme de liberté à condition d’assurer sa prospérité. En cela, c’est un modèle autoritaire beaucoup plus durable mais qui correspond essentiellement à une nation et à son histoire. Mais contrairement au modèle russe de spoliation organisée, le modèle chinois a un avenir pérenne comme modèle alternatif face à la faiblesse des démocraties.
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