2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 13 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 12

 

 

C’était un vendredi soir. Je lui ai annoncé que j’allais briguer la magistrature suprême. J’ai tout de suite vu sur son visage l’effort qu’elle faisait pour ne montrer aucune réaction, comme si elle craignait que ses émotions la submergent.

Pour être honnête, notre histoire a été longtemps celle de la domination de Vanessa. Elle avait dès l’origine un incontestable avantage physique. Elle était et elle est toujours franchement belle, d’une beauté évidente, ce qui n’est pas mon cas. À part ma taille, rien ne m’impose au premier regard et il faut un moment pour déceler ce qui peut éventuellement me rendre attirant. Vanessa a toujours été une battante, infatigable soldat de la représentation féminine dans un monde outrageusement dominé par les hommes. Certains diraient qu’elle a été longtemps plus ambitieuse que moi. Nous nous sommes mariés sous le régime de la communauté de biens sans nous imaginer l’un ou l’autre qu’un jour nous serions à la tête d’une fortune considérable. Je dois confesser que j’ai parfois souffert de son ascendant et que j’ai même envisagé de la tromper ou même de la quitter, mais je n’en ai rien fait. Avec les années, je suis devenu trop dépendant d’elle, de sa présence, de ses décisions, au point que dans ces moments de grâce où on laisse son esprit flotter comme on le fait sous hypnose, il m’est arrivé de rêver d’une vie sans elle, plus épanouissante, ce fantasme se transformant parfois en refuge. Mais on ne trouvera au cours de toutes ces années aucun signe d’un début de commencement de passage à l’acte. D’avoir concrétisé cette fortune, je ne l’ai pas vécu comme une victoire sur elle, à aucun moment, mais comme un retour à un équilibre plus satisfaisant. C’est cela : l’argent colossal que j’ai gagné d’un coup nous a remis à égalité. Et voilà qu’avec la politique, le bélier castré se transformait subitement en loup alpha du royaume de France.

– Tu es sérieux, tu te vois président ?

– Je…

– Laisse-moi poursuivre… De Gaulle s’est couronné lui-même et sa Ve République est aujourd’hui démodée. Aucun peuple ne se défausse de ses propres responsabilités sur l’État comme le peuple français. Les Français ne s’aiment pas vraiment entre eux mais attendent de l’État qu’il les force à se respecter. Toi, tu voudrais prendre la tête de cette masse immature, infantile ! Toi qui n’as pas d’enfants, et qui n’en as jamais vraiment désiré, tu voudrais jouer le rôle complètement désuet de « père de la nation », d’enfants égoïstes et turbulents ? Et puis cette monarchie républicaine qui abandonne le sacré, tu oublies qu’elle a ses ducs, ses marquis, petits ou grands, ses barons, qui ont tous grandi à l’aune d’un système de castes où on vient se nourrir du pouvoir pendant un certain temps au service de l’État avant de le faire fructifier. À la seconde où tu te présenteras, ce système va te rejeter. Sérieusement, qu’est-ce que tu vas aller faire là-dedans ?

Je lui souris avant de répondre. Je lui souris pour lui faire comprendre que j’ai conscience de ce qu’elle dit. Et c’est justement là qu’est le défi.

– Ma vraie motivation t’échappe. Je suis convaincu que cette fois le populisme, la démagogie peuvent l’emporter et que je suis justement le seul à pouvoir renouveler le camp des démocrates, miné par l’absence totale de convictions.

– Eh bien, je te souhaite bien du courage !

– Ce sont les circonstances qui font les hommes, et les circonstances sont là. Si la France tombe aux mains des démagogues, c’est à terme le projet européen qui s’effondre. C’est un moment clé de notre histoire parce que les sondages donnent clairement le pôle prorusse vainqueur en France. L’Europe entière nous regarde et le monde aussi.

Ce que je lis alors sur le visage de Vanessa dépasse les réticences qu’elle vient d’exprimer. Dans son esprit, mon inaptitude est au-delà des mots. Pour elle, ma réussite financière tient au génie d’Hugo, pas au mien. J’ai profité de son inspiration, de sa générosité et de sa candeur sans lesquelles je n’aurais pas été associé, me laissant dans la seule fonction envisageable pour quelqu’un comme moi. Voilà, c’est comme ça qu’elle me voit. Comme un DAF, autrement dit un directeur administratif et financier, un comptable haut de gamme.

Longtemps mari conciliant, vite assimilé à un faible, j’avais en quelques mois changé de catégorie : riche et président potentiel, cela faisait beaucoup pour elle. Trop, apparemment.

 

Cette soirée s’est terminée sur une blessure profonde.

De retour dans notre appartement, je me suis affalé dans le canapé en la regardant consulter ses mails.

– Il reste tout de même un mystère dans tout cela.

La perspective d’une intrigue naissante ne lui a pas pour autant fait lever les yeux. J’ai attendu. Elle a fini par poser son téléphone.

– La vraie question que cela soulève, c’est comment tu as fait pour rester avec moi toutes ces années ?

Ma question l’a surprise.

– La réussite n’est pas pour moi un critère déterminant…

– Dans la mesure où il n’y a que la tienne qui compte à tes yeux.

– Ce n’est pas parce que je t’ai dit que je ne te voyais pas dans le costume de président que je ne t’estime pas. De ce que je connais de toi, tu n’as ni assez d’ambition pour la fonction, ni les qualités d’un tueur pour t’y maintenir. L’échec que tu vas vivre sera beaucoup plus traumatisant que tout ce que j’ai pu te dire ce soir pour te décourager de te lancer dans cette aventure qui va te coûter beaucoup d’argent pour rien.

– C’est pour l’argent que tu t’inquiètes ?

– Oh non, je sais que tu as de quoi faire campagne pour toutes les échéances à venir de ton vivant. Non, je sais simplement que tu n’es préparé ni pour prendre des coups, ni pour digérer un échec public. Est-ce que tu vas me faire la gentillesse de considérer comme un compliment que je te dise que la politique demande un niveau de cynisme, de médiocrité, de bassesse et de duplicité que tu n’as pas ? Moi, je connais les politiques, je les fréquente depuis plus de vingt ans, c’est tous les mêmes, ils sont tous dans une forme de résilience qui rend impossible qu’ils soient ailleurs, et ceux qui se battent pour des convictions, qui ont une pensée sur le monde, ne sont pas légion.

– Tu n’accepteras donc pas d’être la première dame ?

Elle a éclaté de rire.

– La première dame ? Je trouverais plus noble d’être dame pipi dans une brasserie parisienne que de jouer cette comédie. Mais de toute façon la question ne se posera pas.

Malgré tout ce qui avait pu s’échanger ce soir-là, nous avons commencé à faire l’amour, ce qui ne nous était pas arrivé depuis un moment, mais elle a interrompu les ébats, me trouvant trop dominateur. Une façon de suggérer que j’essayais sans bruit de prendre ma revanche. Je suis parti dormir dans le salon, fataliste plus que dépité.

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