2023 - Tsunami
Chapitre 27
« Longtemps je me suis couché de bonne heure », écrivait Proust. Avec La Recherche, il a fait une œuvre. Peut-on en faire autant dans ma position ? Cela dépend beaucoup des circonstances. De Gaulle en a réussi une, poussé par sa lucidité conjuguée aux vents favorables de la grande Histoire.
Quoi qu’il en soit, je me couche de plus en plus tard et je me lève de plus en plus tôt. Je n’en dors pas mieux pour autant, car reste en suspens cette décision que je dois prendre et communiquer au ministre de l’Intérieur. Il m’en a reparlé furtivement à la descente de l’avion, me disant que pour des raisons logistiques – choix des armes et des munitions, positionnement des hommes –, il serait bien que je me décide une bonne semaine avant ces grandes manifestations qui devraient réunir deux millions de personnes. Deux millions sur soixante-dix millions de Français. C’est en gros un peu moins de cinq pour cent de la population, mais beaucoup plus ramené aux actifs, vent debout contre moi !
Pour savoir plus en détail qui sont précisément ces gens j’ai commandé une enquête d’opinion à un institut de sondages en qui j’ai confiance pour avoir prédit ma victoire quand tous les autres me donnaient perdant. Je lui ai également demandé de sonder précisément l’opinion sur un point précis de la loi, dont le premier ministre prétend que son approbation est minoritaire dans le pays.
Anaïs Berlot, la patronne de l’institut, vient me la présenter au petit déjeuner. Je suis dans les vapeurs d’une nuit trop courte. Contrairement à la période où je fonctionnais à la poudre blanche, tout me paraît difficile, particulièrement le matin. D’autant que cette jeune femme est du genre rapide. Nous en venons naturellement aux événements de la veille. La problématique est constante dans les assassinats politiques : s’agit-il d’un tueur isolé ou d’un complot ?
– Le numérique a complètement changé la donne. Contrairement à ce qu’il se passait auparavant, il parvient à agglomérer des personnes seules qui ont un sentiment fort d’appartenance à une communauté informelle, et c’est cette communauté que j’ai besoin de comprendre.
– Comme vous l’avez dit, Monsieur le président, elle est informelle. Le ralliement à un symbole comme le gilet jaune il y a quelques années rendait l’adversité de ces gens-là trop identifiable même si, on l’a constaté, ils étaient très disparates. Nous sommes dans une société de transition dans tous les sens du terme. Quoi qu’il arrive, la société de demain sera fondamentalement différente mais, contrairement aux générations précédentes, celle-ci a la conviction profonde qu’elle ne sera pas meilleure. D’autant que ça va encore au-delà, ce n’est pas seulement la société qui va changer mais l’homme et sa nature profonde. Ils ne savent plus où est leur place et ils ne sont pas convaincus d’en avoir une. Mais surtout, ils ne sont certains que d’une chose, c’est que la société ne leur permet pas d’évoluer, qu’ils sont cantonnés dans leur classe sociale quand partout la réussite est exaltée. Ils ne parviennent maladroitement à se construire qu’en opposition. Pour le reste, ils veulent plus d’argent, la liberté de faire ce que bon leur semble, se déplacer comme ils veulent, consommer sans limite, et ils rejettent cette représentation politique qui ne leur ressemble pas.
– Donc ils votent à l’extrême droite ?
– Certains oui. Le reste déserte les urnes.
– Pour les calmer, il faudrait que je fasse quoi, selon vous ?
– Aucun texte de loi qui puisse les contraindre, moins d’impôts et plus d’argent. Ils ne veulent pas entendre parler de solidarité, surtout pas avec les immigrés, ils ne veulent pas non plus de hiérarchie sociale basée sur le travail, le mérite, les diplômes ou la prise de risques, et surtout pas de nature ni d’environnement…
– Mais ils aspirent à quelque chose, ces gens ?
– Oui, à leur façon. Ils veulent être libres de se déplacer, ils ne veulent pas de limitation de vitesse, la voiture pour eux c’est la possibilité de retrouver une puissance perdue dans la société, de s’upgrader par l’apparence. Et vous, par exemple, en qualité de représentant du numérique triomphant, en faisant la promotion de la voiture autonome, vous leur enlevez le peu de puissance qui leur reste. Si on prend ce seul exemple, il représente quelque chose qui est de l’ordre de la perte de virilité imposée par l’avance technologique alliée au combat pour la planète.
Dans le silence de mon bureau, je mesure le décalage entre les ors de la République, qui s’imposent à nous comme de solennelles dorures, et ce monde qui est déjà là.
Je réfléchis tout en nous servant un autre café, avant de dire :
– Ils sont la conséquence exacte de ce qui arrive dans une société qui a confondu laïcité et consumérisme de l’abrutissement. Combien sont-ils en gros, d’après vous ?
– Deux millions et demi.
– Vous savez ce qu’ils expriment ? Une incapacité flagrante à trouver un sens à l’existence ?
– Si je peux me permettre, Monsieur le président, vous n’avez pas intérêt à les considérer comme vos ennemis.
– Je n’en ai pas l’intention. Je dois tout simplement les convaincre. Non, ce n’est pas moi qui ai tué cette pauvre députée ! Parce que pour eux c’est ma réforme qui est responsable. Plus personne n’est responsable de rien. Cette infantilisation conduit l’État à être responsable de tout. Et l’État, c’est moi ! L’opposition a pris les devants ce matin en parlant d’un acte injustifiable provoqué par une colère justifiée. Parce que non seulement je représente au premier tour moins du quart des électeurs français inscrits, mais aussi parce que je me permets de promouvoir des réformes qui n’étaient pas dans mon programme, signe que je serais une sorte de fantoche au service de l’industrie numérique américaine. Je sens que du drame national nous allons dériver rapidement vers cette idée que je ne suis pas à ma place en tant que tel mais pour servir des intérêts étrangers. Et là, nous dépassons l’esprit critique pour sombrer dans le complotisme. Pensez-vous que si j’introduisais la démocratie directe dans nos institutions, cela les calmerait ?
Elle réfléchit posément.
– Je ne pense pas. Se dissoudre dans une masse d’électeurs, c’est retourner à l’anonymat dont ils cherchent à sortir par tous les moyens.
– Et mon projet de loi verte ?
– Si vous faites un référendum je ne vous garantis certainement pas une majorité.
– Il me reste le Parlement, mais pour l’instant il se montre hostile.
– Si je peux me permettre, Monsieur le président, je sais, par des députés et sénateurs que je fréquente, qu’ils sont très inquiets de votre projet de Chambre virtuelle, on vous l’a dit ? Je pense que le champ de la négociation est là : vous en rabattez, même officieusement, sur la Chambre et ils adoptent la loi. Vous y tenez vraiment ?
– À la Chambre virtuelle ? Oui, je la vois comme un instrument de démocratie directe, un lien du peuple à son président, loin des intrigues parlementaires.
– Pour moi, c’est ouvrir la boîte de Pandore. S’ils sont habitués à la démocratie directe depuis un téléphone ou un ordinateur, il n’est pas certain que vos internautes électeurs acceptent de cohabiter longtemps avec la représentation nationale. Si vous m’autorisez un conseil, ne précipitez rien de ce côté-là.
Elle est tellement séduisante, intellectuellement : je ne suis pas décidé à la laisser partir comme ça.
– Si je vous proposais de devenir ma conseillère politique ?
Elle sourit sans répondre.
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