2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 31 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 30

 

En entrant dans mon bureau Louvel n’a aucune idée de ce qui l’attend : il a cette arrogance des individus qui pensent toujours avoir un coup d’avance, quel que soit leur interlocuteur. Il n’a pas grande estime pour moi. Selon certaines rumeurs, non seulement il me trouve faible sur la question de la stratégie industrielle de la France, mais un peu trop lié aux géants du numérique américains, ce qui prouve quand même qu’il n’est pas idiot. Dans son plan de carrière soigneusement concocté, son passage au palais comme conseiller du président, après avoir dirigé le cabinet du ministre de l’Industrie dans un précédent gouvernement, est la dernière marche à franchir avant de viser un poste à la direction générale d’une multinationale.

– Pardonnez-moi, j’étais avec le président d’EDF sur la question des tarifs de l’électricité grand public.

Je lui ai souri avant de m’assurer qu’il avait bien déposé son téléphone dans la boîte prévue à cet effet à l’entrée de mon bureau. Puis j’ai commencé en le fixant :

– J’ai besoin de connaître votre analyse concernant la Chine. Vue de l’intérieur.

– Comment, vue de l’intérieur ?

– Parce que vous avez une position très particulière, me semble-t-il, et cela m’intéresse beaucoup.

– Je ne comprends pas.

– Je vous explique. On me dit de source autorisée que vous cumulez deux emplois, un ici à mon service et un autre au service des Chinois.

Je le vois se vider de sa belle assurance puis se reprendre comme s’il avait trouvé une idée pour s’en sortir.

– Je ne vois pas de quoi vous parlez, Monsieur le président.

– Je vous parle de la plus grosse affaire d’espionnage à laquelle nous ayons eu affaire depuis longtemps dans ce pays, ce n’est pas moi qui le dis, c’est le directeur général de la DGSE, dont les hommes, pendant que vous me parlez, sont en train de perquisitionner discrètement votre bureau ! Je ne sais pas comment je vais gérer politiquement cette histoire, mais pour vous, c’est assurément la fin de votre carrière et probablement de votre liberté pour un moment. Je ne suis pas intéressé de savoir tout ce que vous avez transmis aux Chinois parce que je le saurai sans votre aide, en revanche cela me fascine de savoir ce qui a pu se passer dans la tête d’un homme jeune comme vous, dont le destin était tout tracé, pour agir ainsi. On me parle d’argent mais je ne crois pas que ce soit votre moteur principal. Tout ce que vous direz dans cette pièce restera entre nous. En Chine, pour espionnage vous seriez pendu, vous le savez, et avant, on vous extorquerait des aveux écrits sous la torture. Mais nous sommes dans un pays civilisé et, à ce stade, je veux juste comprendre les raisons de votre défection.

Ses défenses tombent d’un coup.

– Parce que c’est l’avenir ! Les démocraties, européennes en particulier, ne voient pas que cet autre monde prendra le contrôle de la planète d’ici 2050. Le modèle autoritaire va faire table rase de la démocratie qui s’est transformée progressivement en médiocratie. Pardonnez-moi, mais si on en est à élire des dirigeants comme vous sur la promesse absurde de procurer aux jeunes un revenu universel financé par l’exploitation de leurs données personnelles, c’est accablant pour notre pays… La montée des droites extrêmes le montre, le modèle démocratique ne contente plus que ceux qui, par habitude, ont peur de le perdre. Le modèle chinois, c’est l’avènement d’un Homo economicus satisfait par le développement économique et qui échange le mirage de la liberté d’expression, cette valeur illusoire, contre la prospérité assurée par le parti. Dans notre modèle ultralibéral, ce n’est pas vous qui commandez, ce n’est pas le peuple non plus, ce sont les grandes multinationales qui méprisent l’État. D’ailleurs, je ne suis pas dupe, ce qui vous a permis d’accéder au pouvoir, c’est l’aide des géants du numérique, qui ne croient pas à l’État. Sans le deal que vous avez trouvé avec eux, les populistes l’auraient emporté.

– Ce qui aurait arrangé vos amis puisque ce regain de nationalisme en France aurait fait éclater l’Europe. Donc, vous vous êtes rangé naturellement du côté du plus fort…

– Du plus réaliste, je dirais. J’ai choisi le modèle d’une certaine grandeur contre le délitement d’un modèle médiocre et décadent.

Il est soulagé d’avoir formalisé l’essentiel de ses convictions qui l’ont conduit à trahir. Je vois en lui un modèle de technocrate qui n’a qu’indifférence pour les choses humaines et qui ne s’en défend même pas. Quand il me quitte, c’est pour rejoindre son bureau, où des agents opèrent discrètement depuis un moment. Mais évidemment l’incident n’est pas passé inaperçu et je sais qu’il nous faudra communiquer sur le sujet à un moment ou un autre. La petite société politique a horreur du vide.

Je prends conseil par téléphone auprès de Marion, qui pense que s’il y a une certitude sur sa trahison, il faut l’annoncer avant que d’autres le fassent. Mais l’affaire ne peut en rester là et, après en avoir rapidement discuté avec mon conseiller diplomatique, je décide de convoquer l’ambassadeur chinois pour lui annoncer que j’annule une rencontre prévue avec son président dans un mois et demi. Une équipe spécialiste de l’intrusion vient s’assurer que ni mon bureau ni d’autres bureaux n’ont été mis sur écoute. Toutefois, les enquêteurs trouvent dans celui de mon conseiller un appareil de tout dernier cri qui permet d’écouter des téléphones dans un périmètre de trente mètres.

Cette affaire d’espionnage fait beaucoup de bruit au palais. Moins que le suicide de Grossouvre n’en avait fait en son temps sous Mitterrand. L’ami abandonné s’était suicidé comme une maîtresse délaissée à qui son amant avait fait mille promesses avant de se rétracter. C’était une tout autre dramaturgie, beaucoup plus violente, avec tout ce sang et le reste dispersé dans la pièce. Mon conseiller a lui aussi perdu la tête, mais autrement. Il s’est rallié au cynisme triomphant. Et maintenant dominateur. Car, nous, les démocrates, les bien-pensants, les grandes âmes, les cœurs vaillants, avons délocalisé notre production pour profiter des avantages d’une dictature amorale. Au nom du communisme, cette dictature met les travailleurs au pas et leur impose des conditions de travail et des salaires inacceptables pour des Occidentaux. Voilà une vérité que tout le monde sait et qui n’est malgré tout pas toujours bonne à dire.

 

Mon conseiller militaire passe me voir en fin d’après-midi pour évaluer l’ampleur des fuites liées à cette nouvelle affaire.

– Des indices nous font penser qu’il y a aussi un volet militaire important, me fait remarquer ce jeune général (il a juste cinquante ans). Il avait accès à tous les projets de l’industrie de l’armement.

Ça, c’est la mauvaise nouvelle, ce secteur comptant pour beaucoup dans la richesse nationale, et j’en suis, comme mes prédécesseurs, le VRP actif dès que je mets un pied à l’étranger.

– Comment le faire parler ?

– On a des moyens, général ! On peut lui donner le choix entre vingt ans ferme et une peine de principe s’il se met à table.

– Vous pensez qu’on pourra étouffer cette affaire ?

– C’est trop tard, et j’ai besoin de marquer un grand coup, de montrer aux Chinois qu’on sait et qu’on le dit à la face du monde.

– Ce qui est étrange, c’est la concomitance entre cette histoire et des informations ultraclassifiées que le ministre des Armées m’a demandé de vous transmettre aujourd’hui. Ces informations viennent de la direction du renseignement militaire. Je ne sais pas si vous vous en souvenez mais, juste après l’accession au pouvoir de Kennedy, l’état-major des armées était venu le voir pour lui proposer une attaque nucléaire préventive contre l’Union soviétique en arguant qu’à ce moment-là l’avance technologique américaine était suffisante pour gagner la guerre, ce qui n’allait pas durer. Kennedy avait refusé de céder à cette folie. Il se trouve que nous parviennent des rumeurs de l’état-major de l’armée américaine et de la CIA qui vont dans le même sens. Mais cette fois pour anéantir la Chine. Apparemment, certains faucons à Washington sont persuadés qu’une guerre est inévitable avec eux d’ici 2050. Aujourd’hui l’Amérique est encore en avance sur la Chine sur le plan militaire, elle ne le sera plus longtemps…

– J’ai entendu parler de cette histoire concernant Kennedy et son état-major. L’Allemagne a aussi déclenché la guerre en 1914 selon l’idée que si elle attendait trop, la Russie pourrait devenir une puissance imbattable.

– Vous connaissez les faucons américains, Monsieur le président. Ils pensent pouvoir terrasser l’armée chinoise en quelques jours et porter un coup fatal au parti communiste et à ses dirigeants. Mais le problème, c’est que, contrairement à nous et aux Américains, les dirigeants chinois voient loin et, contrairement aux Soviétiques pendant la guerre froide, ils ont vraiment la volonté de dominer le monde. Les Chinois ont su se débarrasser du collectivisme pour n’en garder que l’asservissement des peuples à un capitalisme dominé par le parti. Ils cumulent tous les avantages ! C’est un basculement de civilisation qui se prépare…

– Cette attaque américaine vous paraît probable, général ?

– Pas vraiment, Monsieur le président, ils ont assez à faire avec la Russie pour le moment.

 

La journée se finit avec mes paraphes attendus sur les innombrables documents, décrets, règlements qui me sont soumis. Chez nous, la bureaucratie veut tout régenter. Elle cherche comme un limier les vides juridiques qu’elle pourrait combler à son propre avantage pour maintenir son pouvoir dans l’ombre.

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