2023 - Tsunami
Chapitre 11
La première à avoir eu l’idée de transformer cette aura en candidature présidentielle a été Marion, qui était déjà notre conseillère en communication. Nous étions à table avec Hugo, que la carte du restaurant ne parvenait pas à satisfaire, quand elle m’a lâché :
– Cette découverte vaut de l’or ! Tous les vieux, les bientôt vieux et ceux qui ont peur d’être vieux vont voter pour toi. Et si tu parviens à convaincre les jeunes abstentionnistes de se déplacer, tu seras devant au premier tour, loin devant tout le monde. Et le vote ne sera plus ce qu’il est en train de devenir : une affaire de vieux. Ce serait marrant, non ?
Hugo a acquiescé avant d’ajouter :
– D’ailleurs, maintenant qu’on l’a vendue, la société n’offre plus grand intérêt pour toi. Tu es multimillionnaire, qu’est-ce que tu vas faire d’autre qui corresponde à une vraie ambition ?
Comme j’avais l’air de douter, il a insisté.
– Si, si, je t’assure.
Avoir réussi dans les affaires, s’être constitué une fortune en partant de rien, n’est pas ce qui impressionne les Français : au contraire, ils y voient quelque chose de profondément suspect. Toute règle a ses exceptions : footballeur, rappeur, chef de gang… J’en ai conclu qu’il me fallait investir une partie de mon argent dans le football. C’est ainsi que j’ai procédé, sur les conseils de Marion, en prenant des parts d’un club de première division. N’ayant pas d’enfant à faire figurer près de ma femme et de moi dans Paris Match, j’ai par ailleurs fait une dotation généreuse à une ONG qui se charge d’aider les populations, les enfants en particulier, des zones touchées drastiquement par le réchauffement climatique. Du coup, je me suis pavané à nouveau, avec ou sans ma femme, dans pas mal de magazines, j’ai fait plusieurs émissions de télévision en vue où j’ai essayé de paraître le plus naturel possible. Je dois dire qu’au vu de ma réussite, jamais les journalistes n’ont eu le moindre doute sur ma capacité à gérer un pays. Nous avons beaucoup insisté sur le fait qu’Hugo et moi avions décidé de ne pas rester aux États-Unis pour développer cette technologie, ce qui m’a valu beaucoup de sympathie dans le registre du « produire français ». Sur ce sujet, je n’ai été contrarié que par un journaliste lors d’une émission :
– Pourquoi avoir choisi des géants du numérique pour racheter vos parts ?
Je crois que je m’en suis plutôt bien sorti :
– La question de la longévité, et même de l’éternité s’agissant de Google en particulier avec ce qu’on appelle le transhumanisme, est centrale dans les objectifs des géants du digital et c’est eux seuls qui ont les moyens financiers de mener à bien cette ambition qui va à terme profondément transformer nos perspectives en nous permettant de vivre plus longtemps et en bien meilleure santé.
– Cela veut dire que cette société de la domination du numérique, vous l’approuvez ?
– Est-ce qu’on a le choix ? Cette technologie est venue des moyens de communication de l’armée américaine avant de se décliner pour le civil. Ce que je regrette, c’est qu’on en ait fait un moyen de surveillance des individus et un vecteur d’acharnement commercial, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il existe bien des avantages pour contrebalancer ces défauts. Pratiquée avec intelligence et modération, cette technologie nous apporte beaucoup et ce qu’elle nous enlève, c’est parce que nous l’acceptons. Mon principal regret, c’est que cette révolution technologique ne soit pas venue d’Europe. Ses dirigeants ont été incapables de comprendre ce qui se tramait et ils ont laissé s’installer une hégémonie américaine et chinoise avec laquelle nous sommes bien obligés de composer.
C’est ainsi que je me suis fabriqué un look de président sur fond de charisme et de désinvolture. J’étais encore – relativement – jeune et je donnais le sentiment d’être prêt à tout donner pour les autres. Seul bémol, ma relation avec ma femme.
Nous n’étions pas sur le point de divorcer mais l’essentiel de ce qui nous avait liés semblait nous avoir abandonnés. Nous avions un désaccord profond sur un engagement essentiel qui avait désamorcé des sentiments amoureux déjà érodés par le temps. Mais parce que nous sommes l’un et l’autre des gens raisonnables, nous avions entre nous ce que les Anglo-Saxons appellent un « deal ». Féministe résolue, Vanessa n’avait absolument pas l’intention de devenir ma première dame. Elle trouvait humiliant et terriblement représentatif de la domination masculine d’obliger la femme du président à se faire déguiser par les grands couturiers à la mode pour assister à des soirées caritatives, d’autant qu’elle détestait la charité, ce blanchiment de conscience des régimes économiques imparfaits.
Bref, ma femme voulait continuer sa carrière comme si de rien n’était. Elle voulait rester indépendante. Comme rédactrice en chef de la rubrique « France » dans un magazine réputé, elle intervient aussi régulièrement sur les plateaux de télévision, où son avis est recherché. Il lui arrive également d’être sollicitée lors de grandes émissions politiques sur le service public.
Ce n’est qu’après avoir longuement discuté avec Hugo et Marion que je lui avais fait part de mon projet de candidature. C’était dans un restaurant au pied de notre appartement dans le VIe, où nous avions nos habitudes, le plus souvent le vendredi soir. Ce moment était celui où l’on se retrouvait après s’être évités toute la semaine. Le jour de bouclage de son magazine lui imposait souvent de rédiger ses articles le week-end. J’en profitais pour me reposer, lire un peu, regarder des séries sur les plateformes, me tenir informé. Il m’arrivait parfois de me rendre à une exposition. Je ne sais plus si j’en avais conscience à l’époque ou si je l’ai analysé depuis, mais notre couple avait quelque chose d’artificiel.
Il l’était d’une certaine façon depuis que notre combat pour enfanter avait pris fin. La procédure avait été aussi longue que celle pour une condamnation à mort aux États-Unis et, le dernier recours tombé, il avait fallu se rendre à l’évidence : Vanessa était absolument stérile. S’est ensuivi un long moment de solitude commune, le sentiment inavoué de suivre une voie sans issue et une obsession. Je n’étais plus du tout au centre de ses préoccupations, ce que je comprenais très bien, même si, pour être sincère, je ne partageais pas cette nécessité. Affirmer que je n’aime pas les enfants serait excessif. Il est plus juste de dire qu’à cette époque-là, rien ne me poussait vers eux, pas même cette capacité à m’attendrir sur des petits monstres prêts à vous pourrir la vie. Mais concevoir des enfants me paraissait néanmoins dans l’ordre des choses, particulièrement pour Vanessa qui, bien qu’à peine plus portée que moi sur ces petites créatures, y voyait un modèle de réussite en soi. L’échec a été d’autant plus dramatique qu’il a révélé des malformations intimes.
Nous avons vécu ces moments dans une apparente indifférence qui trompait tout le monde sauf nous. Nous avons subitement arrêté de faire l’amour, comme si la nécessité de l’acte avait été liée toutes ces années au besoin de nous reproduire. Ni l’un ni l’autre ne s’en est offusqué. Puis nous avons repris, sporadiquement. Ensuite, Vanessa s’est mise à multiplier les sautes d’humeur à mon égard, comme si elle cherchait à me faire payer quelque chose dont je n’étais pas responsable. J’ai fait le dos rond, comprenant sa douleur, et je crois qu’elle m’en a été reconnaissante, puis nous avons discuté d’une nouvelle perspective, celle d’avoir un enfant par l’association de mon sperme et d’une mère porteuse.
Philosophiquement, Vanessa appartient à cette catégorie d’intellectuels qui pensent que l’être humain est fait de culture plus que de nature. Qu’importe donc qu’un enfant soit de son sang pourvu qu’elle lui fournisse l’essentiel, c’est-à-dire une éducation. Qu’il soit génétiquement mon enfant n’ajoutait rien pour elle si ce n’est l’espérance de retrouver chez lui des bribes du caractère ou du physique qui l’avaient charmée chez moi. Nous avons vécu la grossesse de la mère porteuse dans une relative sérénité, rassurés sur le fait que nous allions rejoindre le troupeau des parents épanouis.
Et puis la pression des événements s’est accélérée.
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