2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 15 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 14

 

À l’occasion de cette vente aux géants du digital, j’ai eu l’occasion de fréquenter une haute société qu’on ne voit pas de l’extérieur. Nous avons créé des liens comme on en crée aux États-Unis. Des affections précipitées qui s’effacent dès que vous n’avez plus de relations d’intérêt, comme si l’être humain dissimulé derrière l’entrepreneur n’existait pas, ou plus précisément comme si l’être humain n’existait que pour l’entrepreneur. Je suis donc retourné voir mes interlocuteurs, une fois ma décision prise de me présenter à la présidentielle. Ils ont accueilli la nouvelle avec un enthousiasme proportionné à leur espérance de gain.

Je les ai revus à San Francisco. Il y a là une rue qui concentre la plus grande richesse mondiale, des milliers de milliards de dollars issus du développement numérique aux mains de jeunes mâles blancs faussement affables et décontractés, avatars d’eux-mêmes, l’humanité en moins, et qui forment, quoi qu’on en dise, le cœur du marigot digital.

La rue adjacente contraste avec celle où s’est tenue ma réunion parce qu’on n’y voit que des Noirs à l’état de misère, défoncés au crack du matin au soir, comme si l’extrême pauvreté qui y est exposée servait à maintenir la motivation des employés des majors du numérique, selon le principe que l’on ne peut se motiver pour s’élever que si on sait jusqu’où on peut déchoir.

Lorsque j’étudiais aux États-Unis, San Francisco était ma ville américaine favorite. Je lui préférais Vancouver, au Canada, pour la nature qu’elle offre, mais San Francisco a un charme européen particulier, et comme à New York, l’impression de civilisation qu’on en retire ne vaut pas pour tout le territoire américain. On s’y sent loin des attardés armés jusqu’aux dents qui se croient perpétuellement menacés pour le peu qu’ils ont et qui brandissent un Dieu à l’odeur de placard humide en oubliant que le Christ ressemblait à tout sauf à un porte-avion. Ils sont un peu le cauchemar du rêve américain, ces types qui pensent qu’une élection qui ne favorise pas l’extrême droite populiste est forcément volée. Cette masse active de paranoïaques se sent agressée par tout le monde, sauf par une frange de républicains qui, avec leurs amis industriels corrompus, leur font les poches pendant qu’ils regardent ailleurs. Ils chialent à la vue du drapeau américain mais un enfant mort en Irak sous les bombes n’est pour eux qu’une perte collatérale. On en trouve des comme ça de l’autre côté de la baie, vers Oakland, mais à San Francisco ils sont plus discrets.

On dit souvent que les génies du numérique, à l’image de Steve Jobs, venaient de la contre-culture américaine des années soixante, ce moment béni des dieux où on a senti, même fugacement, la possibilité d’une alternative au système. Ces petits surdoués ont donné aux gens un autre pouvoir que celui d’acheter indéfiniment : celui de s’exhiber, de s’agiter sur les réseaux sociaux, de se libérer de leurs frustrations. Le marché est plus fort que tout. Ces types l’ont compris en organisant la plus grosse machine à vendre de tous les temps, basée sur l’esprit archaïque de ceux qui la font prospérer.

C’est à eux, qui ont payé cash mes parts dans notre entreprise, qu’on est allés rendre visite, Marion et moi. Les considérer lucidement ne m’empêche pas de mesurer leur utilité. Marion ne me quittait plus depuis qu’elle m’avait convaincu de me lancer. Elle avait balayé d’un geste vif les objections de ma femme et je dois reconnaître qu’elle était la première personne à vraiment croire en moi, au-delà de ce personnage ordinaire dans lequel on essayait de me cantonner depuis ma naissance.

Mes interlocuteurs nous ont, à ma grande surprise, invités dans un restaurant chinois où j’avais mes habitudes quand j’ai étudié un temps à Berkeley. Les meilleurs restaurants de Chinatown sont évidemment ceux où les clients sont tous des Chinois. M’étonnant de cette coïncidence, j’ai vu sur le visage du représentant d’Alphabet s’épanouir un large sourire partagé par les autres participants au déjeuner. Une fois assis, il m’a éclairé sur ce choix inattendu :

– Je savais que cela vous ferait plaisir et que cela vous rappellerait de bons souvenirs.

– Comment vous le saviez ?

– Pour trouver votre restaurant préféré, on est allés dans votre historique de consultations internet, dans vos mails…

C’était évident, mais l’entendre dire, c’est autre chose. En fait ces gens connaissaient tout de ma vie, de ma sexualité, de mes affections, de mes inimitiés, de mes habitudes de consommation, de mes obsessions, de mes névroses et, face à ma demande, ils ne s’étaient pas privés de parfaire un profil psychologique déjà établi lors de notre deal. J’ai compris que je ne pouvais leur mentir sur rien parce qu’ils savaient tout, qu’ils lisaient en moi à livre ouvert. Après les plaisanteries d’usage bientôt évaporées dans les effluves de la cuisine chinoise, j’ai pris la parole pour leur expliquer ma stratégie :

– J’ai besoin de vous pour me faire élire, et c’est dans votre intérêt que je le sois. Les jeunes ont perdu non seulement le sens de la chronologie mais aussi la mémoire, celle de leurs aînés qui savaient à quoi conduisaient l’intolérance et la désignation de boucs émissaires. Aujourd’hui, jamais autant de connaissances n’ont été disponibles, mais elles ne ruissellent nulle part… Pour éviter que les jeunes votent par accident pour les démagogues, il faut des arguments concrets. Aujourd’hui, je veux créer un revenu digital universel minimum pour les jeunes. Avec cet appât, je vais les amener à voter. Si vous m’aidez, vous aurez un ami à la tête d’un des pays les plus importants de l’Union européenne. Ce qui veut dire que je serai vigilant sur les contraintes que veut faire peser sur vous, à Bruxelles, la Commission, tant sur les contenus que sur la fiscalité. Et je favoriserai les transferts de CO des industries fossiles vers vous. 2

À cet instant, je songeais à la quantité d’énergie nécessaire pour faire tourner et refroidir leurs milliers d’ordinateurs sollicités entre autres par la cinquantaine de milliards de consultations de sites pornographiques chaque année, auxquelles s’ajoutent d’autres milliards de consultations d’hommes qui s’inquiètent de la longueur de leur sexe après avoir vu celui des acteurs pornos. Pendant ce temps, des milliards de femmes beaucoup moins préoccupées par la question consultent des sites où évoluent des chatons. Je l’ai pensé mais j’ai gardé pour moi mes fines analyses.

– Voilà, si cela vous convient, je compte sur votre aide pour convertir l’opinion à ma candidature comme vous l’avez fait pour le Brexit, en favorisant sur les réseaux sociaux tout ce qui va dans mon sens et en gênant la circulation de tout ce qui m’est défavorable.

Marion a poursuivi :

– On peut aussi imaginer une circulation d’informations en faveur d’Alexandre. Je me souviens que pour le Brexit vous aviez fait circuler en boucle l’idée que le coût de l’Union européenne pour les Anglais, c’était l’équivalent de dizaines d’hôpitaux en moins chaque année dans le pays. Mais évidemment le message ne disait rien de l’argent versé aux Britanniques par l’Europe !

Nous n’avons pas eu besoin de sceller formellement notre accord, il s’est imposé comme une évidence. Nous avons ensuite discuté. L’un d’eux s’est exprimé sur leur stratégie, qui était de pousser les individus à moins de mobilité pour augmenter leur temps de consommation digitale. Il est revenu sur la divine opportunité qu’avait représentée l’épisode du Covid quelques années avant, quand, grâce à la crise sanitaire, les États avaient basculé dans le tout-numérique avec l’assentiment inconditionnel de leurs dirigeants, qui y avaient vu la seule façon de sauver l’économie, et donc la civilisation.

– Nous avons gagné dix ans parce que l’idée de l’immobilité a fait son chemin. Maintenant les gens ont compris que voyager physiquement menace la planète, ce qui explique leur engouement pour la réalité virtuelle.

J’avais fait l’expérience du cybervoyage avant de venir à San Francisco. Équipé d’un casque avec un écran, j’étais devenu un autre moi-même, parcourant les étendues sauvages de Patagonie avec ma femme à côté de moi reconstituée sous la forme d’un avatar qui parlait et pensait comme elle. Tout cela sans parcourir un mètre, sans utiliser un litre de kérosène et sans savoir combien de kilos de CO étaient utilisés pour atteindre une 2 réalité virtuelle aussi aboutie.

Le rêve, quoi !

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