2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 44 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 43

 

 

Les deux jours suivants, les réunions se multiplient avec les acteurs de la force publique. Tout l’Intérieur défile devant moi d’une humeur maussade parce que chacun se prépare au pire et se demande comment il va protéger sa carrière et ses ambitions si l’événement tourne mal. Pour finir, je subis un exposé détaillé de la façon dont on pourrait m’évacuer par les souterrains de l’Élysée si le cordon de sécurité autour du château venait à être submergé. Cette succession d’entretiens, de conciliabules et d’échanges d’informations ne nous fait pas avancer mais permet à chacun de se rassurer par sa participation à l’impuissance collective.

 

Adèle resurgit subitement dans ma vie agitée. Selon Marion, par je ne sais quel prodige, elle serait au courant de la relation pour le moins épisodique que nous entretenons tous les deux. Marion a, comme prévu, coupé les ponts avec elle. Celle-ci, sans ressentir à proprement parler de jalousie, souffre d’un sentiment d’exclusion et menace Marion de la désigner comme bénéficiaire de la poudre qu’elle transportait, ce qui ne manquerait pas de relancer l’affaire et de la rapprocher encore un peu plus de moi. Au point où on en est…

 

On se serait cru un dimanche d’élection quand le candidat sait qu’il ne peut plus rien faire. Sauf qu’on était samedi et que deux millions de Français se rassemblaient pour manifester « leur inquiétude et leur colère ». Des enquêtes d’opinion montrent que dans leur grande majorité, les Français sont heureux. Comment ce bonheur, cette inquiétude et cette colère, et une consommation record d’antidépresseurs, s’articulent-ils ensemble ? On peut l’analyser en se disant que cela ne concerne pas forcément les mêmes personnes, ou alors que la crainte de voir son bonheur s’échapper crée de l’inquiétude et de la colère devant l’absence de réponse de l’État à cette angoisse. Pour la dépression, en règle générale, sauf traumatisme particulier, on sait qu’elle provient souvent d’une incapacité à accepter le monde tel qu’il est et du sentiment d’impuissance à le changer. On en vient ainsi à se punir soi-même en se dépréciant. De l’embrasement des gilets jaunes, il n’est resté au fond que le dénouement médiocre fait d’aides bricolées dans l’urgence et d’un abandon vaguement honteux de toute idée de taxe carbone. Le mouvement qui se fédère sous mes yeux n’a guère plus d’avenir.

Nous sommes trois, Sénéchal, le shiba inu et moi, à passer la journée dans mon bureau au téléphone et devant les chaînes d’information en continu qui dramatisent l’événement au-delà de toute décence. La police, lors de contrôles et de fouilles, a déjà confisqué un grand nombre d’armes ou autres matraques, des nunchakus qui montrent la volonté d’en découdre avec les forces de l’ordre vues comme le bras armé d’un État oppresseur au service des ultrariches. Bon, pas d’armes à feu à ce stade.

On n’en est pas encore au tsunami mais c’est quand même la première grande manifestation de mon mandat et j’ai vraiment le pressentiment que les événements vont mal tourner, mais jusqu’où ? Pour se détendre on se congratule, avec le secrétaire général de l’Élysée, du succès de notre contre-offensive contre Poutine.

– Il m’a convoqué en s’imaginant que j’allais lui donner la recette de l’élixir de jeunesse et le mener tout droit au saint Graal. Je n’avais pas imaginé qu’on puisse se comporter avec autant de morgue entre chefs d’État. Mais j’ai fait arrêter son sbire et on n’est pas près de le relâcher.

– Il va se venger, c’est Ivan le Terrible, dit Sénéchal.

– Je n’ai aucun doute là-dessus.

Je vais allumer une cigarette à la fenêtre de mon bureau et je lui dis en regardant le jardin :

– J’ai vu un homme bestial au sens où son cerveau n’est articulé qu’autour du pouvoir. Un être humain foncièrement primitif qui marche résolument vers le néant. Avec des gens comme lui à la tête d’États importants, on sait que la question du climat est pliée, qu’on n’évitera pas la catastrophe ! Ma réforme, pour laquelle les gens vont mettre à sac le centre des villes, a, en vérité, toutes les chances d’échouer.

Voilà pourquoi je ne peux pas renoncer.

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