2023 - Tsunami
Chapitre 10
Il en était à son deuxième café, dans lequel il tournait doucement un petit bâtonnet en bois. Il s’est mis à parler sans croiser mon regard comme cela lui arrivait souvent :
– J’ai quelque chose à te proposer. Je crois que le génie génétique est l’avenir de l’homme. Je suis en passe de devenir un des meilleurs en France et probablement aussi dans le monde, sinon je n’aurais pas reçu cette offre.
Hugo n’était pas modeste parce qu’il considérait la modestie comme un mensonge, un de plus, sur ses vraies qualités. Le courrier qu’il m’a tendu venait d’un laboratoire pharmaceutique américain qui lui proposait de l’intégrer dans sa division de recherche pour un salaire qui défiait l’imagination.
– S’ils pensent que je peux réussir chez eux, c’est que je peux le faire tout seul. Enfin tout seul, non, parce que comme tu le sais j’ai quelques défauts…
– Des particularités.
– Enfin… oui, si tu veux. En fait, je ne peux pas monter une entreprise sans quelqu’un qui s’occupe de lever les fonds, d’assurer la relation avec les investisseurs et de la gérer au quotidien pendant que je me consacrerai complètement au développement scientifique. Et je dois avoir pleine confiance dans ce quelqu’un si je veux dormir tranquille. Je sais que si tu es volontiers… je ne dirais pas menteur, tu pratiques une certaine duplicité avec les autres, même si tu ne m’as jamais menti. D’ailleurs, c’est simple, je ne monte cette boîte que si on la fait ensemble. On va lâcher quarante-neuf pour cent aux investisseurs qui vont nous financer et on garde vingt-cinq,cinq pour cent chacun.
Présenté comme cela, le projet m’a emballé. Moi qui ne m’imaginais nulle part, je devenais d’un seul coup indispensable.
La première chose que j’ai faite, c’est écrire à ce laboratoire américain prestigieux pour décliner leur offre d’embaucher Hugo et leur proposer en contrepartie une participation dans notre start-up, ce qu’ils ont accepté après un bref aller-retour à New York où Hugo leur a montré les perspectives scientifiques de notre boîte et moi son business plan, qui pariait sur une valorisation des actions dans les dix ans à plus d’un million de fois la mise initiale.
Les Américains ont cette qualité, ils passent rarement à côté d’une bonne affaire, mais comme ils n’ont aucune confiance dans la France, parce qu’ils n’y voient qu’une hybridation malsaine entre un fond de pensée marxiste et un amour invétéré de la rente, ils nous ont demandé de mettre la holding détenant les actions dans un pays à la fiscalité plus incitative, comme ils disent. Chez nous, ces pays-là portent un autre nom. Celui du labo américain comme partenaire fondateur a fait mouche auprès d’autres investisseurs qui sans sa présence auraient été plus frileux. Boucler ce tour de table en faisant respecter nos intérêts a été ma première réussite professionnelle. Enfin, l’argent arrivait ! Au moins pour une bonne dizaine d’années !
Et nos vieux dans tout ça ? On y arrive.
Il suffit pour cela de savoir que le travail du génial Hugo sur les cellules souches fait que dans les cinq ans à venir, au plus tard, notre société sera capable de mettre sur le marché des protocoles médicamenteux qui permettront de rajeunir nos cellules d’environ trente pour cent. Les géants du numérique ne s’y sont pas trompés puisque l’année dernière, Hugo et moi, nous leur avons revendu nos actions de la société pour un montant colossal qui toutefois reste secret.
Ce que mon ami est parvenu à accomplir sur le plan scientifique est une avancée aussi considérable que les premiers pas sur la lune. Supérieure même puisque, si elle ne nous promet pas l’éternité, elle nous assure de rajeunir, un progrès encore plus formidable que le pas en avant d’Armstrong. Pour les gens ordinaires, le mérite m’en est revenu autant qu’à Hugo, ce qui est injuste, mais pour eux, difficile de savoir qui est responsable de quoi, c’est notre société, dont nous avons été les deux fondateurs, qui promet cette avancée majeure qu’aucun grand scientifique n’a remise en question. Quand nous avons approché de l’élection, il s’est trouvé que, comme Thomas Pesquet s’il avait voulu se présenter, j’étais devenu une sorte d’icône de la science positive, un porteur de bonnes nouvelles au milieu d’une constellation d’autres, mauvaises. Beaucoup de gens s’ennuient profondément dans la vie, mais rares sont ceux qui souhaitent la raccourcir. Tous les hommes et les femmes vivant aujourd’hui verront leur espérance de vie augmenter de vingt à vingt-cinq ans, ce n’est pas rien ! Qui ne serait pas sensible à une telle promesse ?
Quand la nouvelle s’est répandue dans les médias, nous avons accédé immédiatement, Hugo et moi, au statut d’icônes tech, de bienfaiteurs de l’humanité. Pas un journal ne sortait sans que quelque part y figure notre photo. Nous avons donné ensemble ou séparément plus d’une centaine d’entretiens et participé à une trentaine d’émissions télévisées, pas seulement en France mais aussi à l’étranger. Seuls les politiques ont réagi dubitativement, non parce qu’ils contestaient la réalité de cette avancée, mais très vite au contraire parce qu’ils en ont mesuré les conséquences sur les grands équilibres économiques et le système des retraites en particulier.
Mais il était trop tard pour nous arrêter.
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