2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 17 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 16

 

Imposer l’individu en fonction de son impact sur l’environnement est une véritable réforme. Je le lis sur le visage des ministres, qui commencent à anticiper les réactions épidermiques des uns et des autres. Contraintes, sanctions, récompenses, ils sentent déjà le vent de la contestation se lever. Mais depuis que les révoltes minoritaires ont majoritairement envahi les médias, l’équilibre des forces s’est considérablement modifié, au point de rendre explosive la réforme la plus anodine. Plus personne ne souhaite se risquer à changer quoi que ce soit. Chaque ministre voit à quelle frange de la population, à quelle sorte de lobbies tenaces et hargneux, dont l’essence même est de plier l’intérêt général à leurs espérances de gain, il va être confronté à cause de cette réforme. Certains se préparent déjà à toutes les exceptions possibles pour soulager leurs inquiétudes. Ces puissances trouveront dans un peuple exaspéré un allié inespéré pour tenter de balayer tout changement annoncé. Et j’ai vu, à l’accablement qui submerge l’enthousiasme dont ils voudraient faire preuve, que ce projet-là menace une multiplicité d’intérêts habitués à faire semblant de lutter contre le réchauffement climatique.

Seules les mesures de « protection » à court terme parviennent à se faire un chemin dans les consciences des citoyens sans les offusquer. Mais dès qu’on parle de changements profonds, il n’est plus question que de craintes viscérales, de peurs, d’angoisses irrationnelles. Le citoyen « pusillanime et mou », pour reprendre l’expression de Tocqueville, se fonde dans le consommateur compulsif que le manque de ruissellement de la connaissance ne parvient plus à élever au-delà de ce déterminisme.

Cinq mois de pouvoir n’ont pas entamé ma lucidité, même s’ils ont nourri une forme de pragmatisme qui pourrait parfois passer pour du cynisme. En fait, je crois avoir évalué mes contraintes sans illusions. La concentration des pouvoirs dont je bénéficie ne me permet pas de changer profondément les rapports économiques. Si les Américains ont autant milité pour le libre-échange et la mondialisation, c’était bien pour limiter le champ d’action des États. À cela s’est ajoutée l’Europe libérale, qui a donné aux individus le sentiment d’être pris dans un système économique universel auquel la Corée du Nord est à peu près la seule à échapper, alors que partout ailleurs, les systèmes politiques démocratiques ou autoritaires confortent cette immense foire du consumérisme. Dans le passé, tant de convictions ont fini en regrettables arrangements que j’ai décidé d’imposer cette loi, sans jamais reculer.

 

Mon conseiller sécurité me rejoint dans mon bureau, où je prends en réfléchissant la mesure de l’adversité, et me dit que le directeur de la DGSE, notre service de renseignement et de sécurité extérieure, souhaite me voir pour une affaire grave et urgente. Il est là moins d’une demi-heure après que j’ai donné mon accord pour cette entrevue. Barasson a été nommé à ce poste par mon prédécesseur et je n’ai pas l’intention de remplacer ce diplomate spécialiste du Moyen-Orient dont j’aime l’humour et la distance apparente qu’il prend avec sa fonction, sans que le sérieux de celle-ci en pâtisse le moins du monde. Nous n’avons jusqu’ici été confrontés ensemble à aucune crise majeure, ce qui a beaucoup facilité notre bonne entente. J’ai confiance dans nos services de renseignement mais je m’en méfie tout de même parce que leur pouvoir est tentaculaire. Et leur capacité d’intrusion dans les moindres détails de mon existence, spectaculaire. J’ai d’ailleurs pris un conseiller extérieur pour la sécurité de mes communications.

Barasson est aussi grand que moi et un peu dégingandé. Une fois la porte fermée, et que nous sommes seuls, il attaque bille en tête :

– Monsieur le président, je ne vous le cache pas, j’ai besoin de votre approbation pour une opération, disons, spéciale…

Je souris à cette perspective avant de l’engager à poursuivre.

– Jusqu’ici nous avions considéré comme disparue, sinon morte, une djihadiste qui avait eu un rôle influent dans la préparation des attentats de 2015 en France. Il se trouve qu’elle était prisonnière des Kurdes depuis la chute de Mossoul, avant de parvenir à s’échapper. Puis, avec l’aide de ce qu’il reste de Daesh en Irak, qui est plus important qu’on ne veut bien le dire, elle a changé d’identité, ce qui lui a permis de vivre une douzaine d’années sous nos radars. Elle a été tardivement repérée par nos services comme ayant franchi la frontière entre la Turquie et la Grèce et elle est réapparue à Paris sous une nouvelle fausse identité, française cette fois, afin de se faire hospitaliser dans un hôpital pour des problèmes rénaux qui ont nécessité une intervention chirurgicale lourde.

– L’intervention est réussie ?

– À ma connaissance, oui. Nous voilà placés devant une alternative. Bien sûr, nous pouvons attendre qu’elle soit guérie pour la faire arrêter puis juger. Le seul bénéfice que l’on pourrait tirer de cette option serait de la faire parler, mais elle n’a plus grand-chose à nous apprendre que nous ne sachions déjà. En prison, c’est certain, elle va participer au travail de recrutement et d’embrigadement de djihadistes. En gros, on ne veut pas d’elle ici. En l’éliminant purement et simplement, on envoie le signe à son camp que la méthode douce n’est pas votre style.

– Vous envisagez quoi ?

– Simple, on empoisonne sa perfusion.

– Je comprends.

– L’avantage, on est débarrassés d’elle. L’inconvénient, c’est qu’en éliminant quelqu’un sur le territoire français, on procéderait à une opération illégale pour la DGSE. Comme on n’a pas très envie d’en parler à d’autres…

– Et moi, si j’autorise l’action, c’est légal ?

– Non. Avant que vous preniez votre décision, je dois vous préciser que cette femme est une criminelle redoutable mais qu’il sera difficile de constituer un dossier assez solide pour que des juges l’enferment à perpétuité. Moi, je la vois sortir dans cinq ans au plus tard et je peux vous garantir que d’ici là, elle n’aura pas été déradicalisée, sauf à lui passer le cerveau à l’eau de Javel, mais ce ne sont pas nos méthodes.

Barasson est de plus en plus détendu. Je le vois s’épanouir dans le fauteuil Louis XVI dans lequel il est assis comme s’il était dans un canapé au bar du Plaza.

Pour ce genre de problème qui nécessite une confidentialité absolue, je suis complètement seul. Je ne peux m’en ouvrir à personne. Et là, pour la première fois de mon mandat, on me demande le droit d’exécuter quelqu’un. J’ai toujours su que ce genre de situation faisait partie de ma charge mais rien de tel ne s’était produit jusqu’alors. J’ai quelques minutes pour comprendre. Et prendre ma décision. Le premier réflexe, c’est de se demander ce qui se passerait si cela se savait. Le président de la République a ordonné l’exécution d’une femme sur le territoire national, une djihadiste certes, mais une femme. Et française en plus.

– Mais dites-moi, elle a des enfants ?

Barasson opine du chef.

– Trois. D’un ingénieur de Daesh, spécialiste d’internet tué dans une attaque de drone américain sur nos indications de localisation.

– Où sont ces enfants ?

– Chez leur grand-mère, à Bondy.

– Et… selon vos informations cette femme est vraiment une… comment dire, méchante ? Pas une once de remords ?

– Quand elle était en Irak, elle a fait exécuter deux femmes qui ne croyaient plus à la fable et qui voulaient rentrer en Europe. Elle les a dénoncées et elles ont été abattues dans l’heure.

Je l’écoute et j’essaye de réfléchir rapidement. Nous sommes en démocratie, la peine de mort est abolie depuis 1981 pour tout le monde quelle que soit l’horreur des crimes commis. Mais on ne peut pas envisager dans son cas une justice équitable. À l’évidence, elle représente toujours un danger majeur pour nos compatriotes.

Si je refuse son exécution, le patron de la DGSE et ses collaborateurs me considéreront comme un faible. Comme tout président, je sais que se mettre le renseignement à dos ouvre une mauvaise perspective pour le reste du mandat. Ces gens-là sont pour beaucoup des militaires et ils méprisent la lâcheté des civils quand la nation est menacée. Et de fait elle l’est, cette femme en faisant parler d’elle va réveiller des sentiments qu’on préfère oublier. Depuis que j’ai été élu, nous n’avons eu aucun attentat sur notre sol, mais nos services en ont déjoué deux, de taille. La facilité avec laquelle cette femme s’est trouvé une identité avec de faux papiers montre que des réseaux sont actifs et qu’elle n’est pas revenue les bras croisés.

– Vous n’auriez pas une photo d’elle par hasard ?

– Euh… non, pourquoi ?

– Comme ça, je voudrais voir son visage avant de me décider. Il me reste quelques questions en suspens, et je me disais que j’y trouverais peut-être la réponse. J’ai combien de temps ?

– Elle est sortie du bloc, il y a (il regarde sa montre) une vingtaine de minutes. Je préférerais faire passer sa mort pour un choc post-opératoire mais… Et puis humainement j’aimerais mieux qu’elle ne se réveille pas. Mes hommes sont prêts à intervenir.

– Comment ?

– Une infirmière travaille pour nous. Elle va mettre ce qu’il faut dans la perfusion. C’est un produit difficile à identifier en cas d’autopsie. Mais je ne vois pas pourquoi il y aurait une autopsie.

– Bon.

Je me lève et je tourne un peu dans la pièce, pris d’un sentiment que je n’avais jamais éprouvé jusque-là à ce point, celui de la solitude absolue. Il y a à peine six mois, rallonger la vie était la promesse sous-jacente de mon engagement, maintenant on ne me demande rien de moins que de la raccourcir. Oui, je sais, c’était prévisible. La responsabilité d’homicides programmés fait partie de la fonction. La sérénité des jardins de l’Élysée contraste avec cette rude perspective. Et cela ne m’aide pas. Je tue certes au nom de la nation tout entière mais je tue quand même. Si je ne voulais pas vivre de tels cas de conscience, il ne fallait pas être là.

Je pourrais communiquer ma décision à Barasson en regardant le jardin, dos tourné, mais je préfère revenir à mon bureau pour lui faire face et lui montrer ma détermination.

– Faites ce qui vous semble nécessaire, vous avez mon soutien.

 

Barasson m’a appelé juste après le déjeuner, que j’ai pris seul, pour m’informer que ma décision avait bien été exécutée et qu’à ce stade on ne rencontrait aucune difficulté.

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