2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 19 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 18

 

Au moment où tout paraît calme, un conflit se réveille dans les hôpitaux. Mon conseiller social, que j’utilise d’une certaine façon pour prendre la température du pays, est convoqué.

– Il fut un temps, dit-il, où on assistait à une véritable lutte idéologique. C’est fini. Maintenant les extrêmes alimentent une révolte permanente relayée par leurs électeurs mais aussi par ceux qui ne votent pas. Elle s’autoalimente sans véritable espérance de renverser un système qui reste quand même avantageux.

– Alors, pourquoi ce climat éruptif ?

– Il subsiste chez nous une tradition de bas salaires dans beaucoup de secteurs, un antagonisme irréconciliable entre le capital et le travail avec de grands privilèges dans chacune de ces catégories. Depuis quelques années, on assiste à une colère latente généralisée. Intersectionnalité des luttes. Le volcan bouillonne. Ses projections, si violentes puissent-elles paraître, s’éteignent rapidement à la faveur de mesures ponctuelles… Tout cela est à l’image des réseaux sociaux, qui autorisent à aboyer, à hurler, à insulter sans véritables conséquences. L’intersectionnalité a créé un phénomène totalement nouveau en associant des colères parfois contradictoires. Par exemple, ceux qui trouvent l’énergie trop chère défilent désormais aux côtés de ceux qui trouvent que l’État fait des efforts insuffisants pour dissuader les Français de consommer de l’énergie, propension funeste pour le climat. Ce qui transparaît, c’est qu’il importe peu que la cause soit commune, du moment que la colère l’est…

Bellot est un homme plutôt râblé, au visage lisse, le front luisant, affublé d’un fort accent du Sud-Ouest qui le rend sympathique. Il possède un véritable esprit de synthèse curieusement couplé avec un sens du détail qui fait que rien ne lui échappe. Mon projet de loi l’inquiète. Cette inquiétude se lit sur son visage aux plis généreux.

– Je pense qu’on va avoir beaucoup de monde dans la rue. Plus ou moins consciemment, une frange de la population se rend compte qu’elle abdique sa liberté contre plus de sécurité. Je dirais que ce sera d’autant plus violent que la réforme ne garantit pas que nous allons éviter le réchauffement. En revanche, c’est un pas vers ce que la Chine a mis en place : un crédit social, où le citoyen est noté pour tous ses faits et gestes pour être ensuite récompensé ou réprimandé. Il risque d’y avoir beaucoup de gens dans la rue.

– Ce ne serait pas la première fois. Ce n’est pas parce qu’on vit désormais avec une caisse de résonance que le bruit initial a été émis par la majorité des gens. Les réseaux sociaux ont imposé le principe des minorités bruyantes mais il n’y a rien d’injuste dans mon projet, je demande seulement au consommateur de redevenir un citoyen.

– Pardonnez-moi, mais le numérique s’en sort bien.

– Je n’ai pas le choix.

Notre conversation est interrompue par ma secrétaire qui m’annonce que Barasson, de la DGSE, est en ligne et me demande en urgence. Mon interlocuteur se lève, s’éclipse discrètement en essayant de gommer d’un sourire son air circonspect et referme délicatement la porte derrière lui.

J’entreprends Barasson avant qu’il ait le temps de parler :

– Vous avez apparemment occulté une donnée essentielle : la fierté du praticien. Je me mets à sa place, une sommité dans un CHU, une opération complexe mais qu’il maîtrise probablement parfaitement, et cette femme morte sans raison clinique. Et voilà notre professeur de médecine qui se lance dans la théorie du complot. On est mal, non ? C’est un peu le Rainbow Warrior version Hippocrate. Ma première opération homo va être feuilletonnée façon Breaking Bad !… Quelle consécration !

Je dis tout cela sans colère. Le ton n’est pas celui du reproche, j’essaye seulement de prendre un peu de distance et de donner de la légèreté à une situation tragique. Je poursuis :

– Je n’avais jamais tué personne avant, vous savez pourquoi ? Parce que j’étais certain de me faire prendre. Et c’est ce qui est arrivé. Bon, alors ?

– On va nier, Monsieur le président.

– Sans blague ?! La question, c’est que le procureur va se saisir. Et qu’il y aura forcément enquête et autopsie. Votre infirmière ne lâchera rien ?

– Certain.

– Et le produit létal ? Il n’est pas détectable ?

– Normalement non.

– Il y a cinq mois que je n’ai pas vécu quelque chose de normal.

– De toute façon, personne de sensé ne pourra vous reprocher quoi que ce soit, pas même la droite extrême. Au contraire, je pense que les gens vont dire de vous, si vous me permettez l’expression, « il en a ». Un sondage récent, qui en confirme d’autres, montre que si vous deviez partir, les Français vous remplaceraient volontiers par un général. Vous aurez toujours des bonnes âmes, mais elles s’essouffleront vite. Non, le seul problème que je vois, c’est que les enturbannés pourraient vouloir se venger d’une façon ou d’une autre.

– Des indications dans ce sens ?

– Non, cela reste théorique. En revanche, et cela n’a aucun rapport, j’ai des informations comme quoi les Russes s’agitent sur le territoire.

– Comment ?

– Des entrées d’agents du GRU, le recrutement de nouveaux clandestins, voilà ce qu’on observe pour le moment. Selon nos agents à Moscou, Poutine se préparerait à vouloir vous rencontrer, il réfléchit paraît-il à une proposition, mais je vous demande de garder cela pour vous pour le moment, si on met les Affaires étrangères dans la boucle, cela pourrait être contre-productif, vous comprenez…

Cette nouvelle m’étonne. On sait Poutine enlisé dans des négociations sur l’Ukraine, et plus généralement sur ce qu’il considère comme son périmètre de sécurité, c’est-à-dire des pays qui ne donnent pas le mauvais exemple de la démocratie à leur population sous Prozac. Il a toujours considéré mon prédécesseur comme quantité négligeable et je ne vois pas très bien ce qu’il pourrait attendre de moi.

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