2023 - Tsunami
Chapitre 22
Je dors mal dans l’avion présidentiel, et lors de longs voyages cette fatigue s’ajoute aux autres.
J’ai failli tomber de la passerelle de l’avion, heureusement rattrapé par Gérard, mon garde du corps. Malgré cela je suis heureux de fouler le sol canadien, particulièrement celui de la province de Vancouver. J’ai accepté de longue date ma participation à ce sommet. Un de ces sommets depuis lesquels on voit le monde en attendant d’en redescendre. Le thème ? Le climat ! Mais aussi l’adaptation des grands acteurs économiques à cette noble cause. J’y ai été invité par mes amis des GAFAM pour y donner une conférence.
Le président des États-Unis y est aussi. Une façon de faire connaissance. Nous avons eu l’occasion d’échanger en visioconférence. Le contact s’est bien passé pour la simple raison que je parle couramment l’anglais sans accent français, sujet de son ébahissement, qui a duré plus longtemps que le fond de notre conversation. Il me prend pour un allié, enfin, pour un vassal plutôt fiable. On se retrouve à Victoria, dans l’île de Vancouver, pour un tête-à-tête assez court et chaleureux comme savent l’être les Américains quand ils sont convaincus que cela ne leur coûte rien. Le président qui a succédé à Biden est républicain, très conservateur, beaucoup moins populiste que ne l’était Trump, mais il a dans le regard cette fixité extatique qu’on n’observe en Amérique que chez les croyants les plus exaltés. Quand on se retrouve dans un des salons de l’hôtel luxueux qui nous accueille, il me serra la main longuement comme s’il voulait l’emporter en souvenir. Je suis assez content que nous fassions la même taille, je n’aime pas l’idée d’être toisé, même si c’est rare. Il a pour moi la gentillesse et l’attention que l’on porte généralement à ses fidèles domestiques.
Je lui adresse mes sincères condoléances pour le drame qui s’est déroulé la veille et dont mes conseillers m’ont averti à la sortie de l’avion. Un adolescent de dix-sept ans a débarqué dans un hôpital de Virginie-Occidentale avec un fusil automatique et a tué une quarantaine d’hommes, de femmes et d’enfants, malades et soignants indistinctement. Il me remercie d’un air blasé. On peut le comprendre, un drame de ce genre a lieu environ tous les dix jours sur le territoire américain. En bon défenseur des intérêts de la NRA, le lobby des armes, qui a soutenu son élection, il pense que ces tragédies ne sont pas le fait d’un surarmement des tueurs par la libre circulation des armes mais d’un sous-armement des victimes et il n’a pas hésité à répondre à cette horreur en proposant la création d’une police des hôpitaux. Il y a chez lui quelque chose de l’ordre de la dissociation entre le chrétien qu’il prétend être et le défenseur des flingues, comme si les deux hémisphères de son cerveau ne correspondaient que par intermittence en s’envoyant des signaux dans un morse qu’il peine à déchiffrer. L’une des deux parties de son cerveau a dirigé son doigt vers moi :
– Vous avez vraiment fait du bon boulot en empêchant les prorusses de s’emparer de la France.
Je vois bien, à la façon dont commence notre échange, que la question du climat n’a jamais pénétré son cerveau. Il me donne le sentiment de ne se sentir aucune responsabilité. À la tête de la nation qui symbolise à elle seule ce qu’est la cupidité, il a comme excuse d’être né dans le Nevada, un désert qui l’a toujours été. Lui voit que cela n’a pas empêché d’y créer Las Vegas, la ville où, à condition de ne pas avoir trop d’exigences intellectuelles, on peut s’amuser nuit et jour. Il est là pour soutenir une industrie numérique symbole de la suprématie américaine et rien d’autre. Notre entretien dure un quart d’heure, dont cinq bonnes minutes à nous tripoter devant les caméras. Au milieu de notre tête-à-tête, il m’a fait cadeau d’une information : un de mes conseillers serait très proche des Chinois. Il ne m’en dira pas plus mais je comprends que la suite va se régler entre la CIA et la DGSE. Que le président me l’annonce lui-même, c’est un vrai signe de connivence. Rien à voir avec Trump, qui révélait à Poutine que la CIA avait truffé son entourage de taupes.
Certains emballages vous trompent sur la qualité du produit qui est à l’intérieur, il existe même des gens spécialisés pour ça. C’est un peu la même chose quand on se trouve sur l’île de Vancouver, on a le sentiment de respirer l’air le plus pur du monde alors qu’il est complètement vicié par les centrales thermiques chinoises qui sont juste en face, de l’autre côté du Pacifique. L’air pur n’existe plus, la petite bande d’oxygène qui gravite autour de la planète ne parvient plus à absorber nos déjections.
Je prononce mon discours, que j’ai écrit moi-même dans l’avion, devant une assemblée conquise, même s’il commence par cette phrase mille fois entendue : « La meilleure énergie, c’est celle que l’on ne consomme pas. » J’ai vu quelques visages dubitatifs au premier rang. Car ici, il n’est pas question de remettre en cause la croissance comme modèle mais plutôt de la favoriser sans trop abîmer, si c’est possible, l’environnement. Je n’ai pas l’honnêteté de dire que c’est une chimère et je prends volontiers le parti d’exposer l’idée que la numérisation de notre quotidien, source de savoir illimitée, est la solution pour moins de mobilité, moins d’énergie, plus de sécurité, et que la création d’un monde virtuel est une bonne alternative pour ne pas saccager le monde réel qui nous porte, le temps que l’intelligence artificielle nous transporte vers d’autres galaxies.
L’audience ne s’attendait pas à un discours aussi dense venant d’un chef d’État, pour un objectif attendu : convaincre que nous avons tout intérêt à ce que l’énergie disponible soit concentrée vers le numérique plutôt que vers des industries obsolètes.
Je livre ensuite une courte conférence de presse devant des journalistes du monde entier, qui me mitraillent de questions sur la réforme verte que j’envisage de mettre en place et sur mon projet d’instiller de la démocratie directe avec la création d’une Chambre virtuelle. Il en ressort que je suis le chef d’État le plus à la pointe dans la fusion des intérêts du numérique, du climat et de la démocratie.
Tout auréolé des commentaires élogieux à mon égard sur internet, je reprends l’avion sans avoir pu m’accorder ne serait-ce qu’une heure pour aller voir passer les orques près des côtes de l’île. Je quitte ce continent, mélancolique, comme si une partie de moi-même restait là, celle des rêves de l’Amérique de la côte Ouest, quand, à la fin des années soixante, une génération s’était levée contre la logique productive et destructrice du complexe militaro-agro-industriel. Mais ces jeunes étaient tombés sur bien plus forts qu’eux et s’étaient finalement réfugiés dans le monde proprement virtuel que leur apportaient le LSD et d’autres accélérateurs de l’imaginaire.
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