2023 - Tsunami
Chapitre 29
De retour au palais, le ministre de l’Intérieur et son acolyte de la sécurité intérieure m’attendent pour faire le point à dix-huit jours de la manifestation prévue contre la réforme.
– Depuis notre dernière réunion, les choses ont changé. Le traumatisme de l’assassinat sauvage de cette malheureuse va laisser des traces. Une minorité pense que je suis responsable du passage à l’acte d’un pauvre déséquilibré. J’ai beaucoup réfléchi. Je pense qu’il faut communiquer, profiter du deuil de cette tragédie pour faire savoir qu’on craint un bain de sang. On ne peut pas interdire une manifestation mais on peut dissuader les gens raisonnables d’y aller.
Le ministre de l’Intérieur inspire longuement avant de se décider à parler :
– Ne pensez-vous pas que l’on pourrait surseoir à la réforme pour lancer un message d’apaisement ?
– Non, ce serait prendre notre part de responsabilité dans ce qui vient d’arriver. Ce serait la fin de mon mandat. Il n’en est pas question, que chacun le comprenne.
– Et au niveau de la police ?
– On va les armer jusqu’aux dents, on n’a plus le choix, c’est clair ?
Ce meurtre s’est finalement révélé comme un drame providentiel. La décision s’est imposée à moi. Retirer la réforme serait évidemment la solution la plus simple mais de toute façon il restera toutes les autres colères. Pourtant, il faut bien le dire, la culture des dirigeants d’entreprise, particulièrement des grandes, est de privilégier systématiquement les actionnaires. Les rémunérations mirobolantes, c’est toujours pour eux, c’est ça la vérité. Quant à la masse des salariés, elle est mal représentée par des syndicats qui sont pour beaucoup de véritables dinosaures englués. Il en résulte un clivage insurmontable entre capital et travail. Une convergence des violences sur fond de guerre sociale est en marche.
Je fais reporter un entretien avec un journaliste du Spiegel, le magazine allemand. Je crains de me laisser aller à en dire trop.
Le ministre de l’Intérieur et son directeur de la sécurité intérieure à peine partis, mon conseiller pour les questions de police passe une tête contrariée de ne pas avoir été convié à la précédente réunion pour m’informer que des activistes écologistes radicaux ont attaqué un champ d’éoliennes en construction en Bretagne au lance-roquettes Stinger avant de s’évanouir dans la nature.
– Les éoliennes n’y ont pas résisté, mais on ne déplore aucune victime.
Je ne m’en émeus pas. Je ne suis pas d’humeur. D’ailleurs, je n’ai pas beaucoup de sympathie pour cette façon d’utiliser l’urgence climatique afin d’imposer une destruction des paysages en y enfonçant des blocs de béton et de transformer la nature en stalags de notre bonne conscience.
L’annulation de l’entretien avec le Spiegel me laisse une bonne heure pour échapper à l’hystérie ambiante. Une pile de parapheurs a été posée sur mon bureau, amoncellement de documents qui nécessitent mon approbation. Je procrastine. Et pour fêter cela je mets de la musique. Généralement, j’oscille entre Michel Legrand, Bach, Fauré et des requiems. Rien ne dit plus sur moi que mes choix musicaux mais par chance personne ne les connaît, sinon on lirait en moi à livre ouvert. La musique de L’Affaire Thomas Crown les bons jours, le Requiem de Fauré les mauvais. Je reste une dizaine de minutes les yeux dans le vague à goûter la mélodie de Legrand, quand je suis dérangé par le téléphone. J’hésite à répondre avant de décider de ne pas le faire, mais je suis vite rattrapé par mes obligations. Mon assistante frappe et entre un instant. Sa tête ne laisse pas de doute sur le caractère impératif de sa requête.
– Le directeur de la DGSE désire vous voir.
– Dites-lui de venir…
– Il est déjà là.
Je coupe la musique, contrarié comme un adolescent à qui ses parents ont demandé de baisser le son dans sa chambre.
Il entre et vient s’asseoir en face de moi avant que je l’aie invité à le faire. Je l’interroge du regard.
– J’aurais préféré vous dire cela au téléphone, Monsieur le président, mais cette affaire ne le permet pas.
– Une nouvelle exécution ?
– Pas du tout. C’est un autre type de problème, mais très embarrassant aussi. On a la preuve qu’un de vos proches collaborateurs travaille pour une puissance étrangère.
– Vous voulez dire qu’on a un espion au palais ?
– C’est cela.
Je fais tout pour garder mon humeur plutôt enjouée.
– Qui ? Un conseiller militaire ?
– Non, votre conseiller pour l’industrie.
– Votre degré de certitude ?
– Cent pour cent.
– Ah, je vois. On a dépassé le cadre de la présomption. C’était donc à cela que le président américain faisait allusion lors de mon voyage au Canada ?
– Oui, c’est la CIA qui l’a débusqué.
– Un homme issu des grands corps de l’État. Argent ou idéologie ?
– Les deux.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Il ne soupçonne pas qu’on l’a découvert. On doit saisir son ordinateur, son téléphone et tous ses dossiers avant qu’il ait fait le ménage dedans.
– Une perquisition au palais ? Je n’aime pas trop l’idée.
– On ne peut pas faire autrement, dès qu’il saura qu’on l’a repéré il va essayer de tout effacer. Mais on va être discrets.
Je réfléchis.
– Je vois. J’ai une idée. Je vais le convoquer. Et pendant que je lui parlerai, vous pourrez perquisitionner discrètement son bureau.
– Très bien. Il reste juste un problème. Quand il viendra vous voir dans votre bureau, il aura son téléphone sur lui…
– Eh bien, c’est très simple, je vais lui demander de le poser dans la boîte à l’entrée comme on le fait pour tout le monde et vous pourrez le récupérer.
– C’est parfait.
– Oui, mais vous oubliez l’essentiel. Pour qui travaille-t-il ?
– Les Chinois, Monsieur.
– Je préfère ça, j’aurais été navré d’apprendre qu’il travaille pour des alliés. On fait comme on a dit. Je vais le convoquer dans mon bureau pour qu’il soit là dans une demi-heure, ça vous laissera le temps de vous organiser.
J’apprends qu’il est en rendez-vous à l’extérieur, je demande qu’on le joigne et qu’on le fasse revenir immédiatement. Pendant ce temps-là, je fais un rapide tour dans ma tête des informations sensibles qui auraient pu être transmises par ses soins. Elles sont nombreuses. Louvel a assisté en particulier à un tête-à-tête avec le chancelier allemand sur la stratégie à adopter face à l’entrisme chinois en Europe et dans certains pays en particulier, comme la Hongrie, la Grèce ou le Portugal, qui est reconnaissant à la Chine de l’avoir aidé à un moment où ce petit pays était au bord de la faillite. C’était l’objet d’une de mes toutes premières réunions de travail avec le chancelier allemand, un homme particulièrement appréciable, et la question qui s’était posée d’emblée était de savoir si la Chine devait être considérée comme un partenaire ou un adversaire, ou même un ennemi. Le chancelier m’avait fait cette réponse : « Ils se considèrent comme nos ennemis parce qu’ils ont scindé le monde en deux : les démocraties qui défendent un modèle qu’ils trouvent ridicule et les régimes autoritaires qui sont la seule voie politique pour le monde qui s’annonce. Celui d’une déclinaison moderne du monde de 1984 d’Orwell. » Le chancelier avait ajouté : « Et jamais nous n’avons été à ce point entre les mains d’un ennemi. » Il avait justement apporté un rapport de son conseiller qui tenait une comptabilité du pourcentage de fabrication en Chine des produits vendus par les marques européennes. Pour illustrer son propos, il m’avait montré à travers Leroy Merlin et Decathlon – les deux marques préférées des Français avec les surgelés Picard – que les seuls produits fabriqués en Europe les obligeraient de réduire de plus de soixante-dix pour cent la surface de leurs magasins.
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