2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 25 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 24

 

 

Je dis à mon assistante de me passer Vanessa.

– Je n’imaginais pas que tu me porterais autant préjudice.

Son entrée en matière a quelque chose de définitif.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Je viens d’apprendre que le groupe financier qui détient mon journal négocie pour le vendre à Arbel.

C’est cet empire industriel qui se cache derrière le concurrent exalté que j’ai battu au second tour. De peu d’ailleurs. Il l’a mal pris parce qu’il croyait dur comme fer que sa marionnette allait gagner contre moi.

– Ça veut dire concrètement que soit je vais me faire virer, soit il va se débrouiller pour me faire avaler toutes les couleuvres de la création au prétexte que je suis ta femme. Tu dois l’empêcher de prendre le contrôle du journal !

Dans ce cas-là, j’ai un principe : ne pas nourrir l’anxiété de l’autre. Je ne vois pas très bien ce que je peux faire, donc je réponds :

– Il doit bien y avoir une solution pour l’en empêcher. Ne t’inquiète pas, je vais voir autour de moi comment procéder.

Je raccroche et reviens au sujet qui m’interpelle le plus.

Je me rappelle que JFK a signé son arrêt de mort quand il a refusé le soutien officiel de l’aviation américaine aux anti-castristes surexcités chargés de débarquer dans un endroit de l’île appelée la baie des Cochons pour renverser Castro. Si je devais laisser les policiers se faire tirer dessus sans riposter pour éviter un carnage, je me retrouverais d’une certaine façon dans la même situation. On ne peut pas faire semblant de ne pas savoir. Les flics ne me le pardonneraient pas. Notre culture n’est pas aussi violente que la culture américaine, mais si quelque chose se brisait entre les forces de l’ordre et moi, mon mandat n’y résisterait pas.

 

J’ai prévu de dîner seul à l’Élysée dans mon appartement dit privé, prenant le parti de ne penser à rien, exercice compliqué quand on est le point de convergence de tous les problèmes d’une nation. Je me ravise en proposant à Sénéchal de me tenir compagnie. Mon chef d’orchestre a la mine fatiguée de celui qui a la rude tâche quotidienne de résoudre le maximum de problèmes et de mettre sous le tapis tous les autres. Il joue ce rôle de bonne grâce avec zèle et dévouement. Quand il me rejoint, c’est sans son chien, qu’il a laissé dans son bureau.

– Tu aurais pu l’amener, ça nous aurait fait de la compagnie… Et puis c’est tellement rare de voir quelqu’un de désintéressé dans cette maison !

– Mais il est comme tous les Français, grogne son maître, il faut quand même lui assurer un certain train de vie…

Je suis tenté par un Martini-vodka pour m’apaiser mais finalement on s’ouvre une bière.

– Donc… maintenant qu’un peu de temps a passé, tu en penses quoi ?

– Évidemment, dit-il, le plus facile serait de retirer le projet de loi, pas de projet pas de manif, de le représenter plus tard sous une nouvelle forme après avoir amorcé une large consultation qui ferait de toi le grand démocrate que tu prétends être…

– Si on recule, on va faire tout le quinquennat en marche arrière. Si j’avais décidé une grande consultation avant de le lancer, ce serait différent, mais l’annoncer pour le suspendre aussitôt, autant quitter la présidence tout de suite.

– Ça laisserait du temps pour désarmer les cinglés, c’est ça l’idée, gagner du temps. Moi, je crois que les gens n’apprécient pas la méthode. Et puis, surtout, au fond d’eux-mêmes, ils ont le sentiment que ça ne sert à rien… Que tu les fais un peu plus entrer dans le monde de la surveillance sans espoir d’éviter la catastrophe climatique. On s’est lancés en s’imaginant qu’on aurait un soutien majoritaire et on ne l’a pas. On est un peu coincés, au-delà du fait que la manifestation contre ce projet peut basculer dans un bain de sang. Autant dire que si cela devait se passer selon ce scénario, on peut déjà appeler les déménageurs.

– Je n’ai rien à déménager.

– Tu vois ce que je veux dire !

– Si on ne permet pas aux forces de l’ordre de riposter, on ne finit pas le quinquennat. Ils feront tout pour me dégommer.

– Donc ?

– On en rediscutera tous les deux avec le premier ministre et son acolyte de l’Intérieur, mais à ce stade, je ne vois qu’une option : parler des menaces qui pèsent sur la manifestation et dire qu’en cas de tirs, les forces de l’ordre riposteront.

– Il faut se donner encore un peu de temps.

– On est d’accord là-dessus.

La conversation s’arrête brutalement. On observe le match sans rien dire. Puis il reprend :

– On est en train de regarder Amazon ?

– Oui.

– C’est dingue, cette boîte. Avec eux, tu peux passer ta vie dans ton fauteuil, ils t’apportent tout ce que tu peux consommer de bouffe ou d’objets par route ou par drone, ils te livrent tes distractions par leur plateforme, ils te permettent d’accéder à la réalité virtuelle et de voyager immobile. Si tu travailles à distance, tu n’as plus besoin de sortir de chez toi.

– Ça fait un moment que c’est comme ça. Pendant ce temps, on brûle moins d’énergie. En théorie… Pour réduire mes déplacements, les gens de la com me proposent d’apparaître de plus en plus virtuellement, sous forme d’hologramme animé. Par exemple, je dois faire un discours devant une assemblée de chasseurs en Sologne, c’est mon hologramme qui le fait, et quand on en vient aux questions, je réponds depuis l’Élysée mais mon hologramme animé leur donne l’impression que je suis parmi eux. L’avantage, c’est que je gagne du temps en évitant de me déplacer, et c’est mieux en termes de sécurité.

– C’est vrai, il fut un temps où les dictateurs comme Staline avaient des sosies pour faire croire qu’ils étaient dans un endroit alors qu’ils étaient ailleurs. Au cas où on aurait cherché à les assassiner.

Je coupe subitement le téléviseur.

– Pour reprendre notre conversation de tout à l’heure, l’Europe n’a vraiment aucun avenir si elle continue avec les grandes décisions à l’unanimité. On subit la loi des minoritaires et certains d’entre eux sont des traîtres à l’Europe qui penchent vers Poutine. Ce n’est pas acceptable. D’une certaine façon, il nous tient avec des pays comme la Hongrie. Je sais que beaucoup de pays vont refuser la règle de la majorité à la place de l’unanimité. Il faut simplement l’imposer.

– Et comment ?

– En menaçant de sortir de l’Europe. S’ils refusent on propose un Frexit.

Il sourit :

– Et on s’allie à la Grande-Bretagne pour une nouvelle union.

– Pourquoi pas ? Non, sérieusement, l’unanimité est un mode de scrutin qui n’est là que pour garantir l’inaction, et plus on a élargi l’Europe, plus on s’est mis dans la main des minoritaires. On ne peut pas l’accepter pour toutes les décisions majeures si on veut que l’Europe soit la puissance politique et militaire qu’elle doit être face aux Américains, aux Russes et aux Chinois. Quitte à reconstituer un périmètre plus étroit. Il est trop tard pour en discuter en détail mais je voulais juste lancer le débat entre nous deux pour le moment, sans conseiller diplo ni ministres concernés.

– Oh oui, tu fais bien…

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