2023 - Tsunami
Chapitre 35
En politique, la forme est importante comme l’est l’emballage, même mensonger, d’un produit. Chez moi, c’est ma vie privée, enfin le léger décalage entre ce que j’affiche et ce qu’elle est vraiment. En ce moment, ce décalage a un prénom : Marion.
Je lui ai donné rendez-vous une nouvelle fois chez moi et non au palais de l’Élysée. Nous y avions fait l’amour comme si c’était la dernière fois, ce qui ne nous empêche pas de commencer par cela et de nous y atteler comme si c’était la première fois. Un léger fond de culpabilité en moins depuis que je sais que je ne dois plus fidélité à Vanessa. Nous avons bien fait de commencer par cette intimité qui nous donne connivence et hauteur. Les deux ne sont pas de trop pour gérer une situation de plus en plus difficile.
– Adèle est sous la pression du magistrat instructeur, m’explique la reine de la communication de crise à Paris. Il veut savoir quel fonctionnaire des douanes la fournissait. Mais elle ne lâche rien, du coup il s’intéresse de plus en plus aux bénéficiaires de la marchandise et, compte tenu de la taille de la pochette qu’elle transportait quand elle a été arrêtée, le juge ne veut pas croire que cela représentait uniquement sa consommation personnelle. Ce qui la ferait basculer dans un délit beaucoup plus grave de trafic de stupéfiants. Le magistrat essaye aussi de l’isoler en la mettant sur écoute et en la faisant surveiller, ce qui rend impossible de l’approcher.
– Cela doit être terrifiant pour elle.
– Ils veulent la faire craquer, c’est évident.
– C’est quoi, le risque ?
– Qu’elle me dénonce, même si je n’y crois pas.
– Et je serais obligé de me débarrasser de ma conseillère en plus ! Ce serait très douloureux pour moi.
Elle est tentée de me prendre la main mais elle ne le fait pas, comme si ce geste de tendresse l’engageait plus à mon égard que de faire l’amour. Elle reprend :
– Bon, le sujet du jour…
– Tu as raison.
– Donc, Vanessa te quitte et rompt tout engagement vis-à-vis de cette enfant portée par une autre mère.
– C’est ça, et j’essaye de la comprendre sans la juger. Cette enfant était liée à notre mariage. Dès le moment où nous nous séparons, son lien à l’enfant devient complètement factice. Je crois par ailleurs qu’elle n’a plus l’intention d’en élever. C’est ce genre de projet qu’un couple fomente pour se sauver sans l’admettre. Un peu comme ces gens qui pour redonner de l’élan à leur liaison font un dernier enfant, qui ne suffit pas à les réconcilier. C’est ce qui s’est passé pour mes parents, et ça a été un ratage complet qui a débouché sur mon existence.
– Ta position à toi ?
– Moi c’est très clair. Je suis son père biologique, d’ailleurs si je ne l’étais pas, ça ne changerait rien, je suis heureux de cette descendance. J’ai l’intention de faire en sorte qu’elle n’en arrive pas à me détester comme je déteste mon père. Qui, entre parenthèses, a décidé lui aussi de me créer un problème.
– Comment ça ?
– Il est sur le point de mourir. Il était condamné depuis deux ans mais cette fois-ci c’est une question d’heures, selon ma sœur. Et tu vas rire, elle m’a envoyé un texto pour me le dire et pour m’informer que mon père ne veut pas que je vienne à son enterrement. Le président ne va pas être autorisé à assister aux funérailles de son propre père !
– Sympa, le vieux. Une dernière petite bombe à retardement avant de tirer sa révérence. Il a bien calculé son coup.
– Il va falloir gérer ça aussi.
– Bon, alors commençons par ça, on verra pour ta nouvelle vie de famille après, si tu veux bien. Si tu vas aux obsèques, de là où il sera, ton père ne pourra pas grand-chose…
– Non, mais ma mère est capable de faire savoir qu’il ne souhaitait pas ma présence et si je m’impose, ça fera mauvais effet. Je ne souhaite pas m’expliquer sur ma relation avec eux.
– C’est vrai que si cela devient un événement, beaucoup de journalistes vont vouloir creuser…
Je reste un moment sans rien dire, le temps qu’une idée se précise.
– La seule façon de s’en sortir, c’est que ce jour-là ma fonction m’impose une obligation à laquelle je ne peux pas déroger.
– C’est une bonne idée, et à cela ajouter un tweet qui dit toute ta tristesse, et les apparences sont sauvées, surtout si dans les jours qui suivent tu vas te recueillir sur sa tombe devant une caméra ou un appareil photo.
– Il a l’intention de se faire incinérer.
– Il nous emmerdera jusqu’au bout, celui-là. Et ta mère va garder l’urne dans son lit avant de répandre les cendres sur ses plantes d’intérieur ?!
– On en reparle en fonction de la date de la crémation, ok ?
– Bon, alors, maintenant le bambin… D’abord, qui est la mère et comment vous l’avez trouvée ?
– Sur un site spécialisé qui réunit toutes les données sur chaque mère porteuse, génétique, antécédents médicaux, caractère, enfin tout ce qu’on peut entrer dans un algorithme. À cela on ajoute nos souhaits et puis on reçoit une liste de femmes. Chaque femme est notée sur ses traits de caractère et son profil génétique. En partant de cette note globale, on choisit la mère en fonction d’une extrapolation très personnelle.
– J’imagine qu’une femme qui ne fait ça que pour l’argent n’entrerait pas dans vos critères.
– On a regardé cela de près. Cette femme avait un projet et, pour le financer, elle a trouvé ce moyen, qu’elle considérait aussi comme une forme de don de soi aux autres.
– C’était quoi, le projet ?
– S’acheter une vieille ferme avec assez de terres pour bâtir une exploitation autonome. Elle ne voulait pas être dépendante d’un homme… Une bobo fauchée, quoi !
– Je dirais plutôt une vraie optimiste ! Tu es sûr qu’elle n’est pas bipolaire, ta porteuse ? Elle n’a pas d’autres enfants ?
– Non.
– Ce qui veut dire qu’elle va vraiment vouloir que tu la débarrasses de l’enfant.
– C’est clair, je ne peux pas lui demander de l’élever et de me la rendre à la fin de mon quinquennat. Et je ne peux pas non plus passer quatre ans et demi sans voir cette enfant.
Marion soupire longuement :
– Quand une histoire est longue et compliquée, on ne peut pas la raconter au grand public, genre on a voulu un môme, on a loué un utérus et à la naissance ma femme n’en voulait plus. Et voilà votre président père célibataire.
J’ajoute, malicieux :
– Avec comme maîtresse sa gourou en com.
– C’est ça… Bon, sérieux, ta femme se sépare, ça on connaît, à part Chirac que Bernadette tenait par l’élastique de son pantalon, Sarko a divorcé, Hollande aussi, sans parler de Mitterrand qui menait une véritable double vie aux frais de la République. Les Français s’en foutent. La progéniture via mère porteuse, c’est nouveau aussi, comme l’est la GPA dans la loi. Le problème, c’est toujours le même : en cas de fuite, quelqu’un va enquêter parce que l’enfant du président, c’est quand même un scoop, et du coup il va écrire sa propre histoire. Et comme tu le sais, la narration, c’est l’apanage du pouvoir. On doit donc écrire une histoire. Comment tu vas t’organiser matériellement ?
– Il était prévu qu’elle garde le bébé le temps de l’allaitement qu’elle accepte de faire, ensuite je devrai le récupérer.
– Et tu comptes prendre un congé parental ou des RTT pour t’occuper de lui ?
– Je vais aller leur rendre une visite discrète et ensuite on avisera.
– Ok, mais dis-moi… une dernière chose… tu m’épouserais si je divorçais de mon mari ?
Un silence.
– Je disais ça pour rire.
– Pour rire aujourd’hui, pour pleurer plus tard, ça ne marcherait pas entre nous et tu le sais très bien.
– Si on se met ensemble, je te pousserai à faire un deuxième mandat.
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