2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 41 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 40

 

Ce genre de mâle alpha sent très vite s’il a affaire à un autre mâle dominant ou à un mâle dominé. J’ai trois heures d’avion pour me convaincre que je suis du bon côté de la table. Mon credo est en réalité très limité et tient en quelques mots : défenseur de la démocratie. Je suis comme le colibri, je fais ma part, même si mes imprudences peuvent précipiter le pays vers ses penchants les plus sombres.

La dictature ajoute de la morbidité aux bâtiments conçus pour exalter la fonction sacrée du pouvoir. Le Kremlin n’échappe pas à cette règle. Poutine l’a transformé en Saint-Sépulcre d’une orthodoxie aussi bien religieuse que tyrannique. J’en connaissais l’extérieur à l’occasion de mes voyages à Moscou bien avant d’être président.

Il me fait patienter, je n’en attendais pas moins de sa part, histoire de m’indiquer fermement qu’il est le maître des horloges, comme Staline l’était bien avant lui. Ce pays qui nous a pourtant donné Tchekov n’a connu qu’un seul régime, celui des tsars, blancs puis rouges puis bleus. Ce qui les unit, c’est un mépris constant pour la vie humaine et pour le peuple. Aucun pays n’est aussi conservateur des mécanismes de sa propre humiliation. Aucune autre nation n’est capable de discerner de la grandeur dans un tel avilissement. Le seul qui revienne et qui reparte, c’est Dieu, présent aujourd’hui pour servir de couverture, déchu hier comme opium du peuple. Poutine en fait des tonnes avec son émissaire, un illuminé à la longue barbe, chef de l’Église orthodoxe. Tout ça s’accorde parfaitement avec son projet politique diamétralement opposé au message du Christ. Mais qu’importe, les textes sont faits pour être tordus jusqu’à ce qu’ils prennent la forme de ceux qui ne les ont pas lus mais qui s’en servent pour contenir ceux qu’ils oppriment.

On approche de la demi-heure de retard dans cette salle d’attente aux plafonds élevés où trône un portrait du maître des lieux entre des dorures regrettables. La vue n’est rien sans l’odeur et celle-ci est celle de la peur entretenue d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre, d’un bâtiment à l’autre. Elle traîne ses relents mélangés à une atmosphère lourde et humide. Ce lieu sinistre n’offre que des perspectives inquiétantes.

Quand je commence à m’impatienter, il ne vient pas me chercher, on me conduit à lui. Il m’attend dans une pièce immense où il est assis au bout d’une très longue table, masqué. Il me désigne un siège de l’autre côté, qui est aussitôt tiré par un sbire, pendant que Poutine, qui ne s’est toujours pas levé, ôte son masque. À distance de lui se trouve une femme qui n’ose ni le regarder, ni me regarder. Son visage refait et tiré lui donne une allure de sphinx. Elle est pâle comme le marbre de la table et ses yeux bleus sont éteints. Je comprends que c’est la traductrice. Elle s’harmonise bien avec le visage gonflé de mon interlocuteur, sur lequel le vieillissement semble s’être abattu comme la foudre sur un arbre.

Poutine se met à parler un bon moment en ignorant la traductrice. Il m’observe pendant qu’elle déroule son propos avec beaucoup de précision malgré son accent qui roucoule excessivement :

– Désolé pour le retard, je reviens de Mourmansk où on m’a présenté la dernière génération d’une torpille nucléaire. En explosant près des côtes françaises, elle provoquerait un tsunami qui engloutirait plus de la moitié de votre pays.

Il a un sourire contrarié par les injections de botox qui paralysent ses joues. Puis il reprend :

– Je suis content de vous accueillir ici. Je ne vous accueille pas en ami car nos pays ne le sont pas et il faut remercier la lâcheté occidentale que nous ne soyons pas devenus directement belligérants pendant la crise ukrainienne. Mais vous n’étiez pas encore là lorsque tout a débuté et je n’ai pas remarqué de votre part d’efforts ni d’initiatives en matière internationale. J’ai cru comprendre que les Américains avaient d’une façon ou d’une autre aidé à votre élection mais vous devez vous rendre compte que l’avenir de l’Europe est plus ici que chez vous.

Il s’arrête là. Je me contente de peu pour ma réponse :

– Je suis heureux de vous rencontrer et j’ai bon espoir de contribuer à l’amélioration globale de nos relations.

– Justement. Vous devez vous demander pourquoi je vous ai fait venir de façon aussi discrète. Vous l’avez compris, parce que, contrairement à vos alliés américains, je ne pratique pas l’hypocrisie comme un art, je n’ai pas souhaité votre élection. Mais maintenant que vous êtes là, il y a deux solutions, soit on se met d’accord pour que vous restiez, soit vous partez.

Le mérite de son propos est d’être clair.

– Je ne crois pas que la Russie puisse se substituer à la volonté du peuple français.

– C’est beau, la démocratie, enchaîne-t-il en forçant sa voix. La façade en tout cas, dommage qu’elle occulte un bâtiment désaffecté. Votre démocratie, c’est le règne de toutes les minorités décadentes qui représentent cinq pour cent des gens et quatre-vingts pour cent du temps des médias ! L’Occident est une civilisation qui s’effondre, l’Amérique finira dans la guerre civile entre les Noirs, les Blancs et les Latinos, entre les drogués et les sobres, entre les gros et les maigres, et l’Europe suivra parce que vous n’avez ni politique, ni morale ! Vous êtes à la remorque des Américains, qui ont fait la plus belle opération financière de la décennie pendant le conflit en Ukraine. Ils ont gagné des fortunes avec le pétrole, le gaz, le blé et l’armement, sur lequel vous vous êtes précipités par peur d’une vraie guerre. Et moi, je suis toujours là malgré leur mépris qui ne date pas d’hier. Ce sont des maîtres dans l’art de faire croire que le bien est de leur côté. Moi, je ne revendique pas le bien, mais le mal partagé. Bon, venons-en aux faits. Vous devez déjà être au courant, si vos services font leur travail, que j’ai de quoi vous faire sauter et peut-être vous conduire en prison…

Je reste de marbre, je me fonds avec la table.

– Voici comment je vois les choses. Je sais que votre ancienne société travaille sur le rajeunissement et qu’elle est en train d’aboutir. Malgré nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à pénétrer ses secrets, bravo pour votre cyberdéfense. Je veux que vous me les fassiez parvenir. Vous voyez ce corps, le mien ? C’est aussi celui de la Russie, et la Russie est éternelle. Je propose que l’on procède ainsi. Je vous laisse la semaine. Samedi prochain, vous avez la grande manifestation contre cette connerie d’écologie. Si je n’ai rien d’ici là, je vous envoie un premier signal. Si une semaine après, je n’ai toujours rien, je lâche les chiens, des molosses du Caucase, et votre petite histoire s’étalera dans le monde entier.

Je regarde tout autour de moi à la recherche d’une caméra qui guette mon acquiescement.

– Je ne vois pas de quoi vous parlez…

Il a compris que je ne suis pas décidé à tomber dans le piège.

– Je crois que nous allons devenir alliés. C’est beaucoup de sacrifices pour moi, vous savez, parce que j’ai là l’opportunité d’anéantir la démocratie en France et par effet domino de déstabiliser toute l’Europe… Je lis dans votre regard des mots comme traître, agent d’une puissance étrangère, oubliez tout cela, allié, simplement allié. Regardez Loukachenko, le Biélorusse, je n’ai pas besoin de hausser la voix pour qu’on se comprenne. Je vous souhaite un bon voyage de retour.

Il se lève, me fait un petit signe d’une main tremblante et sort en marchant comme il en a l’habitude, un bras fixe quand l’autre s’attache à se balancer en rythme avec sa démarche.

 

Je suis monté sur le ring avec un air de chien battu et le molosse n’a eu besoin que d’une courte apparition pour me mettre KO avant de s’en aller, déçu d’avoir aussi peu transpiré. À ce niveau d’affrontement, on ne peut pas espérer une seconde l’emporter si on n’est pas soi-même convaincu de sa supériorité. Je n’ai pas su puiser en moi les ressources nécessaires pour douter de son énorme avantage. Il pense me tenir dorénavant. C’est une raison suffisante pour croire qu’il n’y aura pas de déneigeuse sur la piste au moment du décollage. D’ailleurs il ne neige pas, cette neige seule capable d’égayer ce morne pays.

J’ai rencontré un homme que je pensais d’un autre temps, que j’aurais volontiers vu au musée Grévin de la dictature, un primate imbu de pouvoir et de ses excès, si tant est que le primate mérite cette comparaison. Il suffit d’observer son regard pour comprendre qu’il est fasciné par l’apocalypse et la faculté qu’il a entre les mains d’éradiquer cette humanité qui va lui faire l’affront de lui survivre. Ses enfants devraient suffire à lui donner une perspective au-delà de sa propre disparition, mais en le voyant, on a le sentiment que cela ne contribue pas à calmer sa fureur destructrice. Je repense à l’inauguration de l’hôpital psychiatrique et à ma discussion avec le psychiatre en chef. Je crois me souvenir que nous avions parlé des conséquences de la perte du sentiment de l’altérité. Cette perte provient chez lui du fait que, par peur, plus personne dans son entourage ne parvient à lui tenir un langage de vérité. Enfin, pas trop éloigné de la vérité… Ce qui explique sa dérive psychotique et cette paranoïa habilement entretenue par les États-Unis, qui se verraient bien le mettre à terre avant de s’attaquer à la Chine. Il faut toujours se méfier des gringalets qui puisent dans les brimades de leur enfance une haine insatiable.

Le roi est mort. Échec et mat. Je n’étais pas destiné à régner, je n’avais peut-être pas le niveau mais surtout pas l’expérience. Ce sont les circonstances qui font les hommes. Reagan était un acteur de série B et il a su se muer en shérif intraitable. Zelensky a montré qu’un comédien de seconde zone pouvait jouer durablement le rôle de chef de guerre à la Churchill. Trump a eu moins de difficulté à passer du méchant promoteur immobilier au méchant président de la première puissance mondiale. Mais dictateur, cela ne s’improvise pas, c’est un travail de longue haleine qui demande de grandes aptitudes à se dissimuler dans un premier temps avant de montrer sa vraie nature. Mais celui qui a réussi par la terreur finit par avoir peur de tout.

Je me sens comme si j’avais été projeté contre un mur par une déflagration. J’ai la faiblesse de croire à l’humanisme. Or la tyrannie a de plus beaux jours devant elle, plus que je ne le pensais. Elle pourrait devenir un jour l’ordre du monde si on continue à gâcher nos valeurs par un consumérisme frénétique. Je me donne la durée du voyage pour trouver les clés de mon désenclavement psychologique. Si je ne les trouve pas, je ne serai pas en mesure d’annoncer à mon homologue allemand ce que j’avais l’intention de lui dire.

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