2023 - Tsunami
Chapitre 34
Estelle Leblanc est une de ces créatures auxquelles il faudrait confier le pouvoir dans l’idée du grand remplacement des hommes en bout de course qui se profile. Mais attention, sans reprendre les défauts de la gent masculine – le risque de ressembler à ceux qu’on veut remplacer étant réel. Si je devais changer mon premier ministre, qui m’a été imposé par la situation politique, je choisirais sans hésiter Estelle. Mais je ne lui en ai évidemment pas parlé par loyauté pour mon actuel bras droit, qui n’a pas démérité. Elle est peut-être la seule de ce gouvernement avec qui je puisse parler sans détour et sans crainte que nos propos finissent par inonder la toile. C’est une femme qui en impose au premier contact avec cette douceur et cette fermeté dont les hommes sont incapables.
La ministre de la Santé, sans passer par mon conseiller santé pour la simple raison qu’il est démissionnaire et que je ne l’ai pas encore remplacé, s’est donc faufilée dans mon agenda. On se connaît depuis bien avant que je devienne président. Mon activité précédente étant dans le domaine de la santé et du vieillissement, j’avais eu l’occasion d’échanger avec elle. Elle était alors directrice adjointe de la Santé. Il en est resté une forme de complicité entre nous. Je sais par ailleurs qu’elle n’est pas suspecte, comme de nombreux hauts fonctionnaires de son rang, de connivence avec les grands laboratoires du secteur, qu’ils favorisent parfois à l’excès.
Elle commence fort :
– Je vous trouve fatigué.
– Oui, je suis un peu crevé, plus qu’à l’époque où nous discutions du coût social du rajeunissement que promettaient les découvertes de ma société.
– Vous savez que la phase d’essai sur les animaux est complètement terminée et concluante. Ils démarrent la phase d’expérimentation sur l’homme. Vous avez ouvert des perspectives incroyables.
– Moins que mon associé, dis-je en la trouvant plus sympathique que jamais, c’est lui, le génie du génome ! Moi, j’étais le comptable du génie mais la gloire m’est retombée dessus autant que sur lui, ce qui est injuste.
– Vous vous revoyez ?
– Nous n’en avons pas eu beaucoup le temps jusqu’ici mais notre amitié est intacte. En faisant entrer les big data dans le tour de table, le projet a bénéficié de moyens considérables.
– C’est à ce sujet que je me suis permis de solliciter une audience, Monsieur le président.
– Vous avez bien fait. Quel est le problème ? Je ne m’avance pas beaucoup en parlant de problème parce que je n’ai pas le souvenir que quelqu’un soit entré dans ce bureau pour me parler de la nidification de la mésange à longue queue dans les jardins du palais.
Elle sourit puis ouvre un dossier devant elle.
– Je sais vos relations avec le numérique…
– Relations contradictoires, je veux le préciser, Madame la ministre, je n’aime pas tellement ce monde, mais je suis obligé d’en tenir compte.
– Je le sais bien, ce qui rend le problème d’autant plus épineux. Un rapport scientifique récent montre que l’addiction des enfants aux écrans est, entre autres, un facteur de dégénérescence de leurs aptitudes visuelles. En clair, nous fabriquons des myopes, dont certains vont tranquillement devenir aveugles. C’est un problème sanitaire majeur qui s’ajoute à l’obésité des enfants qui passent leur temps à manger devant un écran sans faire de sport. Et qui dit obésité dit souvent diabète… et on sait à quel point le diabète rend fragile devant certains virus. S’y ajoutent des problèmes neurologiques, on remarque beaucoup de cas de dyspraxie chez les enfants qui abusent des écrans, et évidemment, parce que l’industrie fait tout pour, on constate des phénomènes d’addiction semblable aux drogues. Voilà pour le tableau.
– Que proposez-vous concrètement ?
– Il va falloir limiter le temps d’écran quotidien des enfants, ce qui va indisposer les big data, qui vont se retourner contre vous. Et bien entendu, on va mécontenter tous les parents trop heureux de pouvoir installer leurs enfants devant des écrans pour respirer un peu !
– Tout ça est compliqué. Mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? Eh bien, nous voilà avec une mine de plus dans notre jardin…
Je réfléchis en me tenant la tête entre les mains, puis je reprends après un long soupir :
– Vous savez ce qu’on va faire ? Nous, rien ! On va refiler le bébé à Bruxelles et on va les laisser procéder. Nous soutiendrons la Commission activement, mais le plus discrètement possible. « Partout où je me tourne, je ne vois que des ennemis et je n’ai de choix qu’entre eux. » Vous savez évidemment de qui c’est, Madame la ministre ?
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