2023 - Tsunami
Chapitre 15
Une négociation réussie, ce n’est pas toujours une ligne droite : il faut compter avec les chemins de traverse. À un moment, mon interlocuteur a continué à insister sur les nombreux avantages de la sédentarité. Il a choisi l’exemple de la visite virtuelle des favellas de Rio, où chacun peut évoluer sans prendre le risque de se faire agresser, sans le désagrément d’avoir à passer de longues heures en avion après des contrôles exaspérants pour au final circuler sans sécurité dans un pays inconnu, affaibli par le décalage horaire. Il a évidemment insisté sur les bienfaits que cela représentait pour la nature, de ne plus avoir à souffrir de ces hordes de touristes venus piétiner des sols qu’on finit par bétonner pour leur confort. Il était limpide que, dans la discrétion la plus totale, cette industrie agissait en coulisse pour rendre les industries traditionnelles obsolètes et détourner à son avantage l’énergie qu’elles avaient consommée jusqu’alors.
Pour changer de sujet, à un moment, je leur ai demandé pourquoi ils avaient souhaité que notre rencontre ait lieu physiquement plutôt qu’à distance. Une très belle femme aux yeux bleus mélancoliques a répondu que l’enjeu de nos discussions nous interdisait d’échanger via une visioconférence. J’ai rétorqué qu’il existait des réseaux de communication sécurisés. Elle a eu un sourire amusé.
– Plus vous avez l’impression qu’un canal est sécurisé, plus vous risquez d’y être écouté, parce que c’est là que tous les gens qui ont quelque chose d’important à échanger se livrent imprudemment. Si certains en reviennent aux machines à écrire, ce n’est pas pour rien, votre ordinateur vous écoute, votre smartphone vous écoute, on vous filme dans la rue, votre voiture autonome vous écoute, votre réfrigérateur vous écoute et, quand vous installez une alarme avec caméra chez vous pour vous protéger, on vous écoute aussi, évidemment, en plus de vous regarder.
Elle a éclaté de rire avant de conclure :
– Si avec tout cela vous pensez qu’en utilisant Signal ou WhatsApp, vous êtes seul au bout de votre téléphone, c’est que vous n’avez vraiment rien compris !
Son collègue, que je sentais préoccupé depuis un moment, a rejoint la conversation subitement :
– Euh, je repensais à ce que vous suggériez concernant notre action en votre faveur sur les réseaux sociaux. Les pro-Brexit avaient recruté une société pour les aider dans leur interface avec nous, Cambridge Analytica, si mes souvenirs sont bons. Vous devriez faire pareil, pas avec cette société qui a été très décriée mais avec une autre qui pourrait nous aider à cibler les données qui vous intéressent. Nous l’avons fait pour Obama et nous sommes capables de vous dire d’après les données que nous collectons ce que les gens attendent précisément de cette élection, d’une façon infiniment plus précise que les instituts de sondages qui interpellent les gens à un moment donné alors que nous, nous vivons avec eux, nous sommes en eux. Mais la question va beaucoup plus loin aujourd’hui, elle n’est pas de savoir ce que les gens souhaitent, mais de leur faire souhaiter ce que vous voulez. Toutes les techniques que nous utilisons pour vendre des produits sont utilisables en politique, c’est juste une question de manipulation de la demande. À un moment ou à un autre, vous devrez leur donner l’illusion de la démocratie directe, sans intermédiation. Si vous réussissez en faisant évidemment en sorte qu’ils ne décident de rien, vous aurez atteint un objectif majeur.
– C’est prévu, je réfléchis à une Chambre virtuelle qui viendrait contrebalancer les décisions des députés.
– Vous avez raison, et dans quelques années vous pourrez aussi les remplacer par une intelligence artificielle en attendant que celle-ci remplace toutes les formes imparfaites de gouvernement. L’intelligence humaine individuelle est faible ; collective et synthétique, elle est irrésistible. Confier un avion à des pilotes est une ineptie. Confier une voiture à un être humain est une stupidité. Bientôt, confier un gouvernement à des élus sera un anachronisme. C’est une bonne chose que vous vous y prépariez.
Puis il retourna dans ses pensées.
À la fin du déjeuner, tout était clair : il ne restait plus qu’à gagner.
– Je me demande si je fais bien.
– De quoi ?
– De me lancer dans cette aventure.
– C’est quoi, l’alternative ? Faire encore plus d’argent, ça ne t’intéresse pas et ça ne t’intéressait déjà pas quand tu n’en avais pas.
– Comment tu peux le savoir ? On ne se connaissait pas.
– Tout ce que tu as fait et remarquablement fait jusqu’à présent, tu l’as réalisé avec le sentiment de ne pas vraiment le vouloir, mais tu l’as réalisé. Au fond, c’est quoi, ta vraie motivation ?
– Sauver ce qui reste de la démocratie, un système imparfait, d’autant plus menacé que l’écart entre l’intelligence des fameux GAFAM et celle de tout un chacun ne fait que se creuser… Elon Musk l’a dit à propos de l’intelligence artificielle, il n’est pas exclu que l’homme tel que nous le connaissons soit remplacé par un hybride parfait. Tout ce qui nous rend humains, manger, boire, dormir, consommer, accumuler, nous condamne parce que nous n’avons pas l’espace ni les ressources pour nous multiplier sans détruire toujours plus notre environnement. Changer de nature, c’est ce que propose l’intelligence artificielle, et elle conduira forcément à un homme nouveau, dénaturé, sans besoins impératifs, capable de voyager dans l’espace sans succomber aux radiations. On peut faire l’autruche et n’y voir que de la science-fiction, mais nous y sommes déjà. Et tout ce que nous voyons aujourd’hui sera bientôt obsolète.
Marion m’a regardé en souriant derrière ses lunettes de soleil un peu trop grandes pour son visage. J’avais oublié les miennes et je le regrettais. Nous étions juste au-dessus de l’eau, dans l’avancée du restaurant qui faisait salon de thé à cette heure de l’après-midi.
– Dans quelques années, cet endroit aura disparu, submergé par la montée des eaux.
Depuis notre arrivée à San Francisco, j’avais emmené Marion dans tous les endroits que j’aimais, que j’avais fréquentés jadis, et Sausalito, ce village paisible et un peu bobo en bord de mer, juste après le Golden Gate, gardait le charme de ces lieux totalement américains sans l’être. Et de là, par la route côtière, on pouvait remonter jusqu’au Canada parmi des paysages sauvages. Mais nous n’irions pas plus loin.
Il était temps pour moi de me déclarer candidat à cette élection qui, d’ici, me paraissait à la fois lointaine, folle et prometteuse.
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