2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 3 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 2

 

Le Conseil des ministres terminé, je retrouve la solitude de mon bureau. Son ameublement est ostentatoire comme le sont depuis des lustres les lieux de pouvoir chargés de signifier la domination. Je sais que ma tranquillité va durer quelques minutes au plus. Un temps précieux pour réfléchir, qu’on me concède rarement. Parce que tout est action, dans une fébrile impatience. Pourtant, les institutions prévoyaient à l’origine que le président laisse au gouvernement le soin de gouverner, lui se réservant les relations internationales et les grandes perspectives. C’est dans cet esprit que je me suis fait élire et j’entends que le gouvernement gouverne, que le Parlement parlemente et que j’élabore les grandes orientations du futur.

À mon domaine réservé correspondent des armes spécifiques, la dissolution de l’Assemblée et le référendum. Je trace la voie et je refuse d’être contraint à la palabre du quotidien. Une petite armée de conseillers fait le tampon avec le premier ministre, que je reçois chaque semaine, et les ministres, que je ne vois qu’au Conseil des ministres, sauf cas particulier. Cette distance est à mon avis la condition pour que le système respire. C’est ce que je dis toujours à Sénéchal, le secrétaire général de l’Élysée : « Fini l’omni-président, je veux me restreindre à n’être que la pensée et le sacré », sachant que l’un et l’autre ont un peu manqué ces dernières années. Voilà pour les principes auxquels j’essaye de me tenir.

Guimard fait son entrée dans mon bureau comme chaque semaine, d’un pas bonhomme, la mine enjouée. Il boite légèrement, une atteinte de la goutte.

Comme premier ministre, j’ai choisi mon exact opposé, un petit homme rond, ancien vice-président du Sénat, rompu à la politique politicienne, maîtrisant parfaitement les ressorts de la France qu’on dit profonde. Alors que j’ai accédé à la magistrature suprême la première fois que je sollicitais un mandat, Baptiste Guimard les a presque tous obtenus, sauf le mien, et il semble s’en satisfaire. C’est un fin politicien qui se fait une idée de la France qu’il garde pour lui-même pour ne pas se mettre en porte-à-faux lorsque ses capacités d’adaptation le mènent au-delà de ses convictions.

Il a une quinzaine d’années de plus que moi et de mon point de vue il est le représentant le plus achevé de la France d’hier, d’une vision transversale de la politique et des réseaux qui y sont associés, ce qui fait qu’il a tissé une toile d’amis indépendamment de son bord politique limité en théorie par les extrêmes. Il vit la politique comme une passion unique et sereine. Son seul défaut, qui nous rend complémentaires, c’est son incapacité à se projeter dans le futur. Il peine à discerner ce monde de demain qui est déjà là. Il fait partie du personnel politique qui n’a jamais intégré autrement qu’en surface le réchauffement climatique, la révolution digitale et la fracturation du monde entre les démocraties et les régimes autoritaires qui menacent l’humanité. Il ne s’attendait pas à être nommé premier ministre et je crois qu’il m’est reconnaissant d’avoir pensé à lui. Il est la rondeur, je suis les angles. À l’instant le voilà qui cherche ses mots :

– La rumeur n’en finit pas de gonfler… comme quoi vous seriez le consommateur final.

– On s’en serait douté, non ?

– Oh oui, bien sûr. C’est une sacrée aubaine pour eux, cette histoire, ça leur permet de dire n’importe quoi. Un esprit tordu vient ainsi d’appeler l’Élysée « la Maison Poudre blanche » ! Ça va vous égratigner, c’est certain, mais il fallait bien commencer les ennuis par quelque chose et ce n’est pas si grave que cela. Je me souviens lorsque je passais des vacances à Marrakech d’avoir été pris par un chauffeur privé dans une voiture neuve et rutilante et, comme je l’en félicitais, il m’a dit qu’il attendait avec impatience de la cabosser une première fois pour éloigner le mauvais œil. Je repensais à cela en quittant Matignon tout à l’heure, voilà la bosse qui devrait éloigner le mauvais œil jusqu’à la fin du mandat ! Pour le reste, comme disait Chateaubriand dont je n’ai pas lu les Mémoires jusqu’au bout : « Soyez avare de votre mépris, il y a tant de nécessiteux. » Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que, dans le complotisme ambiant, les hypothèses raisonnables deviennent farfelues et réciproquement.

Cette démonstration de pragmatisme est habile à me faire comprendre qu’il pense savoir la vérité mais que cela ne l’inquiète ni ne le choque outre mesure.

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