2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 5 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 4

 

 

Depuis le début de la campagne électorale qui a conduit à mon élection, mon monde a basculé. Dans mes précédentes fonctions, j’étais habitué à beaucoup travailler et à beaucoup voyager, mais jamais rien ne m’avait conduit à une telle activité. Nous vivons dans un monde de compétition ; ce qui nous occupe à longueur de journée, c’est la concurrence entre individus, et quand les gens se reposent, ils le font en regardant d’autres compétitions. Un tel niveau de rivalité, que ce soit dans le sport, le travail ou la politique, peu d’individus peuvent l’assumer durablement sans se faire aider.

En politique, il n’y a pas de contrôle antidopage, probablement parce que l’on considère que le fait de se doper ne change pas fondamentalement les règles. Certains de mes prédécesseurs ont eu recours à la cocaïne à haute dose, d’autres aux amphétamines, d’autres n’ont rien utilisé. Mais avant de jeter la pierre à quiconque, je crois que peu de gens se représentent l’effort surhumain que demande une campagne présidentielle. D’autant qu’elle n’est pas suivie par des vacances sur une plage de sable fin mais par une immersion immédiate dans une réalité qui exige une réactivité de tous les instants. Le président est le mâle alpha d’une meute qui le met à mort à la moindre faiblesse. S’il était remplacé par une femelle dominante, cela ne changerait rien à l’affaire. J’avais mesuré cela avant de m’engager mais pas à ce point-là, je dois le reconnaître. D’autant que je ne viens pas du sérail, de leur sérail. Je suis une écharde qui s’est insinuée sous la peau d’un de leurs ongles. Ils la voient en transparence, elle est douloureuse et ils réfléchissent à tous les moyens de l’extraire.

Mon prédécesseur, c’était différent, il avait réussi dans un premier temps sur la base d’un très bon dossier scolaire et d’une intrépidité fondée sur l’effondrement des partis classiques donnant aux virulents une vigueur nouvelle. Ce vieux nourrisson de la politique, profondément néolibéral, était aussi rapidement devenu maître dans l’art de conjuguer savoir-faire, faire savoir et faire semblant. Le faire semblant s’ajoutant à un profond manque d’empathie pour le peuple, les ennuis avaient commencé après une période de grâce délicieuse, puis le peuple, le vrai, s’était mis à le détester. Son échec, qui n’était pas seulement le sien, tenait aussi à cette désaffection croissante des électeurs pour le vote qui avait réduit la base électorale de notre démocratie à largement moins de la moitié des inscrits.

Une réalité qui frappait particulièrement les jeunes de toute origine, de toute classe sociale, qui trouvaient que le spectacle ne valait pas le déplacement aux urnes, pas même un dimanche de pluie. Ils étaient fatigués du lyrisme mensonger, des promesses non tenues, et cette lassitude submergeait de loin la satisfaction de vivre en démocratie, dont ils ne percevaient pas la fragilité. La voir se faner les laissait indifférents, sentiment largement alimenté par celui de l’impuissance à régénérer ce qui leur semblait un conservatoire des conservatismes. Pendant les deux mandats précédents, la démocratie était devenue un « truc » de vieux. Il faut ajouter qu’on avait habitué les jeunes à se comporter plus en consommateurs qu’en citoyens et ils ne comprenaient pas qu’à l’heure où on pouvait commander une paire de baskets sur Amazon et la recevoir le lendemain matin, il faille se déplacer soi-même aux urnes.

De même, en cas d’insatisfaction, ils ne pouvaient pas comme pour n’importe quel produit renvoyer le politique pour lequel ils avaient voté, ça leur paraissait incongru à l’heure du tout-numérique. On sentait aussi la frustration de ne pas pouvoir, depuis leur ordinateur ou leur smartphone, voter en continu sur chaque sujet plutôt que de confier l’expression de leurs idées à un intermédiaire qu’ils ne jugeaient pas plus compétent qu’eux, quel que soit le sujet. Car internet leur donnait un sentiment largement répandu d’omniscience, ils se sentaient aussi médecins que les médecins, aussi scientifiques que les scientifiques et surtout aussi juges que les juges. Ils ne voyaient donc pas bien quelle compétence pouvait leur faire défaut au point de leur interdire de s’exprimer en direct sur tous les sujets.

 

La question du dopage en politique est une question sensible parce qu’elle vous met automatiquement en contradiction avec votre discours sur la lutte contre la drogue, incontournable quelle que soit votre orientation politique. Que vous soyez pour ou contre la libéralisation des drogues douces, vous êtes obligé de vous opposer à la prolifération des drogues dures, dont la cocaïne fait partie, ce n’est qu’un exemple. La réalité, c’est que si on ouvrait les vannes des drogues dures, les sociétés occidentales s’effondreraient comme on l’observe aux États-Unis, où malgré une lutte acharnée contre les trafics, le pays s’enfonce de toutes parts dans les paradis artificiels. Les pauvres crèvent d’être trop pauvres et sans perspectives, les riches s’encouragent à être encore plus riches et à jouir de l’être autant quand d’autres le sont si peu. La drogue, c’est un peu la réalité virtuelle de l’ancien monde. Sans elle, Wall Street n’existerait plus, alors tout le monde se satisfait de ce jeu où l’on dépense énormément d’argent et de moyens pour maintenir le trafic à un niveau plus ou moins acceptable.

Mais qui a le courage de répondre à la question de savoir pourquoi tant d’adolescents, à peine entrés dans la vie, veulent y échapper par des moyens artificiels ? Contrairement à ce que je connais des animaux, c’est une caractéristique proprement humaine que de s’esquiver devant sa propre existence, de la mettre soi-même en danger en prenant des risques inconsidérés, en abusant de tout ce qui peut nous détruire ou en participant collectivement à ces épisodes d’hystérie suicidaire. Comme si convoquer la mort était une façon essentielle d’exister.

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