2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 24 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 23

 

J’ai pris ce qu’il fallait pour dormir dans l’avion et j’atterris à Paris plutôt reposé et prêt pour une journée ordinaire : sept rendez-vous, deux réunions, un appel du chancelier allemand. J’ai imposé comme principe à mon cabinet d’organiser des voyages assez courts pour ne pas avoir à souffrir du décalage horaire. Je rejoins donc l’Élysée comme un cadre dirigeant rejoint son entreprise, le matin, disponible et en forme.

Pendant mon déplacement au Canada, après la présentation en Conseil des ministres du projet de loi verte, les esprits se sont apparemment échauffés. Avec le soutien de l’extrême droite, une grande manifestation a été décidée, une convergence des colères, des mécontentements contre ce projet décrit comme « liberticide ». Une partie de l’extrême gauche s’y joint moins par refus d’une action contre le réchauffement que par la perspective d’une surveillance accrue des Français. S’y ajoute la cohorte de tous ceux qui ne veulent pas être brimés dans leur besoin compulsif de voyager, sans oublier certaines bonnes âmes de l’écologie qui n’ont pas envie d’être confrontées à la réalité de leur comportement, des associations de motards et des collectionneurs de voitures anciennes que l’approche de l’interdiction des moteurs thermiques désespère.

– Ça fait du monde, beaucoup de monde dans la rue, dit le ministre de l’Intérieur qui me fait face avec son long visage anguleux.

– Mais ça ne fait pas une majorité pour autant, si ?

Pas de doute, ce type m’agace.

Le premier ministre pose le café qu’il a entre les mains sur la table placée devant lui.

– Ça risque de ne pas faire non plus une majorité à l’Assemblée en faveur du projet. Les députés de tous bords vont en profiter pour marquer leur opposition au projet de Chambre virtuelle, une façon de vous faire passer le message.

– Comment ce projet est-il reçu ? Est-il minoritaire dans le pays ?

– Chez les jeunes, pas complètement, enchaîne le ministre. Ils sont très clivés entre les consommateurs compulsifs et ceux qui comprennent qu’ils vont vivre avec le réchauffement un âge adulte douloureux. Mais les seconds dominent. Quant aux plus de soixante ans, ils rejettent totalement l’idée de devoir rendre compte de leur mode de vie.

– Pourtant nous n’avons prévu aucun malus fiscal pour les faibles revenus et les petites retraites, dis-je d’un ton las. Ils ne peuvent qu’y gagner, d’autant que le bonus et le malus ne sont pas calculés par rapport à un chiffre arbitraire mais par rapport à des efforts consentis.

– Je sais, lâche en baissant la voix le premier ministre. Ce qui apparaît, selon les sondeurs, c’est que le projet fédère contre lui les successeurs des gilets jaunes. Auxquels s’ajoute une petite bourgeoisie qui ne supporte pas l’idée qu’on touche à son standing. Une bonne part de vos électeurs favorables à la lutte contre le réchauffement ne veut pas de contraintes personnelles, ne veut pas voir attaqué son train de vie.

– Il va falloir faire un travail pédagogique.

Je suis un peu irrité et mes interlocuteurs le sentent. Je regarde mon ministre de l’Intérieur qui fait grise mine.

– Quoi d’autre ?

Il se racle la gorge avant de se lancer :

– En fait, le renseignement intérieur a des informations selon lesquelles des groupes extrémistes envisagent d’ouvrir le feu sur la police lors de la manifestation prévue contre le projet. Je précise que ces groupes sont à la droite de l’extrême droite parlementaire et n’ont pas sa caution. Ce sont des malades qui trouvent que l’extrême droite est trop politiquement correcte ! Les ultra-gauches on les connaît, des black blocs pur jus mais qui ont décidé de passer un cran au-dessus. Bref, pour faire simple, on va tout faire pour désarmer ces groupes avant, ce qui nous laisse trois semaines. Mais la question qui se pose à vous, Monsieur le président, c’est de savoir, au cas où on tirerait sur la police, si vous l’autorisez à riposter. C’est une décision importante.

– Je vois.

J’en profite pour essayer de déchiffrer la réaction des uns et des autres. Sénéchal est impassible. Tout en le regardant, je dis :

– Il me semble qu’on apprend la prudence à l’ENA et pour cela il y a une alternative, soit décider prudemment, soit ne rien décider. Pour l’instant, j’opte pour la seconde option.

– Euh… mais il ne faudra pas trop tarder parce que la police a besoin de savoir. Également pour des raisons de logistique…

Je prends le temps de réfléchir. On entend à l’extérieur le bruit feutré des portes qui s’ouvrent et se ferment sans cesse…

– Je comprends bien. Mais vous savez comme moi que si j’autorise la riposte, elle peut se déclencher incidemment. Qu’est-ce qui me dit que la police ne va pas réagir au premier incident ?

La décision de former un conseil de sécurité intérieure est prise. La grenade est dégoupillée, à moi de m’en saisir et de la jeter le plus loin possible avant qu’elle explose. Il y a quelques jours, je décidais l’élimination d’une terroriste, maintenant je dois décider de faire tirer sur des concitoyens ou pas. Mon conseiller politique, jusque-là silencieux, me sort de ma réflexion :

– Vous ne parlez pas, Monsieur le ministre de l’Intérieur, des informations selon lesquelles des islamistes radicaux se prépareraient à tirer aussi sur la police à l’occasion de cette manifestation. Histoire de venger leur sœur assassinée par nos services puisque c’est ce qui filtre dans les médias.

– Et personne ne parle des chasseurs ? Parce que tant qu’on y est !

On me sent excédé et je le suis.

Sénéchal, qui a gardé la maison pendant que je me suis absenté au Canada, ne semble pas disposé à ce stade à émettre un avis. J’essaye de trancher :

– Je suggère qu’on interdise la manifestation pour des raisons de sécurité.

Mon conseiller rétorque :

– Je ne vous le conseille pas, elle aurait lieu de toute façon et ce serait justifier indirectement la violence.

Je fais un geste qui signifie que le débat est suspendu.

Je reste seul avec Sénéchal qui n’a pas bougé. Il se conforme à mon attitude qui suggère qu’il est urgent de ne rien décider. Il fait diversion :

– Alors, ce sommet ?

– Positif, du moins si l’on en croit l’infosphère.

– C’est ce que j’ai lu.

– Je repense à mon voyage. Il nous faut une Europe forte. Si elle ne le devient pas, on est cuits… Les Européens n’ont aucune vraie conscience de la menace que font peser sur nous les autres grandes puissances.

– Est-ce réaliste ?

– Bien sûr. Je dois m’engager beaucoup plus.

– Tu verrais cela comment ?

Je n’ai pas le temps de lui répondre : ma femme est à l’autre bout du fil, apparemment c’est urgent.

Sénéchal comprend et se lève aussitôt.

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