2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 29 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 28

 

Ce matin, on sort le président. J’ai horreur, une sainte horreur de ces moments-là, quand il faut inaugurer un espace, ouvrir une conférence qui se refermera automatiquement sur elle-même, je déteste cette nécessité de faire acte de présence qui me fait perdre du temps.

C’est toujours la même chose, on reste dans le symbole, dans la com, en présence d’un aréopage de politiques et de hauts fonctionnaires en tenue. Il faut être au niveau des banalités qui s’échangent, avoir un mot pour l’un, un mot pour l’autre. De quoi s’agit-il aujourd’hui ? D’inaugurer un nouvel hôpital psychiatrique en banlieue. En plus, je connais mal ces zones un peu sauvages… En tout cas, la psychiatrie est le parent pauvre d’une médecine qui a déjà été livrée aux chiens de la rigueur budgétaire. La tension est donc constante dans notre système où des gens dévoués triment pour des rémunérations qui ne sont à la hauteur ni de leurs diplômes ni de leur engagement. Tout cela pour maintenir une médecine de qualité globalement gratuite… Voilà un exercice périlleux qui montre ses limites quand dans certains coins de France il faut compter une bonne année pour obtenir un rendez-vous avec des spécialistes. Si on s’élève un peu plus, on comprend que, pour une partie non négligeable de son activité, la médecine soigne des maladies que la société crée elle-même par le stress, la pollution, la nourriture pathogène, situation contre laquelle les gouvernements craignent de lutter, de peur de contrarier les lobbies agroalimentaires.

L’exemple qui m’a le plus marqué, c’est pendant la crise du Covid, quand les obèses et les diabétiques ont payé le plus lourd tribut à la maladie, dramatiquement affaiblis par la surconsommation alimentaire, alors que toute une partie du monde crevait de faim. Mais notre société de marché n’aime pas l’idée de se restreindre, elle préfère que les pathologies se propagent en créant un nouveau marché, celui des médicaments pour y remédier.

Soixante-quinze pour cent des Français apprécient leur vie, mais ce chiffre n’empêche pas qu’ils soient les plus grands consommateurs au monde d’anti-dépresseurs, comme si leur lutte pour le bonheur les épuisait sur le plan psychique. J’ai cette donnée en tête alors que je m’apprête à inaugurer cet hôpital. Mon conseiller politique m’a suggéré de reporter cette inauguration après l’enterrement de la pauvre députée. Au contraire, je pense qu’en attendant la cérémonie il est bon de faire ce lien avec la folie.

 

Ils sont tous là. La préfète en tenue, le directeur général de la Santé qui en fait des tonnes pour se faire remarquer, la ministre de la Santé, la maire de la commune, le président du conseil départemental, la présidente de région et évidemment le directeur du nouvel établissement. En retrait, le médecin-chef, le psychiatre qui en assure la direction médicale. La seule figure qui suscite mon enthousiasme parce qu’il est dans ses pensées et qu’il n’a visiblement pas grand-chose à faire de ma venue, pas plus que je n’ai de plaisir à être là. Cela crée entre nous un lien immédiat. La visite proprement dite commence. La procession se forme. Moi devant, flanqué d’un côté du directeur de l’établissement et de la ministre de la Santé de l’autre, une femme que je connais bien et que j’apprécie. Le reste de la troupe suit comme à un enterrement où la mémoire du mort importe peu.

Le psychiatre en chef est juste derrière moi, appelé sporadiquement à témoigner par le directeur de l’hôpital, un fonctionnaire qui donne l’impression de jouer sa carrière ce jour-là. Le temps mis par mon secrétariat pour caler la visite nous oblige à parcourir les lieux déjà occupés par des malades, qui provoquent chez moi une sympathie immédiate. Je ne sais pas d’où me vient cette tendresse pour les fous, exact reflet de mon aversion pour la normalité pathologique.

Nous faisons le tour des installations. Je serre la main des soignants et de quelques malades devant le regard inquiet de mon garde du corps, qui cherche souvent à s’interposer entre eux et moi… Ma fascination pour leur monde n’est pas feinte et le médecin-chef s’en rend compte. Une jeune femme se prend pour un oiseau et m’énumère tous les oiseaux qu’elle pourrait être. Puis elle s’approche de moi, ce qui rend mon entourage nerveux. Elle veut me parler à l’oreille. Au garde du corps prêt à intervenir, je fais signe que tout va bien.

C’est alors qu’elle me murmure à l’oreille une liste d’espèces d’oiseaux disparues avant de se mettre à sangloter. Je la prends dans mes bras, soulagé qu’aucune caméra ne nous filme parce que le moment est authentique et que je n’aimerais pas le livrer aux commentateurs de toutes sortes qui se sentiraient obligés de mettre sur cet instant des mots comme « sensiblerie » ou « démagogie ».

Quand il est temps de se séparer parce que la visite est terminée, je demande au médecin-chef s’il peut m’accorder un moment. Il en est surpris et satisfait en même temps. Les autres ne savent pas quoi faire. Je pourrais les libérer mais je veux leur montrer ce qu’est le temps de la réflexion. Alors que le médecin veut me conduire dans son bureau à l’autre bout de l’hôpital, je remarque une salle libre, probablement faite pour les pauses des soignants, je l’engage à me précéder et je ferme la porte derrière nous en lançant : « Enfin seuls ! » Je vise une machine à café, je lui en propose un et quand j’ai fini je pose les deux gobelets devant nous assis à chaque bout d’une table rectangulaire.

– Ce genre de moments, on ne me les offre jamais, c’est à moi de les prendre. Je sais que globalement vous manquez de moyens et je vais faire tout ce que je peux pour en donner à la psychiatrie. C’est pour ça que je suis venu inaugurer cet hôpital dont je n’ai pas décidé la construction puisque je n’étais pas élu à ce moment-là.

Certains visages inspirent de longs voyages dans l’Histoire et celui du psychiatre est de ceux-là. De la folie, il a l’expérience suprême. Pas lui directement, mais tout montre qu’il porte le deuil de ce que sa famille a enduré dans les années d’hystérie collective qui ont marqué le siècle dernier. Ce qui lui donne profondeur et recul. Ma fonction ne l’impressionne pas. Il n’est pas le seul dans le pays à ne pas être impressionné, mais lui la respecte.

– Ma question va vous surprendre tant elle est vaste, mais j’aimerais avoir votre opinion, comment dire… sur l’état mental du pays.

Il prend la question très au sérieux. Il réfléchit longuement et répond la tête baissée, comme s’il fixait quelque chose au sol :

– Je serais bien en mal de vous parler de l’état mental de la France. Ce que nous avons observé depuis la crise sanitaire, c’est un accroissement brutal des maladies mentales, particulièrement chez les jeunes, mais cette situation était en gestation depuis un moment.

– Vous expliquez ça comment ?

– Pour être synthétique, mais je pourrais le développer, je dirais que tout concourt à replier l’individu sur lui-même. La psychologie d’une personne se fonde en grande partie sur l’altérité, le rapport et la confrontation physique à l’autre. Les gens s’enferment progressivement derrière leurs écrans. Et l’aboutissement de cela, c’est que quand des gens sont réunis, ils passent plus de temps sur leur téléphone avec des personnes éloignées qu’avec les personnes présentes, comme si dans ces nouveaux rapports humains on donnait une prime à l’éloignement. À partir du moment où la technologie vous permet de vivre sans la présence des autres, par le télétravail par exemple, beaucoup de gens s’enferment. D’abord parce que l’autre est souvent source de gêne ou d’anxiété, on peut rapidement sombrer dans l’isolement. Tout conduit naturellement à la création d’une fausse altérité par les réseaux sociaux, vos partenaires de jeux. Sur internet, beaucoup de jeunes se figurent que l’amour, c’est ce qu’offrent les sites pornographiques, et ils espèrent pouvoir faire la même chose à l’occasion d’un rendez-vous pris sur Tinder. Bientôt, avec la réalité virtuelle, un casque spécial leur donnera l’impression de faire l’amour avec de vraies personnes, alors que ce ne seront que des images en 3D tellement convaincantes qu’ils auront le sentiment qu’en dehors de cette perfection virtuelle aucun partenaire ne vaut celui qui déclenche leur plaisir finalement solitaire. La perte de l’altérité, c’est la voie ouverte au délire psychotique. Ce sont les autres qui nous maintiennent dans la réalité, quand ils disparaissent, on se perd en nous-mêmes. Voilà pourquoi on constate une multiplication des psychoses, chez les jeunes en particulier. C’est d’autant plus vrai que pendant la crise sanitaire, les enfants suivaient des cours à distance qui s’ajoutaient au temps passé sur les écrans pour leurs loisirs. Mais l’évolution est là. Le marché et la technologie nous dictent notre mode de vie : celui qui vient enferme l’homme dans un monde dont il ne saura plus très bien ce qui est réel et ce qui est virtuel. Jusqu’où les maladies mentales peuvent-elles croître dans une telle société ? Pour moi, c’est sans limite, et l’Allemagne nazie l’a montré en se laissant diriger par de grands malades. Comment concilier aujourd’hui ce qui fait une civilisation avec des instincts de consommation sollicités jusqu’à l’addiction ? Ici, dans cet hôpital, vous avez des malades de psychose, mais la société des gens sains regorge de maniaco-dépressifs, de pervers narcissiques et encore plus généralement d’individus victimes de névroses obsessionnelles, dont la consommation est le meilleur exemple.

Il se lève pour aller jeter son gobelet à la poubelle.

– Si je devais vous livrer une conclusion, Monsieur le président, je dirais qu’il y a peu de chances que dans les années à venir la normalité reste la norme. D’un côté vous allez avoir les gens qui s’engouffrent dans ce futur digital, de l’autre des individus qui cultivent la nostalgie d’un temps qui n’a pas vraiment existé. Plus de place pour la normalité.

– Comment vous la définissez ?

– C’est quand la civilisation prend le pas sur les instincts, pour donner un sens noble à une existence où s’équilibrent la satisfaction d’être soi et celle d’appartenir à un ensemble plus large qui est la communauté, et tout cela en harmonie avec son environnement naturel.

Après cette parenthèse philosophique, je me lève à mon tour. Je quitte le psychiatre non sans lui avoir signifié le plaisir que j’ai eu à l’entendre. Les autres, qui faisaient le pied de grue dehors, m’accueillent avec soulagement. Je lance pour rire :

– Il y a toujours un risque à laisser des ambitions individuelles seules et sans chef. Ça va ? Vous avez réussi à ne pas vous entretuer ?

Ma sortie n’a pas l’air de faire l’unanimité. Il est temps de se quitter. Je sonde rapidement l’humeur des médias sur mon téléphone. La boucle se forme toujours autour de l’assassinat de cette pauvre femme pour laquelle j’ai la plus grande empathie.

C’est ce qui me distingue particulièrement de mes prédécesseurs. J’en suis capable, eux en étaient empêchés par une petite névrose qui leur faisait croire que cette difficulté à se mettre à la place des autres quand ils souffrent est un apanage de la fonction. Or c’est complètement faux !

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