2023 - Tsunami
Chapitre 37
Dans la voiture qui file sur l’autoroute bien au-dessus de la vitesse autorisée, j’ai du mal à me convaincre que cette Europe au pouvoir central faible, soumise à la règle d’unanimité pour des décisions importantes, aura les qualités pour s’imposer par elle-même dans un monde de tensions accrues.
Ce voyage est une bénédiction au sens où il m’octroie la plus rare des ressources : du temps. J’aurais pu prendre l’hélicoptère mais j’y rechigne pour ne pas faire de peine à la gentille petite Greta. En fait, c’est surtout une machine qui manque de discrétion. Et puis pour être sincère, je ne me sens pas en confiance dans un hélicoptère. De fil en aiguille, j’imagine ce que provoquerait ma disparition en cas d’accident. L’extrême droite triomphante, l’Europe disloquée, le duopole États-Unis-Russie, tout est assez prévisible. Alors que défilent les paysages désolés de la Beauce où se conjuguent des éoliennes concentrées en stalag énergétique et une nature endeuillée par une agriculture de l’acharnement, je repense à mon projet de frapper fort pour réveiller les consciences endormies. Alors que je m’approche de ma destination, le sujet du jour revient au premier plan.
La femme que je vais rencontrer dans moins d’une heure ne connaît de moi que ces guerriers qui ont fécondé ses ovules (je parle évidemment de mes spermatozoïdes). Je trouve terrifiante cette intimité qui est la nôtre avant même de nous connaître. C’est le nom de ma femme qui figure dans les contrats, son nom de jeune fille qu’elle a voulu garder sans jamais y juxtaposer le mien, ce que la loi lui autorise. J’imagine la surprise de cette femme à qui on a annoncé la visite du père de l’enfant quand elle va voir surgir le président de la République sous escorte discrète, mais sous escorte quand même.
Nous quittons la route principale pour un chemin de terre carrossable mais semé d’ornières, avant d’atteindre un portail en bois dont on peut remarquer qu’il n’a pas été fermé depuis longtemps. Je décide de ne pas pénétrer plus avant avec la voiture et de marcher jusqu’à la maison qu’on distingue au loin dans un bouquet d’arbres au feuillage persistant. Gérard me propose de m’accompagner, ce que je décline aussitôt. Je prends un authentique plaisir à marcher seul le long de ce chemin qui conduit à la maison. Sur les côtés, plusieurs enclos ont été dessinés pour y regrouper dans l’un, de hautes chèvres alpines, dans l’autre, des brebis assoupies. Un parc se ferme autour d’un cheval de trait et d’un petit cheval de selle plus alerte qui, à ma vue, vient vers moi, poussé par la curiosité. Plus loin, on distingue des espaces cultivés qui viennent se fondre avec la forêt alentour. Ni antennes ni éoliennes, pas de traces visibles du progrès.
Alors que je continue à marcher vers la maison, deux grands chiens s’approchent pour faire barrage. L’un d’eux est décidé à m’empêcher d’avancer et se met à grogner en me montrant les dents. Je m’imagine, mon costume en lambeaux, recousu aux urgences de l’hôpital le plus proche, à une bonne trentaine de kilomètres de là certainement, et toute la France de se demander ce que le président faisait au milieu de nulle part ! J’en suis à élaborer une stratégie pour éviter de me faire mordre sans que mon garde du corps, alerté au loin, abatte l’animal, quand une jeune femme apparaît dans l’encadrement de la porte. Elle porte un enfant dans les bras. Elle rappelle ses chiens sans hurler. Je me remets en route dans sa direction et, au fur et à mesure que j’avance, la stupéfaction se lit sur son visage, puis l’incrédulité. Je n’ose pas parler.
Elle est plus belle que sur les photos et elle porte dans ses bras ma fille, enfin notre fille, la sienne et la mienne. L’échancrure de son chemisier indique qu’elle l’allaitait quand je suis arrivé. Elle attend que je parle pour se convaincre que la situation est réelle. Et moi, je ne trouve pas les mots. Je ne saurais dire combien de temps a duré ce silence pendant lequel elle me dévisageait. Il faut mettre fin à ce flottement :
– Essayez d’oublier le président. Surtout si vous n’avez pas voté pour moi ou que vous me haïssez particulièrement. L’identité qui vous a été fournie était celle de ma femme, qui n’a pas souhaité mener le projet jusqu’à son terme.
Elle recule pour rentrer dans la maison en me priant de la suivre d’un signe de la tête, qu’elle porte très haut sur un long cou élégant.
Elle m’invite à m’asseoir en me désignant une chaise qu’elle recule maladroitement, mais je m’approche d’elle pour voir de plus près notre progéniture, une petite fille minuscule chez qui je cherche forcément une ressemblance avec moi. Elle en sourit.
– Vous trouvez qu’elle vous ressemble ?
– C’est peut-être un peu tôt pour le savoir et je ne suis pas le mieux placé pour le dire.
Elle est encore sous le choc et s’en remet doucement.
– Je n’imaginais pas…
– Je n’imaginais pas non plus que j’allais devenir président, je suis désolé pour la surprise.
– Vous m’auriez demandé de venir à l’Élysée, j’aurais eu le temps de me préparer…
– Vous seriez venue ?
Elle répond sans hésitation :
– Certainement pas.
– Pourquoi ?
– Rien à voir avec vous, je ne bouge pas, c’est tout. De toute façon je ne peux pas m’absenter, j’ai mes bêtes à nourrir.
– Je comprends.
Elle se lève subitement et sans prévenir me met l’enfant dans les bras pour aller me préparer un café. La petite est à peine dans mes bras qu’elle régurgite sur moi une partie du lait qu’elle vient de boire. La mère me donne un torchon pour essuyer mon costume avant de poser les deux cafés devant nous l’un en face de l’autre. Mais elle voit à quel point je suis empêtré avec l’enfant, alors elle me le reprend en souriant. L’effet de surprise est complètement passé maintenant.
– Vous voulez dire que votre femme ne veut plus l’enfant, c’est ça ?
Je précède ma réponse d’un sourire un peu affecté.
– Elle ne veut plus de moi. Et comme je suis le seul à avoir un lien avec la petite, elle n’en veut plus non plus. C’est assez logique mais évidemment cela complique la situation.
Elle réfléchit un moment.
– Comment allez-vous faire avec vos responsabilités pour vous en occuper ?
– C’est bien le problème et, entre autres, un des objets de ma visite.
– Il n’était pas prévu que je sois la mère de cet enfant…
Je l’interromps :
– Pourquoi ?
– Parce que le contrat…
– Oui, je sais, mais en dehors du contrat… pourquoi… comment dire, pourquoi avoir joué ce rôle ?
– Parce que j’avais besoin de cet argent pour m’installer ici et changer de vie. Ensuite, je ne désirais pas d’enfant seule et je n’avais pas trouvé la bonne personne, faute de l’avoir cherchée…
Je prends un sucre, que je lâche dans mon café. Elle poursuit :
– Et puis je ne pense pas que ce soit le bon moment pour faire des enfants.
– On a souvent pensé ça au cours de notre histoire.
– Oui, mais cette fois c’est sérieux, et c’est pas en se multipliant qu’on va arranger la situation… D’ailleurs, puisque vous êtes là, j’en profite pour vous le dire, vous ne devriez pas encourager la natalité et tous ces gens inconséquents qui se reproduisent sans savoir pourquoi. Et puis je trouve que la psychologie d’un enfant est trop vulnérable pour être mise entre les mains de n’importe qui, parce que c’est ce qui se passe, au nom d’un droit fondamental et inaliénable, n’importe qui peut faire un enfant comme n’importe qui peut acheter un chien. Mais vous, la surpopulation ne vous fait pas peur, vous vous demandez qui va faire tourner les entreprises, qui va payer les retraites de gens qui vont vivre de plus en plus vieux, et pour ça j’ai compris que vous avez votre part de responsabilité.
Elle sourit comme si elle avait peur de m’avoir offensé.
– Pardon, revenons-en… Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
– De m’aider, même si vous n’avez pas forcément de raison de le faire. Vous ne concevez pas de devenir sa mère pour de bon ?
– Je m’en empêchais mais maintenant, je ne vous le cache pas, je suis soulagée. Vous m’ôtez un poids. Quand j’ai accepté d’être mère porteuse sans jamais avoir eu d’enfant, tout ça restait très théorique, mais maintenant elle est là et j’ai créé un lien fort avec elle. J’aurais beaucoup de mal à m’en séparer. Je pensais même à emprunter de l’argent pour vous dédommager et la garder pour moi.
Je regarde ma montre, le temps passe et je dois être à Paris dans moins de deux heures.
– Je vous propose de la garder et de mon côté j’assumerai mon rôle de père. Je vais vous verser une pension et, si vous m’y autorisez, je viendrai chaque fois que j’en aurai la possibilité, pas chez vous, je vous rassure, mais dans le coin, et mon mandat fini nous réfléchirons ensemble à notre organisation. Mais dans l’intervalle, je vous demande la plus grande discrétion. Je sais ce que c’est, on en parle avec ses amis en leur faisant promettre de ne rien dire mais ils en parlent quand même en faisant toujours promettre de ne rien dire et tranquillement la nouvelle que le président a un enfant avec une autre femme que la sienne circule sur tous les réseaux sociaux. Je sais que c’est un secret très lourd à porter, découvrir un petit matin ensoleillé qu’on a eu une fille avec le président de la République, qui plus est sans coucher avec lui, pour beaucoup de gens, c’est un autre monde, mais je vous en conjure, n’en parlez à personne dans votre intérêt, le mien mais surtout le sien. Sinon vous vivrez entourée de paparazzi qui viendront violer votre intimité, et cette vie de retrait que vous avez désirée deviendra une vie effrayante, croyez-moi. Je dois y aller maintenant.
Je me lève pour embrasser ma fille avant de partir. Son odeur de lait se mélange au parfum de sa mère. Je vis une expérience sensorielle nouvelle.
– Je ne vous laisserai pas tomber, faites-moi confiance, je vais essayer de louer discrètement quelque chose dans le coin pour y venir chaque fois que j’en aurai l’opportunité.
Avant de les quitter, je ne peux pas m’empêcher de faire le malin :
– Dites-moi, vous n’avez pas voté pour moi, n’est-ce pas ?
Elle me regarde avec un mélange de tendresse et de pitié.
– Non. Ni pour personne d’autre.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne compte pas sur l’État ni sur la société pour décider de ma vie. Mais nous en reparlerons peut-être ?
– Certainement.
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