2023 - Tsunami
Chapitre 31
Nous avons finalement convenu avec Vanessa de ne pas dîner dans l’appartement du palais mais dans un de ces restaurants qui font le charme de la cuisine traditionnelle française et qui disposent de petits salons intimes. La réservation est faite à un nom différent du nôtre pour des raisons de sécurité. On s’y retrouve avec enthousiasme comme deux anciens camarades de fac qui ne se seraient pas revus depuis l’obtention de leur diplôme. Sa position à l’égard de ma fonction est différemment appréciée selon qu’il s’agit de féministes qui trouvent opportun qu’elle ne se soumette pas au patriarche des patriarches, ou de conservatrices qui lui reprochent son égoïsme à ne pas vouloir être à mes côtés dans l’exercice d’une charge qui nécessite, selon elles, d’avoir le soutien d’une épouse dans mon périmètre rapproché pour me rassurer et me permettre de m’épancher. De nombreuses femmes m’imaginent en victime, car après tout, dans une société où chacun se sent victime, pourquoi le président n’en serait pas l’ultime ?
J’espérais de ce dîner un peu de légèreté, de dérivation de mes soucis. Mais Vanessa se présente à moi comme un dossier à problèmes de plus. Elle entame le dîner en revenant sur la négociation du rachat de son magazine. Selon elle, cet industriel aurait décidé de se payer ce journal pour nous nuire, à elle d’abord, à moi ensuite. Une vendetta ordinaire.
– Pour tous les journaux qu’il achète, il procède de la même façon. Il faut lui prêter allégeance dans les tout premiers jours. Ceux qui s’y refusent sont virés immédiatement. Les autres ? On les transforme en plantes d’appartement qu’on oublie d’arroser. Ces gens-là finissent par partir d’eux-mêmes. Je pense qu’il n’osera pas me licencier, encore qu’il en soit capable… Il va me laisser pourrir sur pied jusqu’à ce que je parte de mon plein gré.
– D’après ce qu’on me dit, le rachat n’est pas fait. Il bute sur une question d’abus de position dominante.
– Certains pensent qu’il pourrait contourner les règles européennes de la concurrence, dit d’un air las Vanessa, en prenant un faux nez, un fonds d’investissement étranger, par exemple.
– J’ai entendu ça aussi. Sauf qu’on travaille sur une loi sur l’indépendance des médias qui exclurait toute prise de participation dans la presse de groupes financiers étrangers hors Union européenne sans agrément de l’État. Ça se traduira par une commission comprenant des fonctionnaires et des journalistes. Autant dire que le faux nez va sur un os. Je fais aussi suspendre toutes les cessions en attendant que la loi entre en vigueur. L’indépendance des médias m’a beaucoup préoccupé depuis mon accession à la présidence. La France aime les grands mots. La liberté d’expression est sur toutes les lèvres mais la réalité est loin d’être aussi simple. Certains industriels ont investi dans la presse pour la capacité de nuisance qu’elle représente. Et ils ne se privent pas de l’utiliser, en contrepartie de faveurs ou de facilités de toutes sortes dans la poursuite de leurs entreprises. Ce qui fait de la liberté d’expression une notion toute relative. En dehors du service public, et de quelques journaux ou sites indépendants, la quasi-totalité des médias est sous contrôle, c’est ça, la vérité. De même qu’elle a ses propres services de renseignement, la grande industrie a ses organes d’information et ce n’est pas toujours au bénéfice de la liberté d’informer, crois-moi ! Beaucoup de journalistes doivent naviguer entre l’autocensure et la dramatisation excessive de l’information pour vendre de l’audience et donc de la pub. Je ne suis même pas certain qu’il ait visé ton journal parce que tu es la femme de son ennemi politique. Il est simplement fidèle à sa tactique, qui est de mettre la main sur le plus de médias possible et de marteler par tous les moyens des mensonges jusqu’à ce qu’ils deviennent des vérités, c’est tout. Les forces considérant que la démocratie est une parenthèse de l’Histoire qui doit se refermer le plus vite possible sont en marche.
Ma femme a des convictions économiques libérales. Elle croit à la supériorité du marché sans réaliser qu’elle consacre ainsi la suprématie de l’argent sur le bien commun, dont la liberté d’expression fait partie. J’en viens à la conclusion :
– Il a déjeuné récemment à côté de moi et je lui ai fait passer le message.
– Quel message ?
– Je ne fais pas de confidences aux journalistes.
Le dîner est étrange. Je la sens perturbée par le nouvel équilibre des pouvoirs qui s’est institué entre nous et qu’elle considère, sans oser le dire, exagérément en ma faveur. Jeune, elle réussissait tout, tandis que je restais dans l’ombre. Le rapport de force a changé.
Puis, continuant inlassablement à faire défiler son ordre du jour, elle en vient à une proposition de son groupe de femmes : il s’agit de mettre tous les appartements sur écoute pour prévenir les violences contre les femmes, le harcèlement psychologique en particulier. Pas moins ! Elle m’explique leur projet dans le détail. L’idée n’est pas d’écouter les gens, mais de détecter les situations de crise et d’en faire un traitement centralisé.
– Il doit bien y avoir un moyen d’identifier une situation violente, plaide-t-elle, sans pour autant mettre en place une surveillance généralisée.
– C’est une surveillance généralisée ! L’essence de la révolution numérique est d’échanger la liberté contre la sécurité. On met des caméras dans les rues, on écoute ton téléphone, on rend intelligents les appareils domestiques, l’idée est bien d’étendre une toile d’araignée sur les individus en leur promettant la quiétude absolue.
– Sans l’aide des géants du numérique, tu ne serais pas président.
– Une technologie, surtout celle-là, c’est Dr Jekyll et Mr Hyde. On ne peut pas l’ignorer, j’essaye d’en utiliser les bons côtés, ou du moins les côtés acceptables. Et si cela a facilité mon élection, eh bien tant mieux. Mais ce que tu me proposes, c’est un pas supplémentaire vers une forme de totalitarisme numérique. Mais ne t’inquiète pas, bientôt les couples n’auront plus d’utilité, on trouvera son alter ego dans le métavers, on fera l’amour avec lui en ressentant les mêmes sensations qu’avec une vraie personne, et la relation de pouvoir, de domination intellectuelle et physique sera complètement écartée…
J’exagère, évidemment, mais c’est pour les besoins de la démonstration, quoique tout ce dont je parle soit en gestation…
Comme toujours après les préliminaires, vient le temps de passer aux choses sérieuses, le sujet principal de notre dîner, celui qui aurait dû être abordé dès les premières minutes de nos retrouvailles. Nous le savons l’un et l’autre. Elle ne dit rien et attend que je commence, ce que je fais pour en finir :
– Qu’est-ce qu’on fait pour l’enfant ?
– Tu l’as vue ?
– Non, je n’ai pas encore osé. S’il y avait des fuites, ce serait un problème. Cette enfant a aussi une dimension politique, tu t’en doutes.
Elle ne dit rien. Elle est courbée au-dessus de son assiette et le salon boisé dans lequel nous dînons m’apparaît soudainement d’une terrible froideur.
– Je ne veux pas la voir.
Je me reprends parce que si j’avais eu le temps d’y réfléchir, il était évident que nous en arriverions là. Notre couple est devenu un hologramme, je suis le père biologique de cette petite fille, elle n’en est pas la mère. Nous nous sommes éloignés sans nous décider à rompre et je lui suis reconnaissant de ne pas ajouter la gestion de notre séparation à mes problèmes qui sont déjà nombreux. Refuser cette enfant est plus cinglant qu’une demande de divorce. Le président de la République en père célibataire, mes capacités d’anticipation ont été largement dépassées. Déjà j’oublie notre couple enterré sans cérémonie, mais je pense à l’enfant, au contrat passé avec sa mère biologique. Je n’envisage pas de ne pas l’honorer. Pour le moment le nourrisson reste avec sa mère qui l’allaite et j’ai jusqu’au sevrage pour prendre une décision et m’organiser. Je vais lui rendre visite bientôt, c’est une question d’agenda.
– Tu es prête à continuer comme ça ou tu préfères qu’on officialise la séparation ?
Elle soupèse silencieusement les avantages et les inconvénients. Elle a conscience de ce qu’elle fait peser sur moi désormais et n’a pas l’intention d’en rajouter.
– Comme tu veux.
– Je ne suis pas en état de vouloir quelque chose. Il faut que je réfléchisse et je n’ai pas beaucoup de temps pour cela en ce moment…
Elle peut paraître froide, inconséquente, égoïste et sans cœur, mais je ne la vois pas comme ça. Je crois simplement qu’elle ne m’a jamais vraiment aimé mais qu’elle avait trouvé à travers moi un homme qui participait à son équilibre. Cette fragile alchimie s’est détériorée avec ma réussite financière. En revanche, je la sens contrariée de constater que j’ai pris la mesure de ma fonction et que j’y imprime plus de caractère qu’elle ne m’en avait soupçonné. Elle se voyait finir patronne de son journal et, malgré mes dénégations, elle reste persuadée que je serais la cause de ses ambitions brisées. Alors que rien n’est encore advenu et qu’au contraire, par mon action, je la protège.
Puis au moment où je m’y attends le moins, elle m’avoue qu’elle a un amant, avec lequel elle entretient une relation de plus en plus sérieuse qui rend impossible l’intrusion de l’enfant dans cette nouvelle vie. Dans un premier temps, je ne cherche pas à savoir de qui il s’agit. Mais comment gérer ces deux nouvelles pièces, l’enfant et l’amant ? J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai pas le souvenir de l’histoire d’un président père d’un enfant né d’une mère porteuse, conçu pour consolider le couple qu’il forme avec sa femme qui le trompe avant de le quitter. Comment en faire une belle histoire pour les tabloïds ? Il faudra y réfléchir.
On se quitte froidement mais sans animosité, comme un vrai couple moderne qui explose sourdement…
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