2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 2 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 1

 

J’entre au Conseil des ministres. J’y pénètre le regard posé au loin quand les ministres ont les yeux baissés sur leur dossier. C’est ce qui fait la différence entre nous. Certains vous diront que la Constitution qui encadre notre relation est usée. Elle l’est surtout d’avoir été trop longtemps dévoyée, même si elle a le mérite de s’accorder avec son temps.

Depuis mon élection en mai, lors d’un scrutin prématuré dont vous connaissez assez les raisons pour que je n’y revienne pas, l’essentiel de mon action politique a été consacré aux législatives, au fonctionnement parlementaire, aux alliances formelles ou informelles, et il est temps de marquer un grand coup. Je n’ai pas été élu pour faire semblant, ni pour jouer la montre en attendant une hypothétique réélection. Personne n’avait imaginé que je me retrouve là, mais maintenant que j’y suis, je ne vais pas me laisser endormir comme mes prédécesseurs.

Je lis dans les regards des ministres qui remontent lentement vers moi leurs interrogations sur mon implication dans l’affaire qui remue frénétiquement l’espace médiatique depuis quinze jours. Je ne sais pas si le terme de frénésie est plus approprié que celui d’hystérie mais en tout cas, on ne parle que de cela. L’armée des commentateurs a été mobilisée pour alimenter la sphère de la rumeur. La toile n’est pas en reste. Chaque ministre me sonde en espérant obtenir de l’expression de mon visage la vérité sur « l’affaire ». Je coupe court aux spéculations des uns et des autres en débutant le Conseil d’une voix calme et assurée :

– Je me présente à vous dans l’essence de la fonction présidentielle, telle qu’elle était à l’origine dans l’esprit du Général et telle que je la conçois comme inspirateur au-dessus des partis. Le projet de loi que nous allons adopter aujourd’hui est dans la droite ligne de mes ambitions. Il va nous permettre, par l’utilisation poussée de la technologie digitale, d’entrer dans une phase décisive de la lutte contre le réchauffement climatique qui, comme vous le savez, est une urgence absolue. La multiplication des canicules, des incendies, des inondations, des maisons fracturées par des sols arides qui se contractent (vingt mille pour cette seule année) est là pour témoigner que l’avenir incertain est devenu notre présent. Mes prédécesseurs ont laissé la maison brûler pour ne pas contrarier des intérêts qu’ils considéraient trop puissants pour eux ou par simple connivence… Je sais que certains jugent qu’il est trop tard mais c’est une façon de se donner bonne conscience de ne rien faire et je n’ai pas été élu pour cela. Aujourd’hui nous manquons gravement d’eau, d’énergie, mais surtout de modestie ! Nous nous croyons seuls au monde. L’individualisme forcené, le gaspillage, le mépris du vivant et des morts qui ont façonné nos paysages nous mènent au bord du gouffre et nous continuons à espérer, béatement, sans raison valable, alors que la vie disparaît tout autour de nous sans autre fracas que celui de notre inconséquence.

Voilà pour les grandes phrases. C’est bien, en plein Conseil des ministres, de débuter dans les hauteurs, mais il faut créer tout de suite derrière un effet de « sidération pragmatique ». C’est ma façon de communiquer et je la crois efficace. J’en viens donc immédiatement à expliquer que l’évolution du numérique nous permet désormais de tout savoir sur un individu avec une précision diabolique :

– Tout ce qui concerne les actes d’un citoyen peut être recensé, collecté et traité par un algorithme, qu’il s’agisse d’achats de biens de consommation, de dépenses d’énergie, d’eau, de déplacements, et tous ces actes créent des données que l’on peut traiter. Raison pour laquelle il est simple d’établir un bilan carbone individuel et donc une responsabilité tout autant individualisée dans la contribution de chacun au réchauffement climatique et à la dégradation de l’environnement. Les citoyens seront informés des conséquences de leurs actes. Si, par exemple, la viande consommée vient d’Argentine, cela donne un poids de CO au kilo qui tient compte de la 2 façon dont elle a été élevée et transportée. Qu’elle vienne de France et le consommateur saura exactement ce qu’elle a coûté en carbone et en eau pour la produire. Le citoyen prendra conscience que le fait de voyager en avion pour un prix dérisoire ne le dispense pas d’être responsable de la tonne de CO relâchée dans l’atmosphère pour son seul voyage. Et ainsi de 2

suite jusqu’à l’établissement d’un bilan carbone et hydrique de chacun synthétisant l’ensemble de ses consommations. Le comportement du citoyen consommateur sera celui d’une personne informée puisque chaque produit vendu devra afficher son bilan carbone. Cela permettra en fin d’année de comparer ce bilan individuel à une norme que nous allons fixer et qui donnera lieu à un bonus fiscal ou, dans le cas contraire, à un malus fiscal. Il faut viser le consommateur… et le rendre vertueux. Et on appellera ça le passe environnement individualisé. Évidemment, responsabiliser brutalement des citoyens qui en ont perdu l’habitude, j’imagine que le projet ne passera pas sans heurts, mais tant pis !

Je finis en insistant sur ma détermination :

– J’ai des armes pour convaincre et je suis prêt à les utiliser toutes. C’est le grand projet et le test décisif de ce mandat. Je ne lâcherai rien parce que c’est la première mesure d’un plan d’urgence climatique qui est aujourd’hui, comme on le sait, une absolue nécessité. On s’est caché longtemps derrière de bonnes raisons de ne rien faire : la crise sanitaire, la guerre en Ukraine, la crise énergétique, des crises conjoncturelles dont on s’est servi pour occulter la plus grande crise structurelle de notre histoire.

Mon exposé terminé, il n’aura échappé à aucun des ministres que j’ai exclu du calcul du bilan carbone individuel le temps d’utilisation des écrans, de tous les écrans, téléphones, ordinateurs, qui représente une part croissante de la consommation mondiale d’énergie. Faire tourner des algorithmes, refroidir des ordinateurs gigantesques en requiert énormément, j’en suis conscient mais on ne peut pas s’attaquer à toutes les grandes industries en même temps et j’ai des raisons de ménager ceux qui m’ont donné un coup de main. On doit toujours quelque chose à quelqu’un.

 

Cet épisode en dit long sur ma vision de la politique : réformer le plus loin possible dans l’intérêt général, sans s’interdire de faire descendre les gens dans la rue tout en sachant comment les ramener chez eux. Les Français sont bouillonnants, mais ils refroidissent plus vite qu’on ne le pense. La fonction oblige à composer avec des intérêts puissants. Tous mes prédécesseurs l’ont fait et je ne suis pas en reste. Je n’ai tout simplement pas choisi les mêmes qu’eux.

Ma fonction m’oblige à ne pas me mentir sur l’état du monde. L’avenir ? Il n’est pas au libre arbitre, ni à l’esprit critique structuré par la connaissance : il est à la servilité croissante de l’individu, au mieux dans l’illusion de sa liberté, et le métavers est la consécration de tout ça. Il donne à chacun l’opportunité de vivre une autre vie que la sienne dans la sphère digitale, ce qui présente l’énorme avantage de le faire doucement renoncer à changer le vrai monde.

Ce monde qui est là, personne n’a voulu le voir venir, c’est celui de l’asservissement volontaire d’une espèce à une technologie que les plus intelligents, dès l’origine, ont conçue comme un immense filet de pêche. Orwell croyait à la vérité. C’est ce qui rend 1984 obsolète. La vérité a perdu sa nécessité, la réalité devient secondaire et les maîtres des illusions dominent le monde. Ni alternative ni retour en arrière possible.

Mon pessimisme, que je garde évidemment pour moi, me porte à penser qu’avec la réalité virtuelle, on s’apprête à quitter définitivement le vrai monde pour en laisser le contrôle absolu à une poignée d’individus qui s’affirment comme une élite invisible et intouchable.

Une fois qu’on a compris ces paramètres, reste à savoir comment les Français peuvent en tirer parti.

J’évolue dans un monde totalement suranné, celui de la présidence. Il ne manque pas de charme pour autant. Tout y est organisé pour nous rappeler le passé, le cultiver, probablement parce que c’est là, plus que dans l’avenir, que se forge le peu de sacré qui reste attaché à ma fonction.

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