2023 - Tsunami
Chapitre 26
Hélicoptère, avion, hélicoptère. On emmène tout le monde. Et la presse évidemment. Mais je ne veux pas lui parler. Le premier ministre a pris un autre avion, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour l’environnement mais c’est une question de sécurité.
La députée a été assassinée devant chez elle alors qu’elle s’apprêtait à monter dans sa voiture pour se rendre à sa permanence. Les premiers éléments de l’enquête me sont parvenus via mon conseiller à la sécurité intérieure qui les centralise pour moi. Le meurtrier a trouvé le domicile de la victime très simplement. Une voisine de la députée s’est vantée sur internet d’habiter à côté de chez elle, en montrant le nom de la rue sur un selfie qu’elle a diffusé sur les réseaux sociaux pour se donner un peu d’importance. Le réseau en question regroupe des « citoyens en colère », fédération des griefs des uns et des autres contre l’État, contre l’Europe, contre l’Amérique, contre l’écologie, contre la vie chère. Pour éviter les divisions, ils sont contre tout mais en faveur de rien.
Des éléments de l’interrogatoire du tueur qui me sont fournis par le parquet, il ressort cette phrase stupéfiante : « J’aurais pu tout aussi bien ne pas la tuer. L’idée de la tuer cohabitait dans mon esprit avec l’idée d’un poids équivalent que je ne devais pas la tuer. Et je ne sais pas ce qui m’a fait pencher pour l’un plus que pour l’autre. Certainement l’idée que je n’en finirais pas avec cette colère qui est en moi.
– Depuis quand ? demande l’enquêteur.
– Depuis toujours, mais là c’est vraiment plus supportable parce que l’État nous harcèle en permanence, réduit nos libertés avec ces conneries d’histoires d’environnement, et il y a pire encore…
– Le fait d’aller tuer une femme avec un marteau, vous ne vous êtes pas posé de questions ?
– Si, je vous dis, puisque j’ai pensé ne pas le faire.
– Pour des raisons morales ?
– Non, rien à faire de la morale, fallait juste marquer un grand coup pour que ce foutage de gueule finisse, voilà, et une femme députée, c’est sûr qu’on allait en parler. Moi, je vais vous dire, j’ai fait ça pour aider, que ça soit le plus visible possible parce que aujourd’hui avec internet et toutes ces conneries et tous ces médias qui sont aux mains du fric, on n’est jamais sûr d’être retenu dans l’actualité, donc si vous faites quelque chose, il faut faire grand, spectaculaire. Il n’y avait que moi pour le faire, le seul capable parce que j’ai les couilles et que j’ai pas une famille et des enfants pour me retenir par le maillot. »
« J’aurais pu aussi bien ne pas le faire. » La phrase revient comme un refrain.
Le palais a obtenu de son mari qu’il me reçoive un instant.
Quand je sors de la voiture devant le domicile de la victime, j’ai l’impression de pénétrer dans un monde irréel. Des barrières ont été installées pour fermer le périmètre. Des gens de toutes sortes sont agglutinés derrière. D’abord les curieux attirés aussi bien par le drame que par ma présence annoncée. Beaucoup espèrent être sur les images qui seront ensuite diffusées en boucle. Puis viennent les citoyens profondément choqués par cette agression. Il s’avère, et je le vois tout de suite, qu’ils sont moins nombreux que les femmes et les hommes qui jugent que je suis plus responsable de ce drame que l’assassin lui-même, qui n’est, selon eux, que l’expression maladroite d’une colère justifiée. Je le ressens d’autant plus violemment quand, m’approchant de la porte de la maison, j’entends : « Le prochain, ce sera toi. » Je me tourne vers celui qui a lancé ces mots et je le vois faire avec sa main le signe de la décapitation. Une seconde, je me sens vaciller.
Avant de franchir le seuil de la maison, je répète que je ne ferai en sortant ni déclaration ni discours et que je repartirai aussitôt.
Deux adolescents bouleversés s’éclipsent à mon arrivée pour me laisser seul avec leur père, alors que ma suite patiente dans l’entrée.
Nous restons un bon moment assis l’un en face de l’autre.
– Les insultes racistes, les menaces de mort, on en recevait au moins une par jour dans la boîte aux lettres.
– J’ai eu connaissance du premier interrogatoire de l’assassin, il ne mentionne jamais la couleur de peau de votre femme.
– Pourtant, femme, noire, de votre majorité, on a l’impression qu’elle cochait toutes les cases.
– Je ne crois pas à un complot organisé mais je ne crois pas non plus à la théorie du tueur isolé, qui plus est déséquilibré. Je pense plutôt à un paranoïaque ordinaire comme les réseaux sociaux en produisent de plus en plus, un type déboussolé qui, ne sachant plus quoi faire de sa vie, a essayé de lui donner un sens approximatif en tuant votre femme. C’est un homme à la fois totalement isolé physiquement mais très entouré par le sentiment d’une communauté qui partage sa rage. Beaucoup de mots vont être prononcés dans les prochains jours, trop peut-être, y compris de ma part, mais je veux que vous sachiez à quel point je partage profondément votre peine et celle de vos enfants, et si je peux vous aider, la République est à vos côtés pour tout ce dont vous aurez besoin.
– Quand ma femme a été élue, j’ai tout sacrifié pour lui permettre de se consacrer entièrement à son mandat. Mais je n’aurais jamais imaginé que cela se terminerait comme ça.
Après avoir quitté ce pauvre homme, sincèrement touché par ce qu’il vient de me dire, je rejoins la voiture qui m’attend pour me ramener à l’hélicoptère. Depuis mon entrée chez la députée, la foule a gonflé. À ma grande surprise, je suis sorti sous les huées et j’ai eu juste le temps d’apercevoir quelques cartons brandis qui demandaient ma démission.
J’attends dans l’hélicoptère pendant que le premier ministre et celui de l’Intérieur présentent leurs condoléances au mari meurtri. Puis Guimard, au mépris des règles de sécurité, monte dans l’appareil en nage, sans doute à cause de son surpoids. Je sens mon premier ministre offusqué par ces huées dont il a lui aussi été l’objet. D’une voix essoufflée, il lance :
– Ils sont cinglés, non ?
Je le fixe d’un air vindicatif.
– J’en ai vu un qui mimait le geste de me décapiter. S’il a été filmé, il faut le poursuivre pour l’exemple. Le peu de sacré qui reste dans la fonction ne peut pas être anéanti ainsi. Ce qui est clair, c’est qu’une frange de la population veut la tête du roi.
Nous retournons à Paris dans la nuit, secoués par des vents d’altitude. J’ai refusé de m’exprimer, ce n’était ni le lieu ni le moment, je trouvais le silence plus explicite alors que l’infosphère se laissait submerger de mots. C’est dans cet inconfort des turbulences que je prends conscience que mon mandat vient de basculer vers un objectif ambitieux : éviter la guerre civile par tous les moyens efficaces, selon le principe que la fin justifie les moyens et que, quand la fin est honorable, peu importe la qualification morale des moyens.
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