2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 26 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 25

 

C’est le genre de déjeuner que je déteste. Mon voisin parle l’anglais comme s’il avait du sable dans la bouche et qu’il n’osait pas le recracher. Je comprends un mot sur deux, mais j’acquiesce volontiers. Le commis voyageur que je suis reçoit à la maison. Je m’explique. Une partie de mes attributions consiste à promouvoir les produits français, moins le slip made in France que nos armes, dont la réputation dépasse largement les frontières. L’homme assis à côté de moi est l’émir d’une dynastie millénaire comblée. Le cheikh qui est à ma droite vient de nous commander pour plusieurs milliards d’euros un système haut de gamme, avec caméras et reconnaissance faciale sophistiquée, qui ne permet plus à personne d’échapper à la curiosité de l’État.

Cet émirat est devenu en quelques années un laboratoire de la surveillance totale, que sa grande richesse et sa faible population permettent d’installer en un temps record. Nous ne sommes pas les seuls sur ce marché colossal mais apparemment une de nos sociétés y prend une place prépondérante. Le seul inconvénient, c’est que cette société appartient à mon voisin de gauche, cet industriel qui vient de racheter le magazine où travaille ma femme et qui a largement contribué à financer la carrière politique de mon opposant à l’élection. Il m’en voudrait moins si j’avais gagné largement mais la faible différence l’a particulièrement irrité. Le protocole l’a installé à côté de moi et nous n’avons pas échangé un mot depuis le début du déjeuner. Je finis par me tourner vers lui, affable.

– Je suis heureux pour la France et pour vous que vous ayez remporté ce contrat. Vous avez dû faire face à une sérieuse concurrence, je crois ?

– Oui, les Américains surtout…

– Non, je veux dire en France, vous n’étiez pas le seul.

– Non, effectivement.

Il ne voit pas où je veux en venir, je le laisse mariner en adressant un sourire à mon autre voisin, qui ne semble pas goûter la cuisine de notre chef à sa juste valeur, puis je reviens à lui :

– On aurait pu favoriser votre concurrent…

– Je pense que notre technologie et notre offre étaient les meilleures.

– J’imagine, mais il n’y a pas que cela qui compte. On aurait pu considérer que c’était l’intérêt stratégique de la France.

Je n’en dis pas plus mais le message est assez clair. Il fait partie de ces industriels qui mettent de l’argent dans les médias en pensant s’acheter une influence sur les politiques, tout en oubliant un peu vite que ceux-ci peuvent aussi troubler le jeu de leurs intérêts. J’hésite à poursuivre mais je ne peux pas m’empêcher de m’offrir ce petit plaisir :

– Si vous achetez l’hebdomadaire où travaille ma femme, vous devriez l’engager à être plus clémente avec ma politique économique. Je plaisante, je trouve très sain que dans son travail la femme du président d’une démocratie fasse abstraction de ses liens avec lui.

Ce patron gâté par la vie – et l’État – dégage de mauvaises ondes, résultat de ses contradictions profondes. Ce chrétien d’élevage, qui a reçu Dieu en héritage en plus d’une fortune considérable, a trouvé dans la religion un système performant pour laver ses péchés de marchand d’armes sans remords.

Je reviens vers mon invité, notre allié dans un dispositif moyen-oriental qui nous pousse vers les sunnites plutôt que vers les chiites alliés à l’Iran, à la Syrie et donc à la Russie. Ce contrat va lui permettre de surveiller beaucoup plus précisément les chiites résidant dans son émirat ainsi que quelques sunnites extrêmes et dangereux. Le reste des convives se partage le bonheur de cette transaction qui permet à la fois de créer des emplois et de complaire à notre politique étrangère. Tout est donc parfait.

J’ai plusieurs téléphones, dont un est réservé aux urgences absolues. C’est le seul que j’aie emmené avec moi à ce déjeuner. Il se met à vibrer, péremptoire. Je lis le texte qui s’affiche : « Une députée du centre a été agressée à la sortie de son domicile par un homme qui l’a frappée à la tête à coups de marteau. Elle est entre la vie et la mort. L’assaillant a été arrêté. »

 

Je suis debout, les bras croisés devant la télé dans mon bureau, entouré des personnes compétentes pour suivre cette tragédie. Le procureur tient une conférence de presse après que la police judiciaire a entendu le prévenu : « Selon ses premières déclarations, il n’a fait qu’exprimer sa colère, qui d’ailleurs, dit-il, a complètement passé, une colère insoutenable depuis plusieurs semaines et que l’annonce du projet du gouvernement n’a fait qu’amplifier, quand il a réalisé qu’il n’avait aucun moyen d’espérer le bonus promis parce qu’il ne voyait pas comment réduire sa consommation de produits nuisibles à l’environnement. L’injustice que d’autres y parviennent l’a mis hors de lui. Il a ensuite ajouté : “Je devais prendre une vie pour espérer que la mienne se poursuive.” »

Il ne manquait plus que cela, un cinglé qui appuie sa démence sur ma réforme !

La question que je me pose alors à voix haute, c’est : comment ce déséquilibré et mon projet se sont-ils croisés pour déboucher sur un massacre ?

Lemonier, mon conseiller à la sécurité, tente une explication :

– La notoriété du sujet dont tout le monde parle et sa paranoïa solitaire se sont retrouvées. C’est un peu Chapman qui tue John Lennon. Le problème, c’est l’amalgame, on lie déjà les deux sur les réseaux sociaux. Je dirais que ce dément n’a pas eu le courage d’ajouter un acte anonyme à son propre anonymat, du coup il s’est dit qu’en assassinant une femme députée il atteindrait la notoriété, et c’est bien ce qu’il advient.

– Un déséquilibré qui commet un crime, c’est malheureusement courant. Ce qui l’est moins, c’est effectivement que son cheminement délirant l’ait conduit à tuer une femme, une députée de la République. Il ne sera pas jugé, il relève de la psychiatrie et il faut tout faire pour qu’on en reste à ce niveau, sauf si on a avantage à agir autrement.

Celui qui parle est un spécialiste des crises qui travaille avec Marion dans sa société.

– Que l’acte commis soit celui d’un malade ne change rien au fait qu’une élue a été assassinée en rapport avec un projet de loi, dis-je d’une voix sèche. Nous atteignons un stade de violence ultime intolérable et nous devons le souligner.

Marion ajoute à voix basse :

– C’est un peu cynique de dire cela mais, au moins pendant un certain temps, on n’entendra plus parler de l’affaire de la poudre blanche.

– Il faudrait que vous vous rendiez sur les lieux du drame et que vous y fassiez un discours. Je demande à Stéphane de s’y coller ?

J’opine devant la proposition de mon conseiller à la sécurité intérieure. Je suis profondément choqué par ce drame mais je sais que dans ma fonction l’émotion n’est pas le meilleur allié.

Stéphane est un écrivain plus réputé pour son style que pour le fond de ses livres. Je l’ai pris comme plume sur la recommandation du ministre de la Culture, qui est lui-même écrivain, lequel n’a pas hésité à troquer son talent, qui n’est pas immense, contre un peu de pouvoir. Il n’imagine pas du tout que cela pourrait lui valoir de disparaître complètement comme écrivain, une fois qu’il aura quitté le pouvoir. En règle générale, Stéphane me prépare le cadre du discours et j’essaye d’y ajouter du fond, de la pensée, ce luxe de la communication. Mais parfois, comme à Vancouver, je me passe de lui.

Fasciné par la tragédie que nous vivons, je zappe sur une chaîne d’information en continu qui a déjà réuni une demi-douzaine d’experts du commentaire, appelés à la fois pour mettre en perspective l’événement et pour le dramatiser, une aubaine pour les médias comme le dit Marion. Une députée de la République est morte des mains d’un Français moyen qui se sentait déclassé. Il n’est ni islamiste, ni d’extrême droite, ni même jeune, il est simplement dépassé et on ne sait pas par quelle funeste magie il s’est senti autorisé à passer à l’acte.

On peut voir cette tragédie comme l’acte incohérent d’un déséquilibré. Il n’en reste pas moins qu’il s’est attaqué à l’État que je représente.

 

Déjà on s’agite autour de moi, on prépare mon voyage sur place pendant que Stéphane s’attelle à un discours qu’il me remet en moins d’une heure. Mais rien ne va, et je ne sais pas l’expliquer autrement que par le sentiment qu’il sonne faux, comme s’il contribuait à la part obsolescente de ma fonction au lieu de la faire rayonner.

Étrangement, des images me reviennent en tête. Elles n’ont pas grand rapport avec ce qui se passe. Elles ont été, semble-t-il, tournées par une équipe de télévision belge lors du dernier déjeuner dominical offert par Mitterrand à Latche à une brochette de ses proches. On voit sur ces images que plus personne n’a d’attentions pour ce personnage épuisé dont on ne peut plus attendre aucune faveur. Lui cherche leurs regards mais les courtisans qui parlent entre eux l’ont déjà enterré. On le voit longuement seul, son esprit errant dans les souvenirs de ce pouvoir qu’il a tant voulu, mendiant une postérité qui a fait de lui le symbole de la longévité de ce régime contre lequel il s’était autrefois insurgé.

La solitude de la fonction est encore plus forte lors de tels drames.

Un appel de Marion, que je n’ai pas vue partir, m’interrompt dans mes pensées. Elle a longuement réfléchi à la situation. Elle est convaincue, me dit-elle d’un ton qui n’appelle pas la contradiction, que je devrais me rendre sur les lieux de l’assassinat dans la soirée plutôt que le lendemain matin. Pour le discours, elle est d’avis que je le prononce le jour de l’enterrement. Je me rallie à son opinion et je sonne le branle-bas de combat non sans avoir reporté mon dîner avec ma femme qui comprend la situation.

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