2023 - Tsunami

Marc Dugain · Chapitre 22 sur 45

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2023 - Tsunami

Chapitre 21

 

L’appartement est resté tel quel depuis ma dernière visite. Ma femme, qui n’a jamais voulu me rejoindre dans les appartements du palais, n’a pas souhaité rester là non plus. Elle loue un deux-pièces près de son journal. Cet hebdomadaire canarde de façon obsessionnelle ma politique macroéconomique qui selon lui « donne un sentiment d’immaturité au projet présidentiel et une absence de conviction qui tient certainement à cette phrase prononcée par le président à l’occasion des Rencontres de l’économie : “Quand on parle du peuple, on parle de son pouvoir d’achat, finalement assez satisfait que ce soit là son seul pouvoir. Je crois qu’il mérite mieux que ça” ». Et pourtant, d’après ma femme, c’est un journal ami !

Vanessa a refusé le statut, il est vrai peu enviable, de première dame, qui relève plus du musée Grévin que de l’Élysée. Elle a voulu rester à sa place, à distance de moi, comme si elle souhaitait garder son objectivité de journaliste. Du coup, elle jouit d’une grande sympathie auprès des gens, sympathie dont je bénéficie par ricochet. Ce serait assez habile en termes de communication si c’était prémédité. Quand la rumeur circule que nous sommes séparés, on se montre aussitôt ensemble. On pose ensemble aussi, mais rarement, comme les couples présidentiels en ont l’habitude pour des journaux qui finissent dans les salles d’attente des dentistes ou sur les tables des coiffeurs. Plutôt que de s’exposer genre fève de la galette des rois, on se montre en train de discuter, de débattre ou de déjeuner tranquillement. Mettre en avant sa démarche critique à mon égard a l’avantage de désamorcer d’autres critiques plus acerbes.

Je suis aussitôt frappé par cette sensation étrange d’être dans l’appartement d’un défunt, laissé en l’état depuis sa disparition. J’ouvre les fenêtres pour faire entrer l’air de Paris, moins lourd qu’il n’était il y a quelques années avant que la mairie s’en prenne aux voitures. Leur bruit a été remplacé progressivement par le sifflement des véhicules électriques.

Marion est en retard. Si on dit que la ponctualité est la politesse des princes, les princes n’attendent jamais, sauf quand ils n’ont pas le choix. Elle est finalement là, en beauté. Je le dis parce que les sourdes craintes qui m’animaient à l’idée de la voir ont disparu devant la confiance qu’elle dégage. On s’installe dans le salon, je la préviens que j’ai prévu de lui consacrer une heure, je lui sers un whisky glace et je prends la même chose. Et je commence par la seule question qui vaille :

– Alors ?

– Je n’ai pas voulu lui parler parce qu’on est déjà tous sur écoute, toi mis à part j’imagine, sauf si tu parles avec quelqu’un qui l’est.

– Oui, il vaut mieux éviter, c’est pour cela que j’ai préféré qu’on se voie.

Je sors de la poche un téléphone que je lui donne.

– Tu peux m’appeler avec celui-là sur le numéro qui figure au dos, garde le tien éteint quand tu ne m’appelles pas. Des nouvelles d’Adèle ?

– Non, mais je sais qu’elle ne dira rien à part que la came venait des scellés des douanes sans donner de nom. Elle veut leur faire payer de l’avoir arrêtée…

– Elle est susceptible de dire… enfin de parler ?

– Non, elle ne dira rien.

– C’est très grave pour elle, elle le sait ? Elle va forcément être condamnée et tu ne pourras pas la garder dans ta boîte. De mon côté, je ne peux pas intervenir. On va la laisser seule en pleine nature et c’est là que ça va devenir compliqué. Tu penses qu’elle… qu’elle sait que j’étais un des destinataires.

– C’est possible qu’elle s’en doute.

– Tu vas continuer à avoir une relation amoureuse avec elle ?

– Ça va être difficile.

– Oui, mais si elle se sent affectivement abandonnée en plus de perdre son travail auprès de toi… On est coincés… De toute façon, personne ne voudra la prendre, elle est pestiférée. En revanche, il faut que discrètement, toi et moi, on l’aide.

 

Après ces échanges, il nous restait encore vingt-cinq minutes. On a fait l’amour comme si c’était une évidence de se rapprocher dans l’épreuve, alors que cette idée ne nous avait jamais effleurés, ni l’un ni l’autre, depuis que nous nous connaissons. Ni quand elle conseillait ma société, ni pendant la campagne électorale où les occasions n’avaient pourtant pas manqué. Nous l’avons fait pour la première fois comme si c’était la dernière. L’intimité qui s’est créée a ensuite aussitôt disparu. Nous sommes revenus au même point qu’avant.

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