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Chapitre 20
Il y a les rituels de la vie de Theo :
Debout, courir, dix kilomètres le samedi, suivre un groupe de jogging où tout le monde se connaît plus ou moins suffisamment pour se sourire mais pas assez bien pour échanger des noms.
Au travail à vélo
meurtre viol incendie criminel maltraitance négligence abandon conspiration fraude…
Le soir, il faisait parfois un arrêt au supermarché de Balham. Ils avaient des ingrédients qu’il ne trouvait nulle part ailleurs, et il remplissait son panier à craquer et il rentrait péniblement chez Mme Italiaander, soufflant comme un bœuf dans les bouchons pour rentrer chez lui et faire
du poisson grillé avec des poivrons rouges
un risotto de champignons au citron
une salade de feta grillée et olives noires
des aubergines et tomates au four avec du vinaigre balsamique
Quand il avait emménagé, Theo avait craint de monopoliser la cuisine, essayé de ne cuisiner que des plats rapides, de ne pas prendre trop de place sur le long plan de travail noir. Après un certain temps, il avait compris qu’il était presque le seul résident qui aimait cuisiner. Marvin se nourrissait de repas micro-ondables et de plats à emporter – en partie des produits Budgetfood, rien de moins. Theo avait essayé de lui expliquer d’où ça venait, de lui parler de Shawford et de la mer, mais Marvin n’avait même pas fait semblant de s’y intéresser.
Mme Italiaander se nourrissait du même repas tous les jours, qui consistait en deux tranches de pain complet clouté de graines, toastées, sans beurre, un oignon coupé en deux et passé au micro-ondes, deux tranches de saumon fumé, une moitié de yaourt, des branches de céleri, du houmous, uniquement les mardis et les vendredis, et une demi-bouteille de rosé.
Nikesh faisait des currys avec de la pâte en pot, à laquelle il ajoutait des piments entiers et une cuillère à soupe de sel.
Toutes les six ou sept semaines, Theo faisait à manger pour tout le monde, même si personne ne mangeait en même temps, et son bail était toujours renouvelé sans problème, et Mme Italiaander chuchotait qu’il était presque comme un fils pour elle et qu’il ne devait pas dire à son garçon qu’elle lui avait dit ça.
Parfois, quand il pleuvait ou qu’il y avait quelque chose à l’affiche qui l’intéressait vraiment, Theo allait au cinéma. Un cinéma indépendant du coin avait installé des écrans au sous-sol, où on pouvait regarder des documentaires tirés des archives pour le prix d’une tasse de café de luxe. Une fois, il était resté enfermé quand l’agent d’entretien ne l’avait pas repéré, installé dans son alcôve, en train de regarder un film sur les oiseaux de proie de Patagonie.
Le premier dimanche de chaque mois il aidait le groupe de jardinage communautaire à entretenir leurs jardinières près des taudis, et un jour d’avril il partagea sa pelle avec une femme appelée Céleste qui était drôle et intelligente et belle et
Theo n’avait pas beaucoup d’amis
… mais elle avait consulté son horoscope le lendemain matin, et il l’avertissait que Saturne entrait dans un aspect négatif, et il était Taureau et elle ne voulait pas contrarier les étoiles. Qui pouvait l’en blâmer ?
Ils se retrouvèrent au groupe de jardinage mensuel et échangèrent un sourire, mais la fantaisie et la gaieté qu’il avait trouvées si ravissantes au début lui semblaient à présent franchement infantiles et très, très agaçantes.
Le matin après la nuit avant…
Theo doit avoir dormi parce qu’il se réveille et il hurle, sa tête hurle. Une fois, il a lu quelque chose sur le syndrome de la tête qui explose, en fait votre tête n’explose pas vraiment mais vous avez l’impression qu’elle va le faire bang boum une bombe qui détone sous son crâne
c’est ta fille !
Et puis il se rendort, et il se réveille, honteux d’avoir dormi, et de ne pas avoir été maintenu éveillé par l’image du visage/cerveau/sang de Dani par la culpabilité de…
… de choses dont il devrait sans doute se sentir coupable il n’est pas sûr il avait espéré atteindre une certaine lucidité enfin mais même ça c’était
Il a dormi tout habillé, le visage tourné vers le bas, une petite flaque humide de bave sur son oreiller là où il s’est écroulé. Douze heures plus tôt, Dani Cumali vivait ; maintenant elle est morte, et Theo a les cuisses douloureuses d’avoir tant pédalé, et il est allongé sur son lit parfaitement réveillé juste deux minutes avant que son réveil sonne, et sa tête est…
La douleur s’estompe déjà, avec la lumière montante de l’aube.
Vague grise d’un jour gris sur un monde inchangé.
Il regarde par la fenêtre.
Le jardin de Mme Italiaander se compose presque entièrement de rosiers, qui ne fleurissent pas, et de ricins. Quand sa famille lui fait perdre patience, elle menace d’en faire de l’huile pour préparer un dîner de Noël vraiment désastreux. Elle s’est renseignée sur Internet. Ce n’est vraiment pas si compliqué que ça à faire…
Là-bas, le monde continue.
Les enfants sont tirés du lit en vitesse
lait dans les céréales
douches
vapeur
chaleur sur les muscles fatigués soupir de soulagement
laçage des chaussures
consultation du téléphone
bringuebalement de la poubelle jusque dans la rue
odeur du bus
chuintement de la porte pneumatique
Dani Cumali est morte et le monde
continue.
Et Theo Miller aussi.
OceanofPDF.com