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Claire North · Chapitre 21 sur 83

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Chapitre 22

 

 

Presque quinze ans avant la mort de Dani, le garçon qui serait Theo prit le train pour aller à Oxford. Il s’était imaginé qu’Oxford baignait dans une lumière automnale perpétuelle, mais il pleuvait quand il arriva, et malgré tous ses efforts il ne parvenait pas à se faire inviter à l’un de ces clubs dînatoires où ils servaient des cochons rôtis entiers et avaient des rapports sexuels avec…

… enfin, il ne savait pas s’il croyait aux rumeurs, mais tout le monde disait que c’était la meilleure chose à faire si on voulait avancer dans la vie.

Il avait imaginé qu’il vivrait dans un vieux bâtiment en carré avec en son centre une pelouse immaculée, dans des pièces avec de hauts plafonds et des serrures médiévales. Sa résidence universitaire était certes proche d’une pelouse immaculée, mais c’était une extension discrète ajoutée dans les années 1980, et elle ne comportait que des serrures électromagnétiques d’une modernité décevante.

Il ne se mêlait pas aux autres. Il envoyait de temps à autre un mail à Dani. Répondait au téléphone quand sa mère appelait, et quand ils avaient passé trop de temps sans se parler il l’appelait et ils discutaient pendant quarante-trois secondes en moyenne.

— Salut, maman.

— Oh, tu as appelé. C’est très gentil. Oui. Très gentil de m’appeler, oui, c’est bien que tu y aies pensé eh bien je vais bien. Je vais bien et je m’en sors bien c’était gentil à toi d’appeler.

— Je voulais voir si tu étais…

— Vraiment gentil d’appeler, tu es un bon garçon. Eh bien c’est adorable. Au revoir !

Sa mère n’aimait pas s’immiscer dans sa vie.

Un jour – au commencement de toutes choses, un nouveau printemps et une nouvelle saison – quand la pluie s’était arrêtée et que les rayons de soleil humides traversaient les feuilles

Il sortit de sa chambre et découvrit que son voisin était lui aussi dans le couloir, un maigrichon aux cheveux noirs et aux épaules tombantes, comme lui, et le garçon dit :

— Salut.

— Salut.

— On doit être voisins.

— Oui.

— C’est un peu irréel tout ça, non ? Nous, ici, cet endroit. Fontaine de savoir et tout, faire passer le porto à sa gauche, tabac à priser après le dîner.

— Ouais.

— Tu fais du droit ?

— Non, des maths.

— Oh, les maths ! Je suis incapable de comprendre quoi que ce soit aux maths, impossible d’y piger quelque chose, juste genre euh nan merci ! Très impressionnant, les maths, même si j’imagine qu’à ton niveau on parle moins de nombres et plus… de concepts, c’est ça ?

— Je ne sais pas encore.

— Non, c’est trop tôt j’imagine, trop tôt et… je m’appelle Theo. Theo Miller.

— Bonjour, Theo Miller, dit le garçon qui serait Theo.

— Tu as… tu as déjà rencontré quelqu’un ?

— Non. Je ne connais personne.

— Moi non plus ! Ça va être un désastre. Ça te dirait qu’on soit désastreux ensemble ?

Plus tard, un peu ivre, ce qui était obligatoire entre 19 heures et minuit :

— La famille c’est n’importe quoi. Ma famille – la vache ! Donc mon père est l’un des plus grands collectionneurs de conneries en Europe du Nord. Rigole pas, c’est vrai, c’est comme ça qu’il a fait fortune, mais c’était aussi un survivant des conflits écossais, il dit qu’il a vu des choses pendant les campagnes qui étaient… alors il collectionne les œuvres d’art. Tous ces tableaux de visages brisés et d’yeux blessés, toutes ces sculptures, os et chair en porcelaine, des choses qui sortent d’autres choses, j’ai grandi avec ça t’imagines j’ai grandi avec…

— Theo…

— Tu ne les remarques même plus, jusqu’à ce que quelqu’un les pointe du doigt et alors tu es là genre ah merde, oui, c’est un peu grave tordu en fait non ? Et Mère, eh bien, il ne l’a jamais vraiment aimée, je crois. Je veux dire, au début, elle était toute jeune et toute belle en comparaison, après son premier mariage à lui – et puis après le divorce il s’est remarié et elle était plus jeune mais c’était une femme bien aussi, une femme extraordinaire vraiment la plus – et j’aime ma mère aussi mais l’autre maman a toujours fait de son mieux. C’est Tata qui m’a élevé, surtout – c’est comme ça qu’on appelait ma nounou – Tata – c’était elle qui était là pour moi quand Mère et Père allaient naviguer parce que je n’avais pas le droit d’aller naviguer, j’étais dans leurs jambes mais bref…

— Theo, qu’est-ce que c’est le bordeaux ?

— Un truc français. Donc ils sont là, ils naviguent autour du monde et moi je suis en pension, et avec les programmes bien sûr j’atterris ici et tu sais ils ont oublié mon anniversaire mais Tata s’en est souvenue, Tata a toujours été…

— Je suis pas vraiment sûr d’aimer le bordeaux.

— Tu feras pas long feu à Oxford si tu ne bois pas de porto ou de bordeaux, crois-moi, encore, il t’en faut encore c’est tout tiens voilà et donc bref et toi ta famille alors…

— Je peux te dire un secret ?

— Bien sûr ! Je suis un ex-pensionnaire avocat-en-devenir bourré ! Tes secrets sont mon exercice sacré. Ou devoir. On s’en fout.

— Mon père était chauffeur pour une mafia, ma mère est un peu folle, et la seule raison qui fait que je suis là c’est parce que le plus gros contrebandier d’essence du Kent a menacé de tuer le chien du doyen s’ils me prenaient pas. Une faveur, tu vois, pour mon père, qui est en prison, à cause du boulot pharmaceutique.

— Sérieux ?

— Ouais.

— Ah ben du coup je vois plus Eton pareil.

Le garçon qui serait un jour Theo était assis près du vrai Theo, celui qui était né avec ce nom, et mangeait des fraises sur la pelouse et craignait de tacher sa robe et regardait les moineaux voler entre les flèches brun pâle de l’université et il se disait qu’il ratait sans doute quelque chose, quelque chose de très important qu’il avait oublié et si seulement…

Et le vrai Theo

celui qui est mort, dit :

— C’est beau, Oxford – bien sûr que c’est beau ! Enfin ce n’est pas réel, mais d’une certaine manière c’est tellement réel parce que c’est un lieu ancien, le lieu des faits – il a façonné le monde mais tous les gens sont habillés comme des magiciens c’est un peu…

Quelque part, vers les banlieues, on dresse une clôture pour empêcher la racaille de passer. Ce n’est pas qu’ils vendent les doctorats, maintenant, pas du tout, les candidats au programme accéléré de doctorat doivent rendre une thèse de deux mille mots et passer une soutenance avant d’effectuer le paiement pour leur diplôme. Si vous payez 40 000 £ de plus ils engageront même un ou deux étudiants de master pour écrire une dissertation complète à votre place. Les choses sont ainsi, c’est tout. Elles ont toujours été ainsi, l’argent a toujours été plus important, mais la beauté de ce système c’est que nous ne nous en cachons pas. C’est juste un business profitable.

— Papa vend la société à la Compagnie, bien sûr. Ce n’est pas qu’ils la veulent ou qu’ils en aient besoin, c’est seulement qu’elle génère du profit et qu’ils génèrent du profit alors autant investir dans quelque chose qui fait plus de profit. Il va rester en tant qu’administrateur et je veux dire du coup c’est réglé pour le château en Écosse, étonnamment bon marché les châteaux en Écosse si tu les achètes en mauvais état après quelques millions pour les restaurer c’est ce qu’il dit et la Compagnie est très intéressée par…

Theo se rend compte, plus tard, que c’est vers cette époque que les gens ont commencé à parler de la Compagnie. Pas une compagnie, qui possédait une compagnie qui possédait… mais la Compagnie. Celle qui possédait tout. Elle avait toujours été là. Ça n’avait jamais été un secret. Sauf que maintenant, elle possédait tellement de choses qu’elle pouvait aussi bien tout posséder.

D’ici quelques mois, le vrai Theo Miller sera mort, BANG, et le garçon qui vole son nom reviendra en douce à Shawford et il y aura une nuit avec Dani Cumali sur la plage

— Avec ton université chicos et tes amis chicos…

— J’ai entendu dire que toi et Andy, je veux dire que…

Après.

Dani et le garçon qui serait Theo étaient allongés sur les galets et c’était extraordinairement inconfortable et plutôt froid mais ni l’un ni l’autre ne voulait rompre le charme – pas lui, pas elle, alors ils restèrent emmêlés et c’était…

Le lendemain matin, alors que Theo se dirigeait vers l’appartement de Dani, sac sur le dos, tête pleine de rêves de rédemption et d’espoir et d’avenir, il vit Dani arriver en sens inverse, Andy vautré sur ses épaules, le bras autour de sa taille, propriétaire, l’écrasant de tout son poids, l’entraînant dans sa marche, et ses yeux croisèrent ceux de Dani et il vit…

Toute la vérité inscrite en eux.

Elle fit semblant de ne pas le connaître, pendant qu’elle et son copain le croisaient d’un pas arrogant, et il fit semblant de ne pas les connaître non plus, et il monta dans le premier bus de substitution qui le ramenait à Dover Priory et quand le train s’arrêta dans un hoquet à Ashford et resta bloqué pendant vingt minutes à grincer, brisé, sur les rails, le garçon qui serait Theo jeta son téléphone par la fenêtre et ne regarda plus jamais en arrière.

Par la suite, il comprit qu’il avait été idiot et qu’il avait détruit un appareil en parfait état de fonctionnement, il aurait juste dû balancer la carte SIM, mais sur le moment le geste lui avait semblé chargé de signification.

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