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Chapitre 27
Une fois
c’était avant qu’il apprenne à se faire pousser la barbe
le garçon qui serait Theo se rendit à une fête à Londres avec le garçon qui était, de fait et de naissance, Theo Miller.
— Ce sera génial, exactement ce qu’il nous faut. Il faut que tu réfléchisses au sponsoring privé – tu n’y arriveras jamais, tu n’accompliras jamais ce que tu dois accomplir et
» eh bien oui tu pourrais porter ça mais tu sais quoi et je dis ça avec tout l’amour que je te porte pourquoi est-ce que tu n’essaies pas de mettre autre chose – tu sais tu fais à peu près ma taille laisse-moi voir si je n’ai pas
» superbe ! Superbe ! On ira en voiture. Non, je veux dire que le chauffeur de mon père va venir nous chercher et il nous emmènera à…
» … un train ? Je n’ai jamais pris le train de ma vie ce n’est pas horriblement bondé ce n’est pas plein de gens qui sont un peu…
» c’est super excitant !
La fête avait lieu dans un club de Kensington. Le père de Theo était plus ou moins associé à l’endroit – plus qu’un membre, moins qu’un fondateur, un donateur peut-être, sans posséder le genre de fortune excessive qui attirait l’attention. Le père de Theo n’était pas là. Le père de Theo était rarement en Angleterre ces temps-ci, mais Theo semblait s’en moquer. Il ne savait pas vraiment quand il avait vu ses parents pour la dernière fois. Il ne savait pas vraiment si c’était grave.
Ils arrivèrent juste après 20 heures, deux garçons en chaussures lustrées, le garçon qui serait Theo se cachant derrière son partenaire de soirée, qui s’éleva gracieusement jusqu’en haut des marches et s’exclama :
— Viens viens viens !
et comme un chien au pied, le garçon vint.
Une odeur écœurante de pétales séchés dans un bocal à poissons sur la console d’entrée. Vous pouviez y laisser votre carte de visite ou goûter à un des chocolats à la liqueur nichés au sein des corolles croustillantes – mais tous les meilleurs avaient disparu.
Un homme tout en blanc s’inclina et sourit et hocha la tête à l’intention des jeunes gentlemen, bien entendu, suivez-moi.
Des marches qui s’élevaient jusqu’à un portrait de la reine, puis se scindaient en deux sous son regard entendu, amusée par un secret qu’elle seule pouvait connaître. Puis les courbes de l’escalier se retournaient sur elles-mêmes pour se réunir sur un long palier où jouait un groupe de jazz à dix musiciens, argent étincelant sur leurs vestes, une couronne tressée dans les cheveux du chanteur, de la sueur sur leurs visages, une lueur fiévreuse et démente dans leurs yeux.
Une pièce que le garçon qui serait Theo supposa être une salle de bal mais n’était en fait qu’une mezzanine. Les grands, les glorieux, son smoking est tout neuf, hem hem, sa robe a été achetée dans le commerce, tut tut, viens avec moi viens avec moi il y a des gens qu’il faut absolument que tu rencontres il y a…
— Je lui dis pourquoi porte-t-il sa Rolex au travail c’est vraiment chercher les ennuis mais il n’écoute jamais ce grand nigaud il n’écoute jamais mes bons conseils quand je dis que…
— Oui, bien sûr. Mais dites-moi, où cela se trouve-t-il par rapport à Chiswick ?
— Le ruissellement fonctionne – si je n’étais pas dans ce pays il y aurait au bas mot vingt personnes qui n’auraient pas de travail – au bas mot ! – et ce sans même compter le…
— Theo ?
— … ai dit au sultan mais bien sûr, enfin bien sûr que oui et il est bien naturel que…
— Je suis très stricte je n’ai tout bonnement pas le temps de m’impliquer dans une œuvre de bienfaisance et pourtant c’est ce qu’on fait n’est-ce pas, on se surprend à faire passer les autres avant soi-même !
— Theo ?
— Au Népal en fait et c’était incroyable les gens les gens sont juste eh bien c’est juste il faut être sur place pour comprendre vraiment il faut être sur place et après cela nous sommes partis faire le tour de la Méditerranée en bat…
— Theo ?
— Oui ?
— Tu es… est-ce que c’est… ?
— Normal ? Assez, plutôt. Plus facile parfois de faire des affaires face à face, lubrifiés par un peu de champagne. Il y a des gens ici qu’il faut absolument que tu rencontres, viens avec moi ton avenir en dépend maintenant bonjour, je vous présente mon ami il travaille dans les maths oui il vit dans le même couloir que moi il est brillant tout simplement brillant oui.
Le garçon qui sera Theo se tient sur un côté de la pièce et se demande ce que ses amis penseraient s’ils le voyaient, et l’espace d’un instant il se souvient qu’il n’a pas parlé à Dani depuis près de neuf mois et il se demande si elle va bien, et puis on lui donne plus de champagne et une sorte de truc à grignoter sur un bout de presque-pain gros comme une pièce de monnaie, et il oublie.
Après un certain temps d’observation, il se rend compte qu’il y a presque autant de personnel que d’invités dans ce bal étourdissant. Pas seulement des serveurs, mais aussi des domestiques personnels – hommes et femmes vêtus de fanfreluches blanches et de coton noir qui attendent en silence derrière leurs maîtres et tiennent leur verre à champagne, reçoivent et donnent des cartes de visite, répondent au téléphone portable. Ce serait un terrible manquement à l’étiquette si un invité répondait à son téléphone pendant ces choses-là, et quand un désaccord survient à propos d’une histoire d’actions ou d’un scandale de célébrité, c’est une femme, la tête baissée, les yeux fixés sur un point situé à cinquante centimètres de son gros orteil, qui cherche une réponse sur Internet et la chuchote à l’oreille de son maître, lequel pourrait ou non mentir sur le résultat, en fonction de ses opinions personnelles.
Les jeunes tournoient autour des vieux, et rient, et tiennent eux-mêmes leurs verres, et sont absolument fascinés par tout ce que croient ces gens merveilleux et en fait oui c’est drôle que vous disiez cela, je pensais à entrer dans la finance privée une fois mon diplôme obtenu vous avez bien dit que vous dirigiez une…
Le garçon ne méprise pas le luxe.
À l’université on lui prépare ses repas six jours par semaine. Sa chambre est nettoyée. Ses chaussures cirées. Il va à la bibliothèque et quelqu’un d’autre range les livres s’il oublie de le faire. Le week-end, il a de l’argent pour boire, ou il peut aller se promener au bord de la rivière, libre de tout souci, ou partir à vélo dans la campagne et laisser la lumière du soleil emporter toute trace de son travail, et quand il rejoint son lit moelleux
il va mieux
travaille mieux, fait ce qu’il a à faire, mieux, et un jour
s’il travaille assez dur, gagne suffisamment par son labeur
un jour peut-être que quelqu’un d’autre rabattra la couette au coin de son lit et quelqu’un d’autre imprimera l’odeur de propreté dans ses vêtements fraîchement lavés et il n’aura pas besoin de frotter des assiettes et de se battre avec la compagnie d’eau et de faire la queue pour le bus qui n’arrive jamais parce que ces choses sont fondamentalement
étrangères à son domaine
il peut donner
tellement plus à ce monde
tellement plus
si on lui laisse seulement l’opportunité de le faire.
Ce n’est pas une situation injuste.
Il faut commencer par vivre sa vie avant de pouvoir aider les autres, il faut avoir la sécurité afin de ne pas être un fardeau, avoir la place d’être libre pour pouvoir faire une différence pour obtenir cette liberté – la liberté est une chose qui doit être achetée on achète la liberté on achète…
retraite maison temps apprendre capacités amis
danser danser nous tournoyons le monde tournoie toutes choses en harmonie l’harmonie des cieux nous sommes lumière d’étoile poussière d’étoile tournoyant pétille sur la langue baiser sur les lèvres beauté achetée à la salle de gym soie et perles et diamant et
Il désire, et probablement – juste peut-être – il mérite
oui, mérite…
Un fracas dans une pièce voisine, un choc suffisamment fort pour noyer brièvement le jazz. Certaines têtes se tournent ; la plupart, non. Le garçon regarde et croit voir Theo à travers une porte ouverte. Il s’approche, s’insinue dans la foule sans se faire remarquer et oui, Theo Miller est là, hilare dans son ébriété, verre brisé et homard répandu à ses pieds, une fille qui pleure, une adolescente, et trois garçons qui regardent fixement sans le moindre rire dans les yeux, et Theo n’est peut-être pas sobre
mais le garçon, lui, le redevient instantanément.
Il connaît ces expressions, bien qu’il n’ait jamais rencontré les étrangers qui les arborent actuellement. C’étaient celles des garçons ricanants qui jouissaient de voir leurs chiens grogner contre les passants, parce que les chiens faisaient peur aux gens, et si les gens avaient peur de vous alors vous étiez puissant, et si vous étiez puissant, vous étiez important. Même si vous ne saviez pas à quoi ça servait d’être important.
La fille pleure, les garçons ont le regard noir, le champagne renversé se cristallise sur le sol pendant que des employés silencieux se précipitent pour nettoyer sans une ombre de désapprobation. Theo rit et ne semble pas avoir conscience du danger qui le menace quand un membre du gang des regards noirs crache :
espèce d’enfoiré de débile pourquoi est-ce que t’as putain
et un autre se joint à lui
on l’emmerde on l’emmerde allez on se casse putain j’arrive pas à croire qu’ils laissent entrer
et le troisième reste silencieux, les bras croisés, et observe.
— Messieurs, messieurs ! glousse Theo en époussetant des éclats de glace explosée sur ses manches, soulevant les pieds l’un après l’autre pour s’assurer qu’il n’a pas marché dans quelque chose d’organique. C’était un geste parfaitement pertinent, je suis sûr qu’il n’y a pas de mal, la demoiselle n’était clairement pas intéressée par votre…
— Elle m’appartient ! gronda le premier garçon.
— Elle lui appartient, acquiesça le deuxième garçon.
J’observe, déclara en silence le troisième, ses yeux parcourant la pièce, rencontrant le regard du garçon qui serait Theo, reconnaissant l’espace d’un très bref instant une sobriété égale à la sienne.
— Voyons je veux dire clairement ceci n’est qu’une…
— Mon père l’a sponsorisée.
— Son père l’a sponsorisée !
— Il a payé pour sa scolarité pour sa robe pour son visage – pour son visage – il a payé et ça veut dire que je…
— Pour son visage !
— Sponsorisée et le marché était très clair…
— Une affaire !
— Un marché très clair et si elle…
— Un contrat.
— Je t’emmerde. (La fille, debout, les larmes coulant toujours mais la voix qui tient bon.) J’emmerde ton père. (Elle retira un gant montant jusqu’au coude, le jeta par terre, tira sur l’autre, un doigt à la fois, siffla de frustration contre la soie glissante, se libéra, le jeta au visage du premier garçon.) Je vous emmerde tous.
Elle tenta de courir avec ses talons hauts, tangua, faillit tomber, trébucha contre la table chancelante couverte de verres, serra les dents. Leva la jambe gauche pour que son talon arrive à la hauteur de ses fesses, retira la chaussure, tangua à nouveau, retrouva son équilibre. Leva la jambe droite, arracha la chaussure avec assez de force pour rompre la lanière du dessus, la balança sur le torse du garçon. Leva la tête, ramena les épaules en arrière, s’en alla dans une mare de glace fondue et d’alcool.
Les garçons la regardèrent partir.
Theo Miller pouffa, tenta d’étouffer le son, échoua, éclata de rire.
— Alors ça ! s’esclaffa-t-il, et puis, luttant pour trouver l’inspiration dans le champagne : Alors ça !
Le garçon l’attrapa par le bras, chuchota :
— Theo, on devrait…
— … lui éclater la tête, gronda le premier garçon.
— La tête ! opina le deuxième garçon.
J’observe toujours, se dit le troisième. Nous avons tous quelque chose à apprendre de ceci.
— Le père de la fille était cosignataire du contrat il va devoir payer maintenant il va devoir…
— Payer putain !
— Si elle arrive pas à garder ses contrats elle travaillera jamais travaillera jamais jamais terminé mais aussi elle travaillera jamais je vais faire en sorte qu’elle…
— Elle ! Elle travaille pour la Compagnie ?
— Elle peut nettoyer les putains de sols non même pas les sols elle peut – elle peut…
— Un contrat est la chose la plus sacrée qui puisse…
— Philip, je crois que tu as du homard dans les cheveux. Ou est-ce du crabe ? (Theo se pencha tout près du premier garçon, haleine alcoolisée balayant son visage, puis il tendit la main et chassa d’une pichenette un fragment de blancheur luisante, chair brillante, pris dans les cheveux au-dessus de la tempe droite du garçon.) Et voilà ! C’est mieux comme ça.
Pendant un instant le garçon nommé Philip regarda Theo dans les yeux, et le monde attendit sur la corde raide, en se demandant de quel côté allait souffler le vent.
Il donna un coup de poing à Theo. S’il avait eu l’imagination nécessaire pour une insulte pleine d’esprit, il aurait sans doute choisi cette solution, n’ayant pas frappé quelqu’un depuis ses douze ans et s’en étant toujours souvenu comme d’une expérience relativement embarrassante.
En l’occurrence, l’esprit lui fit défaut, alors il frappa, et Theo Miller s’écroula par terre et resta étendu sur le dos dans une mare de liquides divers et de chair poissonneuse déchiquetée, contempla un instant le plafond, incrédule, puis rit. Il rit et rit et laissa sa tête rouler en arrière et rit un peu plus, pendant que son ami s’accroupissait à côté de lui et se demandait s’il était censé intervenir, et comment.
Puis le garçon appelé Philip déclara :
— Je veux régler ça par les armes.
Il proféra aussi d’autres mots, et plus il parlait plus il semblait se prendre de passion pour son thème, qui tournait principalement autour des promesses de sévices sexuels, mais finalement ils en revinrent au sujet.
— On va régler ça par les armes – lève-toi pauvre merde – on va régler ça par les armes !
— Mon chou, ricana Theo, tu ne peux pas. Les duels sont illégaux depuis…
— Mon avocat établira l’indemnité. Nous ne paierons pas plus que 75 000 £ chacun. Tu peux te permettre de claquer 75 000 £, non ? Lève-toi ! Lève-toi !
Theo rit. Il rit et rit et rit et…
Le mercredi suivant, un avocat frappa à sa porte avec les papiers d’assurance à signer.
— Bonjour. Je travaille pour la firme Hatfield & Bolton et j’ai là une assurance d’indemnité préliminaire que je joins à votre attention. Vous y verrez indiqué que quiconque mettrait fin à vos jours, dans le cas où votre décès se produirait dans les deux semaines à venir, paiera non moins de 75 000 £ pour le coût de votre mort et ici vous trouverez également une déclaration équivalente pour le meurtre dudit Philip Arnslade, étant entendu que vos morts respectives entrent dans le cadre des circonstances détaillées dans les clauses trois à huit du…
— Je refuse de signer ça vous vous foutez de moi je…
Le vendredi matin, alors qu’il rentrait chez lui à pied, Theo Miller se fit agresser par trois hommes cagoulés, qui le tabassèrent et ne prirent que 10 £ dans son portefeuille, laissant les cartes de crédit et 40 £ supplémentaires en liquide.
Le lundi, l’avocat revint le voir.
— … et vous verrez une clause de discrétion bien entendu qui a été dressée aux frais de M. Arnslade, il prend généreusement à sa charge les dépenses judiciaires sur cette question, dépenses d’un montant non négligeable, afin de garantir que l’indemnité ne s’élève pas à plus de…
Theo Miller versa son café sur les papiers, et s’il avait pu prévoir le coup et préparer deux tasses, il aurait bien pu jeter aussi quelque chose au visage de l’avocat.
Deux jours plus tard, il reçut un coup de téléphone de sa tante, dont le chien s’était fait tuer, son corps mutilé abandonné sur le capot de sa voiture, sa tête posée en équilibre sur son moignon juste devant la porte d’entrée, sur l’allée.
Le lendemain Theo Miller frappa à la porte de son voisin, et le découvrit allongé sur son lit, le visage enflé et la lèvre fendue, déchirée presque pile sur la cicatrice où sa bouche de bébé avait été soigneusement recousue, et Theo s’écria :
— Tu es con pourquoi tu n’as rien dit pourquoi tu ne m’as pas dit qu’il t’était arrivé ça mais quel con pourquoi tu n’as pas…
Plus tard, ils s’assirent ensemble dans la cuisine. Le sol était collant de vieux café renversé, craquant de restes de pâtes crues, réduits en poudre par des semaines de négligence. La femme de ménage avait renoncé à maintenir la propreté du lieu après que quelqu’un eut fait cuire du lait et des œufs dans la bouilloire.
Theo dit au garçon :
— C’est ridicule, bien sûr. Je ne connais même pas le nom de cette fille. Mais je suis entré dans cette pièce et ils la maintenaient par terre, et Philip avait la bite à l’air et il était… ça arrive tout le temps. Le contrat ne stipule pas que tu seras obligé de faire quoi que ce soit, c’est censé être de la charité, mais si tu enlèves le contrat alors qu’est-ce qu’il te reste ? Tu as des rêves, j’imagine. Tu te laisses aller à rêver, à penser l’espace d’un instant qu’il y a autre chose, un avenir différent, et puis quand ça s’arrête tu comprends qu’il n’y a que ça. Que ça. Que tu as été achetée pour être la pute du fils de ton maître, et ils ont le pouvoir de détruire tes rêves quand bon leur chante, et tu n’as aucun recours et rien à…
» … mon père a acheté ma mère, tu vois. Elle avait des rêves, et il les a achetés. L’argent achète les rêves. Mais ça n’a pas marché, alors il a acheté ma belle-mère et ma belle-mère est une femme vraiment impressionnante mais elle sait, elle comprend que tant qu’elle rêve d’argent, tout ira bien entre eux. Ils auront une vie merveilleuse. C’est seulement si elle rêve d’autre chose que son monde s’écroulera. Seulement là.
Le garçon ne répondit rien et pensa brièvement à Dani Cumali, éprouva une brusque bouffée de terreur, de panique même, et se décala sur son siège et grimaça de douleur, et durant cette seconde de distraction oublia à nouveau.
Ce soir-là, Theo Miller appela l’avocat, qui, prévenant, lui avait laissé sa carte, et il signa l’indemnité.
— Dites à Philip Arnslade que je vais lui faire sauter la cervelle.
— M. Arnslade sera fort satisfait, répondit l’avocat.
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