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Claire North · Chapitre 54 sur 83

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Chapitre 55

 

 

Sirènes dans la nuit.

Police.

Des gens – des gens de la famille – avaient entendu parler de clochards, d’indésirables dans les collines de…

Theo dit :

— Vous pouvez marcher plus vite ?

Et elle répondit :

— Pas assez vite ça ne sera pas… mais je connais un…

Ils trébuchèrent au sein de l’obscurité tombante, le ciel du crépuscule comme un coussin bleu violacé bordé par des draps d’or rougeâtre déployés sur l’horizon à l’ouest, nuit et jour bataillant violemment pour déterminer qui triompherait au son de la cloche.

Le bruit des chiens, des chiens qui hurlent, et une fois Helen tomba et Theo la rattrapa, et une fois Theo glissa dans la boue et Helen siffla :

— Allez !

et il se releva laborieusement, esquissa un pas de course, sur un chemin vers un ruisseau, la forêt chuchotant au-dessus de leurs têtes, de plus en plus sombre à présent, trop sombre, les arbres encerclant toutes choses, prison qui dissimulait les chiens hurlants, qui répercutait les bruits de la traque ; un lieu où les hommes pouvaient mourir et la terre prendrait leurs os et nul ne saurait jamais ce qui s’était passé ici, un lieu où…

Une voix clama depuis les ténèbres d’une crête :

— Helen ! Lady Helen, vous m’entendez ? Vous êtes… ?

Helen tira Theo derrière un arbre trois fois aussi large qu’eux, un monstre antique de bois évidé où jouait une dizaine de créatures, et la lueur des torches s’éloigna, mais l’aboiement des chiens se rapprocha.

— Venez, siffla la femme. Venez.

Theo la hissa à sa suite, suivant la direction de son doigt tendu, de ses indications chuchotées, le long d’un sentier à peine visible près du ruisseau, brindilles avides, boue jusqu’aux chevilles, ils se traînèrent ainsi jusqu’à ce que l’obscurité soit si épaisse que Theo ne voyait la noirceur tronquée des arbres qu’une seconde avant de rentrer dedans, le ruisseau comme un rugissement, il enchaînait les faux pas et glissait à moitié dans l’eau, mais toujours Helen sifflait :

— Allez ! Allez !

Vers le pied de la colline, et un peu plus loin, et puis une lueur devant eux, éclat jaune sous un porche, et il hésita mais pas elle, alors il avança en vacillant, et brièvement le monde s’illumina de bleu quand un faisceau de lumière balaya les arbres à sa gauche, il n’avait même pas remarqué que la route était si proche, il ne savait pas où était le nord ni sur quelles terres il marchait mais Helen paraissait confiante. Ils franchirent le ruisseau désormais grand d’une enjambée alors qu’il entrait sur une pelouse parfaitement tondue, un buggy en plastique dans lequel les enfants pouvaient jouer au chauffeur de camion, garé sous une balançoire en plastique, une voiture sur le gravier devant la porte, de petites fenêtres à croisillons sous un toit de chaume, un écriteau en céramique en forme de cygne barbotant dans une rivière accroché près de la porte : « BIENVENUE ».

De la lumière derrière les fenêtres, fins rideaux tirés. L’éclairage s’alluma automatiquement quand Helen parvint au porche. Elle regarda par-dessus son épaule, puis actionna la sonnette, gring gring gring, un vieux bouton noir avec une vraie sonnette à l’intérieur, rien de numérique, pas dans le coin – rien qui ne soit conforme aux standards imposés par la Charte de Communauté Privée des Cotswolds.

La porte s’ouvrit.

Une femme, plus jeune qu’Helen de trente ans, avec un pull vert en laine et un legging violet vif, apparut dans l’encadrement. Ses cheveux étaient d’un rouge éclatant, rassemblés en nid d’oiseau autour de sa tête. Ses ongles étaient vernis de noir, ses yeux étaient verts, et alors qu’elle reconnaissait Helen avec une petite inspiration étranglée, un enfant se faufila depuis la pièce derrière elle, vit la vieille femme devant la porte et s’exclama :

— Tata !

et courut envelopper ses bras autour des jambes imbibées de boue d’Helen.

Une conversation précipitée dans le vestibule.

— Ils vous ont dit kidnappée ils ont dit…

— Pas kidnappée. Mon fils a fait quelque chose – j’ai besoin de ton aide j’ai besoin de…

— Vous êtes sûre parce que vous avez l’air et puis qui c’est celui…

— Il s’appelle Theo, Kirsty s’il te plaît écoute-moi écoute-moi regarde-moi est-ce que j’ai l’air folle est-ce que j’ai l’air…

— Non, mais ils ont dit, je veux dire que vous ai vue et…

— Ils m’ont droguée, mon fils – s’il te plaît la police arrive ils vont frapper à la porte s’il te plaît fais-moi confiance tu m’as toujours fait confiance ta mère me faisait confiance tu sais que je…

— La police mais c’est…

— Kirsty. Pour… s’il te plaît.

— Je… attendez en haut.

Elle les emmena à l’étage.

Une échelle menant aux combles.

Le grenier était rempli de vieilles malles. Souvenirs d’une époque révolue. Le Gramophone d’un grand-père. Des maquettes d’avions assemblées par des parents dont les doigts habiles étaient depuis longtemps changés en os. Une faux, rougie par la rouille. Un nid d’oiseau, tombé au sol depuis les chevrons, les minuscules coquilles blanches éventrées, leurs bébés envolés depuis longtemps. L’échelle se replia derrière eux, et Theo s’assit avec Helen sur une malle, et ils attendirent.

La tête de la vieille femme s’inclina sur le côté, reposa sur l’épaule de Theo.

Une voiture qui se gare.

Peut-être deux.

Des portières qui claquent, vloums étouffés dans le noir.

Sonnette, gring gring gring, mélodies guillerettes évoquant Noël, un accueil enjoué auprès de l’âtre.

Porte qui s’ouvre.

Voix.

Préoccupée.

Avez-vous

Non monsieur l’agent non je n’ai pas

cet homme est

si jamais je le vois je

Lady Helen – c’est très

Je sais, une amie proche de la famille. Je ne manquerai certainement pas… est-ce que les recherches… est-ce qu’ils pensent qu’elle est… ?

Nous l’ignorons madame mais si vous

Bien sûr, monsieur l’agent, bien sûr, je vous appelle si je vois quoi que ce soit

soyez prudente

de même, de même.

Porte fermée.

Portières ouvertes, fermées.

Moteurs.

Les voitures s’éloignèrent.

Ils attendirent.

Après un certain temps

Un manche à balai frappé contre la trappe menant au grenier.

— C’est bon. Vous pouvez descendre, maintenant.

Ils utilisèrent la salle de bains à tour de rôle.

Theo passa en premier.

Dans le salon à l’étage inférieur Helen et Kirsty discutaient, et il se demanda ce qu’elles disaient.

Le rideau de douche était transparent, décoré de baleines qui soufflaient des jets d’eau par leur évent, et une ronde de crabes rouge vif crapahutait tout en bas, avec leurs grands yeux surpris et leurs pinces brandies vers des poissons sautillants.

Quand il sortit, enveloppé dans une serviette, Kirsty l’attendait devant la porte, les yeux détournés, un paquet de vêtements dans les bras.

— Ils appartenaient à mon mari. Ça devrait être la bonne taille. Vous pouvez vous changer dans cette pièce.

Elle hocha la tête sans rien dire quand il la remercia.

Helen prit un bain.

Theo et Kirsty étaient assis en silence devant un poêle en fonte noir, la télé à volume réduit dans un coin de la pièce, l’enfant émerveillée par le rare privilège d’un film en deuxième partie de soirée, sa maman devrait avoir des invités plus souvent, si elle pouvait rester debout tard comme ça.

Theo contemplait ses mains. Kirsty le dévisageait.

Depuis l’étage, le bruit de l’eau qui coulait.

Dans l’angle, la télé.

Ils attendirent.

Finalement, Kirsty se leva, lança un coup d’œil à son enfant, puis un autre à Theo, avant de quitter la pièce.

Elle revint quelques instants plus tard avec un plateau de pain, de fromage et de jambon. Elle le posa sur la table basse entre eux.

Theo mangea lentement, le ventre crispé.

— Maman je peux en regarder un autre je peux en regarder un autre s’il te plaît maman s’il te plaît j’ai envie d’en regarder un autre j’ai envie de…

— Encore un et puis au lit – tu devrais déjà être couchée depuis longtemps c’est exceptionnel, tu comprends ? Et je veux que tu sois sage quand ce sera fini, je veux que tu sois très très sage ce soir c’est…

Mère et enfant s’assirent ensemble dans un coin et choisirent un dessin animé. Theo observa. Finalement, elles choisirent l’histoire de Bobby-X, un lycéen ordinaire qui est en secret un espion ninja travaillant pour le compte de la Compagnie, et qui contribue à arrêter les méchants anarchistes avant qu’ils puissent détruire les vies d’enfants innocents. Ce n’était pas si mauvais, pensa-t-il, à sa manière.

À l’étage, une bonde fut retirée.

L’eau s’écoula.

Theo et Kirsty attendirent en silence.

Helen descendit.

Elle portait un pyjama et des chaussettes propres. Une serviette était enroulée de façon experte autour de sa tête.

Son regard se posa sur le salon, le dessin animé, et au cri de : « Tata ! » elle se déplaça jusqu’à l’enfant pour la serrer fort dans ses bras et s’exclamer que c’était merveilleux de la voir et qu’elle espérait qu’elle avait été sage à l’école, sage avec sa maman.

L’enfant fit la grimace, mais oui, elle avait été sage, comme tout le monde le réclamait…

— Au lit ! aboya Kirsty.

— Mais maman…

— Tu ne vas pas faire un caprice devant tante Helen, si ?

— Non, maman.

— Au lit !

Mère et fille quittèrent la pièce.

Helen s’assit sur le siège que Kirsty avait libéré, et examina l’assiette à moitié entamée de jambon et de fromage devant elle. Après un certain temps, elle tendit la main, élabora quelque chose qui ressemblait à un sandwich, le disposa sur une serviette et mordit délicatement dans un coin. Le pain était épais et dur, il demandait un certain temps de mastication. Elle s’y attela, avala, replaça la serviette sur la table, replia ses mains l’une sur l’autre et regarda Theo.

— Bien, dit-elle. Nous avons à parler.

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