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Chapitre 57
Le temps est
Les enfants jouent dans le parc, ils courent et jouent pendant que la ville brûle parce que le feu est beau et le ciel est immense et leurs yeux sont emplis de lumière et
le temps est…
Neila amarra le Hector quelques kilomètres avant Nottingham.
Elle dit, sans peur ou reproche :
— C’est une ville enclave. Avec mon assurance c’est difficile de…
Ils s’assirent en silence à l’arrière du Hector, les yeux tournés vers l’endroit où les champs se terminaient et où les briques commençaient, la silhouette basse des immeubles s’élevant vers les centres commerciaux déserts du centre. Theo finit par dire :
— La reine du hachoir m’a un jour garanti le passage. Sa parole tient peut-être toujours.
Neila se mordit la lèvre inférieure, la main posée sur le gouvernail, les yeux sur la rivière. Puis :
— Et puis merde.
Ils reprirent leur route, voguant vers la ville.
Elle passa au ralenti au milieu du canal, écoutant le moindre son, chuchotement, coup et remous dans le ronronnement sourd du moteur. Les terres grasses laissaient place à des rues de maisons entassées, peinture blanche écaillée et fenêtres barricadées. Une éolienne solitaire tournait au loin. Dans un immeuble de bureaux tout en lignes grises et fenêtres noires une unique lueur colorait un rectangle de verre en jaune. Un foisonnement soudain de grandes maisons rouges émergea de derrière les haies envahissantes qui cernaient le canal, tuiles bleu-noir se recourbant en petites coupoles ornementales, avant de replonger vers des maisons de plain-pied et des allées grises. À Beeston Lock l’eau se scindait en deux, large rivière entrecroisée de ponts aux balustrades bleues dans une direction, canal sillonné par des voies ferrées silencieuses et des arches de briques noires dans l’autre.
Neila se tint à l’arrière du Hector pendant que l’eau montait dans l’écluse, et dans son esprit elle comptait les pas jusqu’au couteau de cuisine, écouta le toc-cloc de la manivelle dans la porte tandis que Theo la tournait, se demanda si elle devait lui en parler, c’est lourd, du fer lourd, la manivelle pourrait servir d’arme juste au cas où, on ne sait jamais, juste au cas où ce serait nécessaire.
Le bateau monta, et elle s’engagea dans les eaux plus resserrées, plus paisibles du canal.
Un feu de joie flambait devant Lenton Abbey, elle ne voyait pas ce qui l’alimentait, carrés informes et angles durs pointant au cœur du brasier, touches de noir derrière la fumée, des silhouettes se déplaçant tout autour, sans qu’aucune se retourne pour la regarder alors qu’elle passait sur les flots.
Quatre enfants étaient assis sur le pont du chemin de fer, les pieds pendant dans le vide. Elle passa sous eux, s’attendant à ce qu’ils lui crachent dessus, lancent des pierres, rient, crient, courent chercher de l’aide. Ils n’en firent rien. Ils la regardèrent passer, puis se hâtèrent de rejoindre l’autre côté du pont pour s’asseoir et la regarder émerger, attendant en silence, battant des pieds, les doigts entrelacés sur leurs genoux.
À Castle Lock sept personnes les attendaient. Deux tenaient des lampes torches ; l’un tenait une torche enflammée rudimentaire faite de chiffons et de bois. Aucun réverbère ne brillait. Un générateur grommelait quelque part dans le lointain. L’éolienne éclipsait la lune. La nuit était silencieuse tandis que Neila éteignait le moteur et se laissait dériver, hors de portée de la première porte d’écluse, observant les gens sur la rive.
Pendant un instant, tout fut silencieux. Puis une femme lança :
— Nord ?
Neila hocha la tête, puis s’aperçut que son geste ne serait peut-être pas visible dans le noir, alors elle lança en réponse :
— Vers Gainsborough.
La femme hocha la tête, fit courir le rayon de sa torche sur le bateau, son expression perdue derrière son éclat.
— Carburant ? demanda-t-elle finalement, une inflexion lasse dans la voix.
— Pas beaucoup.
— On va en prendre la moitié.
— Non.
— Vous voulez passer ; on prend la moitié du carburant.
Pas d’antagonisme, pas de cris. Une simple déclaration, la vérité, deux femmes débattant de la dureté de la pierre, de l’humidité de l’eau.
Theo sortit de la cabine, rejoignit Neila, plissa les yeux quand la lumière balaya son visage.
— On va vous lancer une corde, continua la femme. Remplissez nos seaux. Puis nous ouvrirons l’écluse.
— Non, répéta Neila, calme et préparée. Je n’aurai pas assez pour rejoindre la prochaine pompe, et je ne peux pas vous payer plus que ce que j’ai.
Un haussement d’épaules.
— Nous allons faire demi-tour.
— Vous allez au nord.
— Nous allons faire demi-tour, répéta-t-elle, résignée. Nous allons faire demi-tour.
La femme sur la berge hésita, percevant le bluff, incertaine de la répartition des cartes. Puis Theo dit :
— J’étais à Newton Bridge.
La torche se braqua sur son visage, le captura dans un cercle resserré de blanc. Les silhouettes sur la berge étaient immobiles, attendaient.
— J’ai servi la reine. Je m’appelle Theo Miller. Si elle a une cour…
Silence dans l’obscurité. Silence sur l’eau.
— Nous allons attendre un peu, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil à Neila pour quêter sa permission. Puis nous repartirons.
Des torches brillèrent dans leurs yeux.
Puis trois silhouettes sur la berge se retournèrent et s’engouffrèrent dans la nuit.
Neila tourne le gouvernail de-ci de-là.
Le canal lui-même, bien que lent et apathique, possède sa propre énergie, sa propre vie. Écartez les yeux du courant et vous allez dériver, cogner dans des murs, dans des écluses, heurter la glace elle
maintient le bateau au milieu de l’eau et attend.
Theo lui apporte du thé.
La tient dans ses bras.
Elle pose la tête sur son épaule.
Frissonne un peu dans le froid, jusqu’à ce qu’elle ait un peu plus chaud.
Les maintient immobiles, au milieu de l’eau.
L’aube piqueta l’horizon une aiguille incandescente d’un rouge rosé.
Le soleil se leva derrière la brume basse, puis émergea un instant, glorieux, entre un groupe de nuages bas et hauts, avant de disparaître à nouveau dans le gris.
La neige commença à tomber.
Theo resta assis avec une main sur le gouvernail, pendant que Neila faisait semblant de dormir dans la cabine.
Après un certain temps Theo réalisa qu’il dormait lui aussi, et il se réveilla dans un brusque sursaut.
Un homme se tenait sur la berge du canal, accompagné par une femme et un autre homme. Sa peau était d’un brun olivâtre pâle, ses yeux café pailleté, ses cheveux amande bouclée, explosant autour de sa tête. Il penchait sur un côté, ménageant sa jambe gauche, et se déplaçait avec un long boitillement traînant. Il portait un jogging trop grand et un survêtement gris, et il ne semblait pas ressentir le froid. Il regarda Theo et ne sourit pas.
— Alors, grogna-t-il. Toujours en vie.
Ils s’amarrèrent.
Theo resta à l’arrière, et n’aida pas avec les cordages comme il le faisait d’ordinaire, et mit ses mains dans ses poches
puis il les sortit
les remit
observa l’homme et l’homme l’observa, et Theo eut peur.
Neila hésita, mais l’élan du bateau les emmenait déjà sur le côté, trop tard pour reculer maintenant. Elle observa la gorge de Theo, le pincement involontaire de ses lèvres, la façon dont il détourna finalement le regard, incapable de soutenir celui de l’homme, et songea un instant, alors qu’elle attachait l’amarre, que Theo n’allait même pas débarquer de la péniche, mais qu’ils resteraient là dans le froid à se geler les…
Puis il leva les yeux.
Sembla prendre une décision.
Quitta le bateau.
L’homme en gris marcha lentement vers lui, s’arrêta, réfléchit un instant au monde, les lèvres frémissant comme s’il allait sourire, puis retombant comme s’il allait se renfrogner.
Il parvint à une décision, et donna un coup de poing dans le ventre de Theo, un seul, brutal et précis, sans élan mais placé de façon à faire mal, et alors que Theo se pliait en deux, il tendit le bras et l’attrapa par les cheveux, lui ramenant la tête en arrière, de façon que son corps se torde comme un éclair, plié dans tous les sens.
Theo ne se débattit pas et ne s’en prit pas à son agresseur.
Pendant un moment ils restèrent à se regarder dans les yeux, avant que l’homme lâche la tête de Theo avec un haussement d’épaules et se détourne, le laissant s’écrouler au sol et reprendre son souffle. Neila se précipita en avant, le saisit sous le bras, chuchota :
— La manivelle, ou dans la cuisine il y a…
Il secoua la tête.
Posa sa main sur les siennes, reconnaissant, chaleureux, les serra, se leva, plié par la douleur, et suivit l’homme en gris le long du canal.
Les deux hommes marchèrent un peu, puis prirent en direction de la ville.
Neila se tenait à la poupe de son bateau, et observait la femme qui l’observait.
Après un certain temps la femme se lassa, et gratta la saleté sous ses ongles avec le bout d’une brindille sèche.
Neila l’observa.
La femme termina sa tâche.
Cassa la brindille en deux.
La jeta.
S’assit sur la longue poutre de l’écluse, attendit.
Les deux femmes s’entre-regardèrent tandis que la neige épaississait, et Neila frissonnait, et la femme aussi.
Puis Neila dit :
— Fait chier, et rentra dans la cabine, mit la bouilloire à chauffer, prépara deux tasses de thé et en offrit une à la femme. Du thé ?
La femme hésita, puis sourit, hocha la tête et la suivit à l’intérieur.
— On vous a déjà prédit votre avenir ? demanda Neila tandis que la femme filait sans hésitation vers la chaleur de la cuisinière. Je vais chercher les cartes.
Trois heures plus tard, l’homme en gris et l’homme appelé Theo rejoignirent le bateau. Theo portait un sac contenant deux boîtes de thon, une boîte de pêches au sirop, une bouteille de limonade éventée, un rouleau de papier toilette, une boîte de biscuits et un objet enveloppé dans un tissu huilé.
L’homme s’appelait Corn. Il se joignit à eux pour le dîner et mangea avec voracité, et ne dit presque rien, sauf une fois, quand le dîner fut servi.
— Béni soit son nom, bénies soient ses mains sur l’eau, bénie soit-elle la mère qui donne vie aux enfants dans la brume, bénies soient ses voies cachées. Que les barreaux soient brisés que le voyage s’achève il n’y a rien au bout sinon les ténèbres et le lieu silencieux où toutes choses s’estompent amen.
Les mots, une mélopée hâtive, un flot habituel. La femme chuchota un « Amen » silencieux alors qu’ils se terminaient, et ils mangèrent, et quand ils eurent terminé Corn se leva et serra la main de Neila et dit :
— Merci.
Puis il s’en alla, et la femme le suivit, et ils dormirent toute la nuit au bord du canal, et personne ne vint les déranger.
Au matin.
Theo déballa l’objet enveloppé dans le tissu et dit :
— Ce serait… mal… de l’avoir sur ton bateau et de ne pas te le dire. Seule une moitié des munitions est active, le reste ce sont des balles à blanc – c’est plus facile pour… je suis désolé de l’avoir apporté à bord sans ta permission mais en la présence de Corn c’était difficile d’expliquer pourquoi le…
— Je n’en veux pas sur le bateau. Qu’est-ce qui s’est passé, pourquoi est-ce qu’il y a…
— Je vais partir. Je vais partir tout de suite et…
— Je n’en veux pas sur mon bateau, répéta-t-elle, les articulations blanchies alors qu’elle se raccrochait à la table.
— Je vais partir.
— Pourquoi es-tu obligé de l’avoir ?
— Pour récupérer ma fille.
— Tu vas tuer… tu vas tuer quelqu’un.
— Tu as toujours su ce dont il s’agissait. Tu as toujours su. Tu as toujours su pourquoi je venais ici, tu – je suis désolé, c’est injuste ça rend tout ça… il ne s’agit pas de… je suis désolé. Je ne voulais pas…
— Donne-moi l’arme.
Il lui donna l’arme.
Elle n’avait jamais tenu un flingue auparavant. Elle fut surprise par son poids, par la froideur du canon dans sa main. Theo le contempla un moment puis lâcha :
— Il y a cette femme. Elle s’appelle Heidi. Elle aime ma fille. Elle l’a prise avec elle mais elle est mariée à cet homme, il l’a prise, il a pris ma fille aussi, et Heidi, elle a dit qu’ils devaient la protéger mais il n’a accepté que pour
» Heidi n’a jamais eu de fille, tu vois. Elle n’a jamais eu de fille et maintenant elle a la mienne et c’est…
Neila se leva sans un mot. Elle se rendit à l’arrière du bateau, démarra le moteur, tint l’arme au-dessus de l’eau et
Le soir cette saleté de cormoran à la con était encore en train d’éclater sa tête à la con contre le flanc de la cabine à la con pourquoi est-ce qu’il ne
Theo prépara le dîner, et elle ne mangea pas vraiment, et la conversation manqua de naturel, et elle ne consulta pas les cartes tandis qu’ils voguaient vers le nord.
Dans le pays des morts
là où gisent les gens morts
le vrai Theo Miller
celui qui s’est effondré sur le
pré au bord de la rivière
lève les yeux vers le monde des hommes et est, à sa façon désuète, décédée, grimaçante de squelette,
passablement amusé par le tour qu’ont pris les choses.
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